Ce qu’il entend maintenant de la bouche d’Ignacio lui donne la nausée, mais Daniel ne veut pas juger à l’emporte-pièce. Il doit comprendre d’abord. C’est vrai que la veille, l’angoisse l’a saisi en arpentant les rues sombres de ce quartier aujourd’hui si vivant sous le soleil matinal déjà chaud. Peut-être Ignacio a-t-il déjà été aux prises avec ces paysans attirés par la ville, et il en a conservé une rancœur tenace. Mais si tel est le cas, sa rigueur scientifique aurait dû l’aider à passer au-delà de la simple répulsion épidermique qu’il parait éprouver. Pour Daniel, la réaction d’Ignacio est disproportionnée. Décidé à le pousser dans ses retranchements afin de lui montrer l’inanité de son raisonnement, Daniel continue à l’interroger.
— Quand vous dites débarrasser, vous voyez cela comment ?
— Les renvoyer chez eux ne suffirait pas. Ils finiraient par revenir, et les problèmes avec eux. Non, il faut les forcer à cultiver leurs terres, sous le contrôle de l’armée si c’est nécessaire.
— Mais s’ils s’en vont de chez eux, c’est sans doute à cause de difficultés insurmontables ?
— Ils disent que la terre ne les nourrit plus, que c’est trop dur, alors ils préfèrent chercher leur pitance dans les poubelles de la ville. C’est pitoyable ! Croyez-moi, ils ne sont pas très courageux et je me demande parfois s’il ne faudrait pas les enfermer afin de préserver la tranquillité de ceux qui travaillent honnêtement.
— Les enfermer ? C’est une solution un peu… radicale, non ?
— Mais il faut des solutions radicales. Nous y voilà. C’est ici, au premier étage de ce bâtiment.
Ignacio a coupé court à la conversation et ne parait pas disposé à s’étendre sur le sujet. Ses convictions sont ancrées, fermement. Daniel le voit maintenant avec un œil neuf, doublé d’une moue de dégoût. Fini l’assistant poli qui parle si bien le français, le chercheur passionné. Sous le verni universitaire rampent des idées nauséeuses qui donnent le frisson.
Daniel accepte néanmoins le café qu’Ignacio lui sert, puis il s’assoit sur une des rares chaises libres, dans cette salle encombrée d’armoires et de meubles aux tiroirs innombrables. Les deux hommes boivent en silence. Le centre de la pièce est occupé par une vaste table carrée, en partie ensevelie sous des piles de dossiers, des ouvrages et des cartes. Ignacio parle le premier.
— Le professeur ne devrait pas tarder. Il sera là dans un quart d’heure. Il est toujours très ponctuel.
— Est-ce que vous pouvez m’en dire plus sur cette découverte ?
— Le professeur vous racontera tout.
— Pas sur la stèle elle-même, mais sur les circonstances, le lieu de la trouvaille et les raisons qui ont poussé à chercher à cet endroit-là.
— C’est à l’extrême nord du Pays, quasiment à la frontière avec la Bolivie que nous l’avons trouvée. Cette région est vide de tout habitant, à l’exception de quelques villages de paysans et de groupes d’Indiens. La forêt n’est pas très dense et ce sont surtout de grandes plaines et des collines. Un endroit un peu perdu.
— Pourquoi aller là-bas alors ?
— C’était la conviction du professeur qu’il fallait chercher de ce côté. Sa théorie est audacieuse, mais elle est juste. C’est un site qui nous avait été indiqué par les populations locales, où des ossements, des objets et des vestiges d’architecture avaient déjà été exhumés par les paysans. Ils l’appellent Kari’og.
— Kari’og ? Qu’est-ce que cela signifie ?
— Je vais laisser le professeur vous en parler lui-même, mais ce que je peux vous dire, c’est que ce nom n’a rien à voir avec la langue des Indiens Guayakis qui peuplent en majorité ce territoire. Tenez, voilà justement le professeur.
Ignacio s’empresse de se lever, comme un enfant surpris en train de jouer alors qu’il doit faire ses devoirs, et salue le professeur en lui serrant la main avec un mélange de respect et de dévotion. Le nouveau venu, plutôt grand, a de la prestance. Il doit avoir la cinquantaine et conserve une allure athlétique, les épaules larges, les cheveux blonds et raides. Daniel est étonné. Il s’attendait à une espèce de baroudeur hirsute, et voilà qu’il découvre un homme bien habillé, élégant même, dans sa chemise et son pantalon blanc. Une fois sa main lâchée par son assistant, qui se recule humblement à son passage, le professeur Anselin s’avance vers Daniel en arborant un large sourire, la main droite fermement tendue vers lui, le dévisageant avec une attention soutenue.
— Bonjour, monsieur ! Je suis vraiment ravi de vous voir. Ce n’est pas souvent que des quotidiens de la mère patrie s’intéressent à mes travaux. Je suis enchanté de votre visite !
