Chapitre 3

1274 Mots
Chapitre 3 Le major Blain était un colosse au large visage rougeaud. Il avait une tête de lion auquel on aurait coupé la crinière; d’ailleurs il me considéra avec l’œil d’un fauve auquel on vient d’apporter sa pitance et qui trouve que ça ne fait pas beaucoup. Évidemment, près de lui je ne pesais pas lourd. Aussitôt arrivée à la gendarmerie de Plainchamp, je m’étais présentée: — Capitaine Mary Lester. Le brigadier qui m’avait introduite dans son bureau s’était retiré en fermant la porte avec un tel luxe de précautions que je n’avais rien entendu. Le major Blain se leva lentement sans me quitter des yeux et je vis qu’il faisait plus d’un mètre quatre-vingt-dix. — Capitaine? fit-il, surpris, en me fixant de ses petits yeux bleus comme s’il voulait me transpercer du regard. Sa largeur d’épaules était impressionnante, et sa façon de se tenir droit faisait saillir une cage thoracique anormalement développée. On aurait dit un chevalier du Moyen Âge qui aurait caché son bouclier sous sa chemise. — On ne vous a pas annoncé ma venue? demandai-je d’une toute petite voix. — Qui ça? Quand j’étais enfant, je m’imaginais que les ogres parlaient avec ce timbre caverneux. — Le commissaire Graissac. Il parut surpris: — Graissac? Le DPU de Nantes? Je crus sentir une nuance de mépris dans la manière dont il prononça ces mots. Mais peut-être que je me trompais. — Oui, major. Un silence s’installa; le major Blain retourna s’asseoir derrière son bureau sans se presser. Il passa les doigts dans ses cheveux gris qui devaient bien faire un demi-centimètre de long. Puis, sans mot dire, il me désigna un siège. Je posai le bout de mes fesses sur le bord de la chaise et le major laissa tomber: — Ainsi c’est vous… Nouveau silence. Puis il dit, toujours lentement: — On m’avait annoncé un inspecteur… Il me considérait avec perplexité, semblant se demander quelle mauvaise plaisanterie ce snob de Graissac avait voulu lui jouer. Je ne lui fis pas remarquer que, depuis quelque temps déjà, les inspecteurs avaient grade de lieutenant et les inspecteurs divisionnaires comme moi, le grade de capitaine. Il me semblait que ce n’était pas le moment de le contrarier. — Désolée, major… C’était tout ce que je trouvais à dire. Il y avait autant de surprise que de déception dans son regard. Je n’allais tout de même pas lui proposer de changer de sexe pour le déchagriner. — Vous n’avez pas à être désolée, capitaine. Vous êtes fonctionnaire, je suis militaire. Nous avons en commun le souci de faire respecter la loi et d’obéir aux ordres de notre hiérarchie. Je hochai la tête à ces nobles propos. — On ne saurait mieux dire, major. — Quelle est votre mission? — J’attends vos ordres. Je préférais jouer profil bas. Ce type m’impressionnait vraiment. On aurait pu croire que c’était un gros balourd, mais j’avais vu beaucoup de malice et de perspicacité dans son petit œil d’éléphant. Un gaillard qui connaissait son affaire, assurément. — Vous paraissez bien jeune, me dit-il. — C’est un défaut dont je me guéris un peu chaque jour. Il dit: — Je vois… en hochant sa grosse tête. Je regrettais d’avoir fait cette réflexion, il allait me prendre pour une prétentieuse. Comme j’étais censée valoriser l’image de la police… — On vous a fait venir, je suppose, pour les problèmes que nous rencontrons dans les marais ? Je faillis lui dire que je n’étais certes pas là pour régler la circulation, mais je me retins. — Oui, major. Mais j’ignore tout de ces problèmes. — Personne ne vous en a parlé? Il semblait surpris. — Non. Mais je suppose que vous allez le faire. — Mieux que ça, je vais prier mon adjoint, l’adjudant-chef Lallemand, de s’en occuper. Il est plongé jusqu’au cou dans ce maudit marais. Il eut un bref sourire: — Enfin, au sens figuré! Cependant… — Oui, major? — Comment pensez-vous intervenir? — Je peux difficilement vous le dire avant de savoir ce que l’on cherche, mais j’ai ma petite idée. — Qui est? Je me raclai la gorge: — Je suppose que votre uniforme est un peu voyant pour une telle mission. Il doit être difficile d’enquêter incognito dans un milieu aussi fermé. — En effet, on nous voit venir de loin. Et quand vous parlez de milieu fermé, vous ne vous imaginez certainement pas à quel point… Je ne lui parlai pas de mon enquête à Kerlaouen, un lieu où les