La théorie d’Anselin-1

2081 Mots
La théorie d’Anselin Asunción, Paraguay, 14 février 1961 Avant de récupérer sa valise, Daniel patiente avec les autres passagers, tout en guettant du coin de l’œil la porte par laquelle doivent passer les hôtesses. Les bagages arrivent les premiers. Avant de franchir la double porte vitrée qui le plongera dans le vaste hall de l’aéroport, il jette un ultime regard. Pas d’hôtesse. Il soupire, persuadé d’avoir raté une belle occasion. Avec un peu de chance, il pourra la revoir au retour. Elle, ou pourquoi pas une autre. Relevant la tête, il efface ces pensées dorénavant inutiles, et scrute le hall d’accueil à la recherche d’un panneau portant son nom. Dans le taxi qui se fraye un chemin à grands coups de klaxon, au plus parfait mépris des règles élémentaires du Code de la route, Daniel écoute avec attention son interlocuteur. Il est un peu plus âgé que lui et s’est présenté comme l’assistant du professeur Anselin, qui l’a missionné pour cornaquer Daniel depuis l’aéroport. Le jeune homme expose le programme de la journée, dans un Français de qualité, teinté cependant d’un très fort accent qui en rend la compréhension parfois difficile, surtout avec le bruit du moteur à bout de souffle et la logorrhée du chauffeur du taxi. Indifférent à la présence de ses passagers, il vocifère et tempête, le siège serré contre le volant. Les yeux invisibles sous ses sourcils broussailleux, il parle fort en insultant piétons, vélos et véhicules divers qui encombrent la chaussée. Parfois, des cris ponctuent ses propos entachés de grossièretés, qu’il s’empresse de se faire pardonner en adressant des signes de croix aux innombrables images pieuses qui ornent la planche de bord, et grimpent à l’assaut du pare-brise en ne laissant qu’une place à peine suffisante à la vision. Chacune de ses imprécations est accompagnée de coups contre la portière qu’il donne du plat de la main gauche, continuellement passée à l’extérieur par la vitre grande ouverte, inutile à la conduite. Seule la main droite virevolte avec dextérité du levier de vitesse au volant, qu’il cale parfois avec le genou quand un événement sur le trajet l’oblige à faire de grands gestes avec les deux bras, comme pour une imprécation cabalistique destinée à vider la rue de tous ces conducteurs qui constituent autant d’obstacles sur sa route. Daniel observe ce spectacle mécaniquement, espérant arriver sans accroc à destination, tout en se concentrant sur les propos de son voisin, sans doute habitué à la conduite excentrique du chauffeur. — Le professeur est désolé, mais il ne pourra pas vous accueillir aujourd’hui. Il est retenu par un colloque qui ne s’achèvera que ce soir. Mais dès demain, il vous parlera de la stèle. — Ainsi c’est donc vrai. Elle est vraiment rédigée en caractères vikings ? — Bien sûr que c’est vrai ! Le professeur va révolutionner les connaissances historiques de notre pays, mais aussi de l’ensemble de l’Amérique. Il est très perspicace, vous savez ! — Vous travaillez avec lui depuis longtemps ? — Je l’ai eu comme enseignant peu de temps après son arrivée. Depuis, je ne l’ai pas quitté et je suis devenu son assistant. Ses théories m’ont d’abord surpris, mais il m’a complètement convaincu. Chaque jour amène son lot de découvertes qui étayent ses hypothèses. Mais depuis qu’il a mis la stèle au jour, les derniers doutes ont été balayés. Vous verrez. — Votre Français est vraiment impeccable. Vous avez appris ici ? — Oui, à l’université, mais je me suis surtout perfectionné avec le professeur. Il aime parler sa langue natale, mais il connaît aussi l’anglais, l’allemand et l’espagnol. — Vous avez l’air de l’apprécier beaucoup. — C’est vrai. C’est un homme très érudit, exigeant, mais d’une grande gentillesse. Vous verrez. Vous tomberez aussi sous le charme. Ah ! Nous arrivons à votre hôtel. L’université est à l’extrémité de cette rue, juste un peu plus loin. Ici, c’est une ambiance agréable, très jeune, puisque c’est là que nous logeons les étudiants de passage et les universitaires qui viennent le temps d’un colloque ou d’un séminaire. Je passerai vous prendre demain matin et nous irons voir le professeur. