IC’est mercredi matin à Larmor-Plage. Un matin comme beaucoup d’autres qui témoigne des aléas climatiques. Dans une heure ou deux, le soleil aura réussi à percer. Pour le moment, il somnole en hauteur comme s’il voulait se faire désirer.
Une sorte de brume de mer s’est formée sur la rade de Lorient sans crier gare. Le ciel et l’eau se fondent délicatement dans un gris ouaté qui atténue les sons et délave les moindres repères. Pudeur du matin d’une nature qui se joue des regards. Comme une femme au saut du lit qui n’a rien oublié.
Le navire assurant le service régulier entre l’île de Groix et le continent s’embouque lentement dans la Passe de l’Ouest. Il faut être très attentif quand il fait ce temps bâché. Les passagers ont quand même confiance. Même si l’équipage a de l’expérience à revendre, il ne faut pas les décevoir par une manœuvre hasardeuse. Ni les mettre en danger.
On dirait un vaisseau fantôme sortant du brouillard pour tourmenter les vivants, le Hollandais Volant et sa légende un peu glacée. Plus prosaïquement, le navire sera à quai à Lorient dans un moment, pour débarquer sur le continent des Groisillons à l’année ou des îliens d’une nuit ou deux. Comme tous les jours.
L’homme qui observe la scène sous un angle de vue tout à fait particulier est étendu sur le côté, juste devant les vestiges bien conservés d’une batterie allemande de la dernière guerre, du fort de Locqueltas.
Il porte une ample veste à longues basques, du type de vêtement que l’on ne porte plus qu’aux enterrements et encore. Sauf que celui-ci prêterait à sourire. En fait, c’est une redingote à gros boutons, qui ne se fait plus depuis longtemps. Ou alors portée par les comiques dans les cirques pour faire rire les enfants. Son pantalon à fines rayures est bien repassé si l’on en juge les plis impeccables qui s’arrêtent bien au-dessus des chaussures bicolores. À une époque, le pantalon dit « feu de plancher » se portait couramment. Une manière élégante alors de montrer ses belles chaussures. Et ses chaussettes montantes ! On le voit un peu comme s’il avait revêtu un costume de cérémonie de l’ancien temps. Quelque chose de suranné qui n’a plus cours et qui surprend. Mais de cérémonie, pas des plus gaies, il va en être vraiment question.
L’homme est couché sur le flanc, le corps étendu sur l’herbe verte, encore grasse, d’un printemps qui s’étire et résiste contre l’été qui vient. Il a les pieds tournés vers l’est. Comme il est allongé dans la courbure de la butte de terre remontant vers l’ouverture maçonnée qui accueillait naguère les pièces d’artillerie, il a le loisir d’apercevoir la mer si elle se montre et de la deviner si elle reste discrète.
Le loisir…
Il n’aura guère le temps d’en profiter puisque son parcours va s’arrêter ici. C’est écrit. Décidé ainsi. Accepté après en avoir soupesé le pour et le contre. Après avoir plaidé sa cause. Après avoir pleurniché comme un enfant. Après…
« Mais il n’y a pas d’après.
Tu sais que je ne peux accepter.
Mais que je le dois.
Tu m’en demandes trop, même si tu en as le droit.
Ma fille en aura besoin. Elle est si fragile.
Je ne veux pas souffrir.
Je ne veux pas qu’elle souffre, elle non plus.
Elle n’a plus que moi.
Et je vais m’en aller.
Si j’avais su… »
Il est en train de s’engourdir petit à petit. Il le sent très bien à ses articulations qui grinceraient si elles étaient métalliques. Il n’y a plus d’huile dans les rouages et tout se bloque. Il est allongé, certes. S’il le voulait, il ne pourrait même plus se mouvoir. Pas question de se mettre debout. Il n’en aurait ni la force ni la possibilité. Il va se transformer lentement en gisant des nécropoles. Ou presque.
La température de l’air n’a rien à voir en cela. Il se sent partir ad patres à la manière d’une baudruche dont on laisse s’échapper l’air entre les doigts. Mais ici, il n’y a pas de musique aiguë vrillant les tympans. Même pas un son funèbre pour l’accompagner. Normal. Il est bien le seul à savoir qu’il est en train de vivre ses derniers instants. Mais la mort est si solitaire, dit-on. On ne va pas battre les peaux des tambourins pour annoncer sa fin imminente. S’il en est ici comme d’une exécution, il n’y pas de bourreau, ni de tribun, ni de spectateurs. Il est seul. Bien seul.