gens ne sont pas naturellement expansifs. Je proposai: — Je pourrais jouer le rôle de la photographe ornithologue et me balader dans le marais sans attirer l’attention. Mais enfin, je ne peux rien dire sans en savoir plus. Le major Blain hocha sa grosse tête et se leva en appuyant ses poings de quadrumane sur son bureau. — Eh bien! Allons voir Lallemand. Arrivé près de moi, il me tendit une paluche d’étrangleur dans laquelle ma menotte se perdit et il dit de sa voix caverneuse: — Bienvenue à la brigade, capitaine Lester! • Le major me conduisit dans un bureau voisin, toqua à une porte et entra sans qu’on l’en eût prié. Un gendarme en pull-over bleu marine siglé « gendarmerie » travaillait devant un écran d’ordinateur. Il leva les yeux sur nous et se redressa en esquissant un salut, sorte de réflexe conditionné à la vue de son chef. — Adjudant-chef, gronda le major Blain de sa voix de rogomme, voici le capitaine Lester que, sur les recommandations du ministère, le DPU Graissac met à notre disposition pour les besoins de l’enquête sur les incidents survenus au marais. Il avait accentué « sur les recommandations du ministère ». Il se tourna vers moi: — Capitaine Lester, voici l’adjudant-chef Lallemand qui s’occupe plus particulièrement des affaires briéronnes. Voyez ensemble comment vous pourrez fonctionner pour le meilleur intérêt du service. Je vous laisse. Là encore, il avait accentué « pour l’intérêt du service ». Ayant fait les choses réglementairement, il tourna les talons et sortit, me laissant en face de l’adjudant-chef. Légèrement gênée, je dis pour détendre l’atmosphère: — Voilà des présentations promptement expédiées. L’adjudant-chef pouvait avoir une quarantaine d’années. Il était mince, brun de peau et de poil, coiffé en brosse, mais une brosse moins rase que celle de son chef. Il eut un petit sourire contraint. — C’est bien dans les manières du major, laissa-t-il tomber. Il est parfois assez… brusque. Puis son sourire s’élargit, et il me tendit la main. — Enchanté! Et, tirant une chaise devant son bureau, il m’invita à m’asseoir, ce que je fis en remarquant: — En tout cas, il ne s’embarrasse pas de phrases superflues. L’adjudant-chef acquiesça avec un mince sourire: — Oui, c’est un homme qui sait aller à l’essentiel. Je risquai: — Peut-être n’est-il pas toujours facile à vivre? Lallemand éluda: — Tant qu’on exécute ses ordres… Je demandai: — Sinon? Lallemand sourit de nouveau: — Personne de sensé n’aurait la fâcheuse idée de s’y soustraire. Il rangea avec soin ses crayons sur son sous-main avec une minutie qui trahissait son embarras et demanda: — Que voulez-vous savoir? — Tout. L’adjudant-chef eut l’air surpris: — Tout? Sur quoi? — Eh bien sur ces incidents! C’est bien le terme qu’a employé le major? Lallemand grommela: — Sa langue a dû fourcher: il fallait dire « incendies ». — Incidents, incendies, c’est presque pareil, fis-je remarquer Il me regarda, le front plissé, paraissant ne pas comprendre. Alors je précisai: — Il suffit d’inverser les lettres. Il réfléchit et se mit à rire: — En effet… Et il répéta, ravi: — Incident, incendie! Incendie, incident! C’est bien trouvé! Et il ajouta mezza voce: — Il n’a pas dû faire exprès. Je précisai: — Je ne sais rien, monsieur l’adjudant-chef… Et je remarquai: — Ce que c’est long à dire, monsieur l’adjudant-chef! Lallemand sourit plus franchement: — Je me prénomme Julien, si vous préférez. — Je préfère. Moi, c’est Mary. Le visage de Julien Lallemand s’éclaira: — Mary, formidable ! Puis il ajouta malicieusement: — Le major c’est Armand, mais ne vous avisez pas de l’appeler ainsi. Il est très jugulaire jugulaire. La vieille école. On ne se tutoie pas devant lui, on se donne les grades. — Et derrière son dos? — Derrière son dos, c’est plus relax. Il se pencha et me dit sur le ton de la confidence: — On l’appelle « le Bombé ». Il respira fort et jeta ses épaules en arrière, faisant ressortir sa poitrine. — Vous me comprenez? J’éclatai de rire en pensant au bouclier que j’avais imaginé caché sous sa chemise: — Parfaitement. Mais, rassurez-vous, ça restera entre nous. — Vaudrait mieux, fit Lallemand. Alors, par quoi commençons-nous? — Par le commencement, Julien! Je le regardai dans les yeux et répétai: — Dites-moi tout!
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