— Je vous remercie, et je suis également ravi de vous rencontrer. Les quelques informations en ma possession ont aiguisé ma curiosité et votre assistant n’a pas contribué à l’éteindre.
Ignacio intervint immédiatement :
— Je n’ai rien dit, ou si peu, car je tenais à ce que vous fassiez vous-même part de vos travaux.
— C’est vrai, il m’en a dit juste assez pour capter mon attention, ajoute Daniel, et je suis fermement décidé à vous tirer les vers du nez.
Daniel ne peut l’affirmer, mais il lui semble qu’une lueur de crainte est passée dans les yeux d’Ignacio à l’évocation par Daniel des premières explications fournies par l’assistant.
— Il a bien fait, s’il a réussi à exciter votre curiosité, conclut le professeur.
Le visage d’Ignacio se détend instantanément et un large sourire l’illumine maintenant. Daniel ne l’aime pas. Il a la sensation d’être devant un maître et son chien, qui remue la queue de bonheur dès qu’on le caresse ou qu’on lui tend un sucre. Encore que non ! Le chien réagit par affection, alors qu’il ne voit dans l’attitude d’Ignacio que de la dévotion malsaine teintée de veulerie. Daniel se retourne vers le professeur.
— Il va néanmoins m’en falloir plus pour être convaincu. Mon rédacteur en chef m’envoie pour vérifier des informations qui paraissent à tous bien farfelues, et je ne vous cache pas qu’il s’attend plus à un démenti officiel plutôt qu’à une confirmation.
— Lui sans doute, mais vous monsieur Desmet ?
— Vous connaissez mon nom ?
— Vous savez, les informations ne circulent pas que dans les journaux, et puis un nom pareil, je ne pouvais que le retenir.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu’il me rappelle mon enfance et mon adolescence dans la région lilloise. Voilà bien longtemps que je n’y avais pas songé et je ne pensais pas avoir conservé tant de souvenirs. Vous êtes pour moi un raviveur de mémoire et, rien que pour cela, je vous en remercie. Vous êtes natif de cette région aussi ?
— Oui. Je suis né à Lomme.
— Ah ! Voilà qui nous entraîne bien loin. Je vais moi aussi vous plonger dans le passé. Pas le mien ou le vôtre, mais celui d’un peuple et de son goût immodéré pour les voyages. Vous n’allez pas être déçu et, j’en suis persuadé, définitivement convaincu. Laissez-moi donner quelques instructions à Ignacio, et je suis à vous. Ignacio ! Tu peux mettre la dernière main à notre expédition. Nous partirons dans trois jours, pour six semaines, direction Kari’og.
— Vous avez donc obtenu les subventions professeur ?
— Oui. J’ai réussi à convaincre le ministère hier, ce qui n’a pas été une mince affaire, mais nous n’avons plus de soucis à nous faire de ce côté-là.
— C’est vraiment une bonne nouvelle, professeur ! Je cours préparer le nécessaire… Mais, dois-je aussi prévoir la venue de monsieur Desmet ?
— Évidemment ! Car il va de soi que vous nous accompagnez, bien entendu !
— Cela aurait été avec joie, mais mon avion de retour est prévu dans une dizaine de jours et…
— Pas de problème. Vous repartirez avec une des navettes aériennes. Nous avons aménagé un petit terrain d’atterrissage et le pilote réalise des prouesses de rapidité quand cela est nécessaire.
— Eh bien, soit ! Je ne voudrais rater cette expédition pour rien au monde. Vous avez des difficultés budgétaires ?
— Non, mais vous savez bien qu’il faut toujours négocier. Cependant, depuis la découverte, le ministre de la culture lui-même a débloqué les fonds dont j’avais besoin, emballé comme un jeune étudiant. Nous sommes tranquilles pour l’instant. Revenons plutôt à nos préoccupations, et à la raison de votre présence ici. Avez-vous des connaissances en histoire, monsieur ?
— J’ai passé une licence d’histoire à l’université de Lille, et si vous le voulez bien, je préférerais que vous m’appeliez par mon prénom.
— Fort bien. Que pouvez-vous me dire du peuplement du continent américain, Daniel ?
— Si j’en crois mes lectures et les quelques données retenues de mes cours, il se serait déroulé il y a près de 12 000 ans, quand des peuplades nomades ont traversé à pied sec le détroit de Béring.
— C’est parfaitement exact. Maintenant, que savez-vous de la découverte de l’Amérique ?
— Ce qu’en apprennent tous les enfants à l’école. Christophe Colomb et ses trois caravelles, en 1492, date qui sert d’ailleurs de terminus à la période historique que l’on appelle le Moyen-âge.
— Effectivement, c’est également ce qui m’avait été enseigné à l’école primaire. Imaginez-vous maintenant que d’autres soient arrivés ici avant lui.
— C’est là qu’entre en scène votre stèle en caractères runiques. Des habitants de Scandinavie alors, des Vikings ? C’est un peu loin, même pour eux, non ?