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous demandez à l’accueil de l’hôtel. C’est un ami et il prendra soin de vous. Il parle même un peu français. À demain ! Daniel s’écarte prudemment quand le taxi redémarre et récupère sa place dans le trafic d’un imparable coup de volant accompagné de l’inévitable klaxon. Le jeune journaliste prend le temps d’observer la façade de l’hôtel. Déception. Rien qu’un immeuble de béton, sans charme, identique à ceux qui s’alignent le long de cette large artère, épine dorsale du quartier de San Lorenzo. Daniel avait imaginé quelque chose de plus pittoresque, de plus typique. Les quelques revues, rapidement consultées dans la documentation du journal, lui avaient donné l’impression d’une ville au style colonial par endroit, baroque et éclectique ailleurs, avec des monuments à colonnades de type classique copiés sur des modèles européens. Rien de tout cela ici. C’est un quartier périphérique avec des constructions récentes, sans charme. Enfin, ce n’est pas pour faire du tourisme qu’il a traversé l’atlantique et la moitié du continent sud-américain. Empoignant sa valise, Daniel pénètre dans le hall où la chaleur est agréablement atténuée par un large ventilateur qui tourne en ronronnant. Un bon bain sera bienvenu, avant de déambuler dans les rues, histoire de découvrir un peu le mode de vie local. Dans l’escalier, les jambes d’une étudiante lui attirent le regard, la chevelure luxuriante d’une autre, les fesses galbées d’une troisième. Il va se plaire ici. Avec le décalage horaire, la journée commence à lui paraître passablement longue, mais il a décidé de ne pas se risquer à faire une sieste, sous peine d’avoir le sommeil totalement perturbé. Réprimant un bâillement de fatigue, Daniel enjambe le bord de la baignoire. Moins d’une heure plus tard, il se présente à nouveau à l’accueil. — Vous parlez français ? — Un peu Monsieur. — Très bien. Dites-moi : où pourrais-je trouver un restaurant pour ce soir ? — Restaurant ? Beaucoup restaurant ici, dans la rue. Très bon, pas cher. Mais pas rester dehors le soir. Dangereux. — Dangereux ? Pourquoi, que se passe-t-il ? — C’est… je ne sais pas dire. Les gens, les pauvres, la nuit, dangereux. Rester ici, dans la calle principale, ne pas aller dans les petites rues. — Bien ! Je ferai attention. Avec la fin de la journée, la chaleur retombe un peu et Daniel en profite pour arpenter la large avenue, les mains dans les poches, en direction de l’université. Derrière les hautes grilles se trouvent plusieurs bâtiments à un ou deux étages, construits dans un style qui rappelle l’Espagne, l’ancienne puissance coloniale. Les constructions sont colorées de teintes vives qui s’harmonisent agréablement avec la luxuriance du parc arboré, où foisonnent les massifs de fleurs et les arbres tropicaux. Rien à voir avec la monotonie minérale de sa vieille fac, plantée au cœur de Lille, bien loin du premier espace vert. Étudier ici doit être particulièrement agréable, et Daniel commence à comprendre pourquoi le professeur Anselin a choisi ce pays d’adoption. La nuit tombe vite sous cette latitude. Déjà, les ombres s’étirent. Daniel baille et, décidé à écouter les plaintes de son estomac, remonte l’avenue en direction de son hôtel et des quelques restaurants qu’il a croisés en chemin. On le sert copieusement d’un plat dont il ne connaît ni le nom ni les ingrédients, mais qu’il avale avec empressement. Le goût est inhabituel, mais pas désagréable. Quelques épices locales sans doute. Quand il sort, la nuit est tombée. La rue est éclairée faiblement par les quelques lampadaires qui acceptent de fonctionner. L’atmosphère est changée, plus lourde, comme en attente. Il ne reste pas grand monde sur les trottoirs et les voitures filent, se souciant peu de respecter les panneaux et les feux. Daniel n’a pas peur. Au contraire. Il ne saurait expliquer pourquoi, mais cette ville inconnue, la moiteur du soir et les ombres furtives qui se pressent le long des façades, tout cela l’attire. À Paris, il a l’habitude de fréquenter les bars où il sait qu’il peut rencontrer des femmes qui se satisferont d’une simple nuit. Il y pense en ce moment, se rappelant fugitivement le sourire de l’hôtesse autant que l’excitation qu’il a ressentie à la vue de son décolleté. Ça y est. L’envie revient, irrépressible. Il lui faut une femme. Négligeant les conseils qui lui ont été donnés à l’hôtel, il oblique dans une rue perpendiculaire, totalement noire. Des groupes de silhouettes s’assemblent autour des tas de détritus à même le trottoir et fouillent, à la recherche de quelques restes comestibles. Les gestes s’interrompent quand Daniel passe à proximité et les yeux le suivent, étonnés, envieux. La veste jetée sur l’épaule, il marche lentement en longeant des constructions basses, semblables à des garages aux portes closes derrière lesquelles filtre ici ou là quelque clarté. Parfois, les habitants ont porté leurs chaises sur le trottoir et discutent en groupe, profitant de l’air nocturne agréablement frais, tandis que des enfants jouent sur la rue. Les bruits de conversation cessent