Chapitre 4

1304 Mots
4Le Jardin du Luxembourg sentait l’herbe fraîchement coupée, presque brutale à l’odorat, comme un champ de maïs au crépuscule. Les arbres encore nus ne semblaient pas vouloir fêter ce premier jour de printemps. L’hiver avait été rude, il luttait pour subsister, défiant les saisons, phénomène nouveau qui ébranlait la puissante nature. Cette promenade matinale, juste avant de me rendre chez Cathy, tranchait complètement avec l’atmosphère chaude et bruyante, la veille, lors de cette soirée entre amis. Anna, qui trouvait que mon « deuil » avait trop duré, s’employait à m’en extraire à tout prix. D’abord, elle m’avait incité à écrire. Elle pensait que plus j’écrirais, plus je m’éloignerais de celui qu’elle appelait « mon défunt », plus je voudrais te laisser partir, plus je triompherais de ta mort – comme si l’on pouvait vraiment en triompher. « Toi et ton défunt », disait-elle. Moi, je ne voulais pas de cette idée, celle de ton départ me glaçait. Je n’étais pas prête à me vider de toi, je te retenais de toutes mes forces, la solitude de toi m’horrifiait. J’ai continué à dormir avec ta photo, découpée dans un journal. C’était ma préférée, je ne sais pourquoi. Mon père me l’avait donnée avant même que je ne te présente à ma famille. Je n’ouvrais plus que rarement nos albums. Je sentais ton odeur dans le merisier du bureau, dans les draps, à la fenêtre quand je l’ouvrais et dans ma propre respiration. Dans chaque goutte de pluie, dans ce ciel parisien, je voyais tes yeux si doux me sourire et je chavirais. Je ne savais pas si je devais écrire notre histoire, pour oublier, comme le souhaitait secrètement Anna. Car notre affaire, je ne l’avais compris qu’après ta mort, n’était pas une simple histoire d’amour, c’était une affaire existentielle, un phénomène cosmique, un destin, et je n’avais pas l’intention de m’en fabriquer un autre. Quand, pour la première fois, j’ai vu ton âme, senti le souffle qui t’animait, la vie qui bouillonnait en toi, la chaleur de ton sang a éclaté dans mes veines. J’ai compris alors que cette forme que je revêtais, mon corps qui déambulait dans le monde, avait un emploi : t’aimer à plus soif. Tu étais en manque de tendresse, d’amour, d’un être qui te chérisse plus que tout au monde. J’étais ce fleuve abondant, débordant, enveloppant, brûlant et brûlé de passion, recelant mille étreintes, mille caresses, le baume qui allait panser tes blessures. Le soir où je t’ai revu, mon cousin m’avait emmenée avec lui à une réunion qui avait pour thème les droits de l’homme. Cela se passait à Rabat, dans la salle de conférence d’un prestigieux hôtel. Dès que nous avons franchi l’entrée et pris place, il m’a dit : – Il t’a vue, le s****d ! – Qui ? – Rien ! Mais j’ai suivi son regard vers la tribune et ne l’ai plus détaché de l’homme qui me fixait aussi, toi. Nous sommes arrivés vers la fin de la conférence. Deux grandes portes vitrées se sont ouvertes sur une terrasse qui dominait tout Rabat. La nuit était belle. L’astre, fiché au centre exact d’un ciel limpide. L’assistance était conviée à un cocktail dînatoire. Nous nous sommes installés à ta table. Tu as gardé la tête baissée, la fumée de ta cigarette se dissipait au-dessus de toi. J’ai senti tes yeux sur moi. Nous avons discuté de plusieurs sujets brûlants au Maroc et de l’avenir des droits de l’homme. Une militante a remarqué que j’avais les yeux de ma défunte tante, qui s’était battue pour les droits des femmes toute sa vie. Cela m’a gêné qu’on parle de mon physique, de mes cheveux, de mon allure. Le feu de la pudeur, ou de l’irritation peut-être, a embrasé mon visage. Tu m’as regardée à travers la fumée de tes nombreuses cigarettes, je t’ai senti, tout entier posé sur moi, comme un sentiment mystérieux mais délicieux qui m’a fait rougir davantage. – Ma tante était plus belle que moi, ai-je répliqué. Tu as paru amusé de cette réponse, à laquelle tu semblais t’attendre. À cet instant, mon cousin m’a rappelé, avec un éclair de malice dans le regard, que nous étions invités à prendre un thé chez son ami. Nous avons suivi ta voiture, qui empruntait la route côtière. Les vagues en lutte semblaient attirer dans