— Je comprends votre étonnement et votre suspicion, mais je vais éclairer votre lanterne. Cette stèle, ou plutôt cette paroi de grotte gravée n’est pas le début de la théorie, mais la fin, la confirmation. Il existe de nombreux autres éléments particulièrement troublants.
— Allez-y, éclairez-moi. J’ai mon calepin, je suis prêt à noter.
— Écoutez bien Daniel, car ce que je vais vous raconter est une vraie révolution que les universitaires européens ne sont pas prêts à accepter si vite. Pourtant, les preuves sont nombreuses.
Allongé sur son lit, Daniel ordonne ses idées. La journée a été chargée et tellement riche en révélations toutes stupéfiantes. Il doit peser le pour et le contre, soumettre ces informations à sa logique, les confronter à son sens critique, ne pas se laisser emporter par l’enthousiasme. Pourtant, l’argumentation est solide, et Anselin lui a montré tant d’éléments divers qui tous vont dans le même sens.
Alors pourquoi ce malaise, ce sentiment trouble et diffus de suspicion ?
Il émane de cet homme un tel charisme, doublé d’une grande érudition et d’une autorité naturelle, qu’il comprend maintenant l’attitude pleine de dévotion de son assistant. Et puis surtout, il ne peut le regarder sans penser à son père. Une certaine ressemblance physique, certes, deux hommes bien charpentés aux cheveux blonds coupés courts en brosse. Le même âge aussi. Si son père avait vieilli, c’est sans doute à cet homme-là qu’il ressemblerait, au moins l’enveloppe extérieure. Pour le caractère, rien à voir. Anselin est calme, très pédagogue et passionné par des sujets exclusivement scientifiques, pour le bien de sa discipline, de la connaissance et du savoir de l’humanité.
Le souvenir que Daniel a de son père est très différent. Un homme autoritaire, décidé à mener sa maison et ses enfants d’une main de fer, persuadé que le châtiment corporel est la meilleure des solutions pour briser les rébellions et forcer les enfants à suivre ses règles, les meilleures donc, pour leur propre bien, évidemment. Daniel garde en mémoire une cuisante anecdote. Il devait avoir entre cinq et six ans. C’était juste avant que son père ne s’en aille. Le jeune enfant qu’il était alors avait fait une bêtise, quelconque, sans réelle gravité, mais son père s’était fâché. Il l’avait allongé sur ses genoux avant de lui administrer une fessée magistrale, martelant à chacun des coups appliqués consciencieusement de ses larges mains « c’est pour ton bien, c’est pour ton bien », ajoutant même « ça me fait plus mal à moi qu’à toi ». Dans ses souvenirs d’enfant, cette séance avait duré de longues, de très longues minutes et ses fesses étaient restées douloureuses durant près d’une semaine. Le temps pour lui d’ancrer ce souvenir au plus profond de sa mémoire, à chaque fois qu’il s’asseyait, persuadé que la punition était juste et méritée puisqu’infligée par son père qui ne pouvait être faillible, et avait donc forcément raison. Après cet épisode, le jeune garçon n’avait eu qu’un but unique : chercher sans cesse à bien faire, pour le plaisir de son père vénéré, pour obtenir de ses mains des caresses de satisfaction sur sa courte tignasse.
Imaginer Anselin battre ainsi un enfant est inimaginable. En a-t-il d’ailleurs ? C’est une question que Daniel ne doit pas oublier de lui poser. Accaparé par les explications prodiguées par Anselin, le jeune journaliste a omis le b-a-ba de l’interview journalistique, l’enquête de personnalité.
Les souvenirs de Daniel remontent, précis et douloureux. Son père a disparu, comme ça, du jour au lendemain. C’est ainsi qu’il l’a ressenti alors. L’abandon du père, parti rejoindre les armées du troisième Reich, l’a transformé, lui le petit garçon de six ans, en objet de répulsion. Le fils du s****d.
S’il a bien saisi la force de l’insulte, souvent jetée au visage par une bouche hargneuse, il n’en a pas compris les raisons. Il a été contraint de vivre avec ce double abandon, celui de son père et celui de ses camarades. Apprendre à vivre seul, s’enfermer progressivement dans un univers parallèle, fait de devoirs, de littérature et de problèmes de trains et de robinets. Il a adoré. Dans ce monde totalement imaginaire où les chefs de gare se posaient des questions existentielles d’horaires et de croisement, il se sentait chez lui. Une loufoquerie pourtant, en marge des soucis de ravitaillement de l’après-guerre. Un univers de baignoires jamais bien bouchées et de robinets qui fuient, où il a appris à être le roi. Le reste, c’était la vie banale et morne, celle du fils du s****d, qu’il quittait chaque fois qu’il se penchait sur ses problèmes de mathématiques ou qu’il ouvrait un de ses livres, avec une délectation sans bornes.