Il est venu s’échouer ici sans trop savoir pourquoi. Il a eu le choix de l’endroit à la manière d’une ultime faveur. Pour d’autres, ce fut la cigarette et le verre de rhum. Autres temps, autres mœurs.
Mais il s’aperçoit maintenant que cela n’avait pas beaucoup d’importance. Tout compte fait, d’ailleurs, c’est bien de cela qu’il s’agit, il aurait préféré basculer brusquement dans un trou noir, pour disparaître d’un coup et ne rien regretter.
Tout à l’heure, en longeant le bord de mer par la promenade refaite à neuf récemment, il a salué des ouvriers remplaçant un morceau de grillage endommagé pour une raison quelconque. Le vandalisme est monnaie courante dans notre société qui se laisse aller à tous les excès. Ils ont ri sous cape de le voir affublé ainsi. Ils ne pouvaient pas savoir ce qui était en train de se tramer contre ce quidam endimanché. Même s’il avait un mauvais pressentiment légitime, il ne voulait pas imaginer qu’il n’allait plus faire partie de ces vivants vaquant naturellement à leurs activités avant que ne soit sonné midi au clocher. Il avait tout simplement rendez-vous et il croyait encore au Père Noël. Comme un imbécile.
Pour que la mort lui aille bien, au cas où, il avait sorti ses beaux habits d’un placard oublié au bout du couloir. De ces choses anciennes dont il s’était souvent paré. Il n’avait pas été bateleur ou montreur d’ours mais s’il avait enchanté un peu, ce n’était pas si mal. En les étendant au salon sur la grande table qui ne voyait plus guère de convives, il avait pesé le blanc et le noir du costume et de l’homme qui se coulait à l’intérieur. Ce qui avait été bien. Ce qui ne l’avait pas été. Du tout.
À midi, les ouvriers rejoindraient leur fourgon, en ouvriraient toute grande la porte arrière pour s’y asseoir un moment et déguster un banal jambon-beurre et une salade un peu relevée, en poussant le tout d’une bière blonde mousseuse à souhait. Ensuite, l’un d’entre eux dévisserait le bouchon de la thermos fatiguée par des années de bons et loyaux services, verserait du café chaud dans des tasses en plastique rigide et ils siroteraient leur breuvage bien noir en contemplant la mer sans trop parler parce qu’ils se sont déjà tout dit.
Lui, le quidam de passage, il serait mort bien avant le déjeuner et froid pour midi.
Bien sûr, cet homme au bord du gouffre sans fond, il pourrait crier, appeler au secours. Essayer du moins d’une voix qui s’est perdue dans une gorge serrée. Ameuter et attendre que l’on vienne le sortir de ce mauvais pas. Mais toute cette agitation ultime ne servirait à rien. Son billet destination nuages est déjà poinçonné. On ne rembourse pas. Quand c’est l’heure, c’est l’heure !
À cette heure-là du matin, surtout si le temps est un peu brumeux, les joggeuses en figures de mode ne se montrent guère, faute de public pour admirer leur élégant trot de petit poney à crinière flottante. Il n’y a que des joggeurs stakhanovistes de l’effort dont le fil des écouteurs se balance au gré de l’allure soutenue. Ils sont enfermés dans leur trip, peu disponibles à ce qui se passe à l’extérieur. Et puis, il faudrait qu’ils tournent la tête et qu’ils aperçoivent l’homme à terre subissant de guerre lasse sa propre agonie.
Trop d’aléas pour un sauvetage tant espéré. Et ce sauvetage ne serait que de courte durée. Sa fin est programmée et inéluctable. Peut-être peut-il encore user de quelques reptations pour que son corps se mette à rouler sur la pente et s’offre davantage aux regards. Quelle triste image à donner de lui-même. Même cette action ultime ne pourrait endiguer la mort qui le gagne peu à peu et sûrement.
Mais, dans le fond, n’est-ce pas mieux ainsi ?