à son passage, puis reprennent. Il ne connaît presque rien en espagnol, mais il perçoit distinctement les mots de « gringo » et de « loco ». On l’a prévenu à l’hôtel : c’est folie de s’aventurer la nuit dans les ruelles. Plus loin, l’asphalte crevassé de la rue est éclairé par les lumières d’un bar où des hommes, la chemise largement ouverte sur des embonpoints proéminents, parlent fort en vidant des bières. Il ralentit le pas, soudain mal à l’aise, inquiet. Derrière lui, des pas. Il se retourne, persuadé de l’attaque imminente, mais ce ne sont que de nouveaux fantômes gris, courbés sur les immondices qu’ils fouillent consciencieusement. C’est suffisant pour ce soir. Les gouttes de sueur qui lui dégoulinent le long du dos le font frissonner et il fait demi-tour, soudain pressé, accélérant le pas. La lumière des réverbères enfin, la large avenue, l’impression de retrouver son souffle et le cœur qui se calme. Cette soudaine frayeur ne lui ressemble pas. La fatigue sans doute. Il doit se concentrer sur sa mission. Quelques instants plus tard, le drap léger recouvre un jeune journaliste français endormi, envoyé au fond de l’Amérique du Sud, à cent lieues d’imaginer qu’il ne reviendra pas de son reportage inespéré. Daniel termine de s’habiller quand on frappe à la porte. C’est Ignacio, l’assistant du professeur Anselin, qui vient le chercher à l’heure dite. — Vous avez passé une bonne nuit ? Pas trop fatigué par le décalage horaire ? — Si, quand même, mais j’ai bien dormi. — Tant mieux ! Le professeur arrivera à l’université vers 10 h, mais nous pouvons prendre le petit-déjeuner ensemble. J’ai du café là-bas. — Avec plaisir ! Je me demandais justement où en trouver et je pensais retourner dans le restaurant où j’ai mangé hier soir. — Vous ne vous êtes pas trop éloigné j’espère ? J’ai oublié de vous le dire, mais la nuit ici, ça peut être dangereux. C’est un quartier mal fréquenté. — Oui, c’est ce qu’on m’a dit à l’accueil. Le réceptionniste a répété « dangereux » plusieurs fois. J’ai fait un petit tour hier soir, et j’ai vu des gens qui fouillaient les poubelles. — Ce n’est pas prudent. La nuit, les pauvres qui ont quitté leur campagne pour venir à la capitale descendent de leurs bidonvilles vers les quartiers plus cossus, à la recherche de déchets comestibles. Ils n’hésitent pas à agresser pour trois fois rien. Ne sortez plus la nuit, ou alors, prenez un taxi pour aller dans le centre. Là, il y a des bars où se retrouvent les Européens et la jeunesse des quartiers chics. — Il y a donc un exode des campagnes vers la ville ? — Un peu, mais c’est déjà trop. Ce sont des paysans analphabètes et incultes qui préfèrent mendier que de travailler, des fainéants dont il faut se méfier. La police devrait les expulser, mais ils sont chaque jour plus nombreux et grouillent comme les rats. Il faudrait s’en débarrasser. Daniel regarde son compagnon avec étonnement, cherchant dans ses paroles une pointe d’humour. Effort inutile. Ce qu’Ignacio vient de dire, il le pense avec une profonde conviction, comme un fait incontournable, un énoncé de solutions évidentes. Daniel se remémore avec un frisson de dégoût les discours entendus quelques années plus tôt, qui ont mené dans les chambres à gaz des millions de Juifs et d’opposants de toutes sortes, non conformes aux critères imposés par la folie nazie. Progressivement, l’existence des camps de concentration avait été révélée après la guerre et Daniel avait découvert cette horreur en grandissant. Il était demeuré fasciné, obnubilé par ce m******e industriel, planifié, soigneusement préparé jusque dans les moindres détails. Le choc qu’il avait éprouvé avait été d’autant plus v*****t qu’il ne pouvait s’empêcher de penser que son père y avait pris part. Ce qu’il avait réellement fait, où il était allé, Daniel n’en savait rien. Mais ce père disparu s’était engagé aux côtés de ceux qui avaient pensé et mis en œuvre ce plan infernal. Lui était resté « le fils du s****d » et il devait porter cette croix, tant qu’il n’aurait pas réussi à compenser l’erreur impardonnable de son père. C’était sa tâche, la mission qu’il s’était lui-même confiée dès l’âge de quinze ans et qu’il conservait à l’esprit en permanence, comme un unique moyen de pouvoir continuer à vivre et respirer, sans ressentir à chaque instant les millions de souffrances accumulées par la faute de son père. Ce n’était pas raisonnable, pas logique, démesuré, mais il ne pouvait voir les choses autrement, et son métier de journaliste était devenu un outil dans ce travail. Le moyen de dire, de dénoncer, de rappeler.
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