leur embrun les étoiles venues s’y mirer. J’ai laissé la fenêtre de la voiture ouverte, m’emplissant d’iode et d’effluves marins. Dans cette course, le silence s’est installé entre mon cousin et moi. Il semblait vouloir dire une chose que faute d’exprimer je n’ai pas entendue. Trop tard. J’étais déjà envahie par la houle nocturne, ce chemin ouvert dans la mer, qui d’une manière inexplicable me promettait un destin inattendu, une terre nouvelle… Les deux voitures se sont arrêtées en bord de mer devant une villa. Tu nous as conviés à entrer. J’ai suivi mon cousin, frappée par l’absence de fleurs dans le jardin. Tu nous as installés dans une petite pièce, à l’entrée. J’ai ôté mes chaussures, car il y avait un beau tapis berbère sur le sol, je me suis assise, et j’ai rabattu mes pieds nus, les dissimulant sous le pan de ma longue robe noire. Je ressemblais à une petite boule de laine tombée d’on ne sait où sur ton sofa, un petit ange chu du ciel, m’avais-tu dit plus tard. De nouveau, tu baissais la tête en me fixant, je ne sais comment. Mon cousin avait quitté la pièce pour aller se rafraîchir, je ne m’intéressais plus à ce qu’il faisait. Absente à tout ce qui n’était pas toi, sans pouvoir me l’expliquer ni même essayer de comprendre, je t’ai regardé timidement. Soudain, j’ai vraiment vu ton visage, et mon corps s’est fait tout petit. Je me suis revue enfant, oui, à la prison centrale de Kenitra, dans laquelle ma cousine, celle qui avait des yeux noirs de jais et un sourire de tueuse, m’a fait entrer pour rendre visite à mes cousins, alors emprisonnés. – Votre nom ? m’a intimé la voix menaçante du gardien. – Pas question, a riposté ma cousine, je t’emmerde, toi et celui qui te protège ! Elle n’a pas de nom et elle ne signera rien ! Je l’ai regardée fièrement et ai même lancé un regard de dédain au gardien, moi à qui on avait inculqué la peur du policier. Elle m’a tenue par la main et m’a dit : – Viens ! Le gardien n’a pas bronché ! Ce jour-là aura été ma première leçon de courage. Je la dois à cette cousine aux yeux noirs de jais et au sourire ravageur. Nous avons traversé la cour, sommes arrivées devant un immense portail métallique, dont je n’ai même pas pu voir la hauteur. En tout cas, il m’a semblé toucher les nuages. Ah ! Si des ailes avaient pu pousser aux détenus ! J’ai tenu fermement la main de ma cousine, je l’admirais. J’adorais déjà son jeune mari, qui avait lui aussi été pensionnaire de cette prison. Il m’avait appris comment faire des châteaux de cartes, minutieusement, patiemment, et venait après discrètement souffler dessus… Tout s’effondrait. Ce n’est qu’adulte que j’ai compris ce qu’il avait voulu vraiment m’inculquer. Nous avons enfin atteint la petite porte. Une fois dans le couloir, j’ai lâché la main de ma cousine et me suis élancée. Oui, au bout de ce corridor bondé de détenus, de leurs familles, j’ai vu ton visage. Il est resté imprimé au fond de moi, comme de toute éternité. J’ai senti ton regard, ce même regard qui, des années plus tard, s’est encore posé sur mon dos, quand, renversée sur le cercueil de ma tante, chez elle, je lui ai dit adieu, ma tante à qui je ressemblais, elle qui était plus belle que moi. C’était toi à la prison, toi chez ma tante et moi maintenant chez toi. Ce couloir, celui du centre de détention de Kenitra, était celui des bras ouverts, des sourires, des tremblements, des baisers, des larmes, de toutes les étreintes. Celui des séparations, des douleurs contenues, des promesses de retour, des complaintes silencieuses des mères, des amies, des amantes, des sœurs, des pères, des frères, de ton visage, de mes sanglots, moi, la petite cousine, qui avait bravé la peur de mes parents pour venir dans cette prison. – As-tu la permission de tes parents ? m’a demandé une autre cousine la première fois, elle qui disait à qui voulait l’entendre que j’étais comme une gouttelette de miel dans son cœur. – Je m’en fiche, c’est moi qui décide ! ai-je déclaré du haut de mes onze ans. La toile qui reliait nos vies, notre destin, s’est dévoilée ce soir-là, sur ton sofa, dans la profondeur de ton regard vers moi.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER