Chapitre 4
L’adjudant-chef Lallemand fit pivoter son siège et pointa une règle de bois sombre vers une carte accrochée au mur derrière son bureau.
— Voici les lieux… dit-il en faisant un cercle assez large sur la carte. Un parc naturel de 49000 hectares. En gros ça va de La Roche-Bernard à Pontchâteau, ça frôle Saint-Nazaire, La Baule, et Plainchamp. Au cœur de ce parc naturel un immense marais de 17000 hectares au milieu duquel émergent des îles sur lesquelles sont bâtis des villages. Ça s’appelle la grande Brière Mottière.
— Pourquoi Mottière? demandais-je.
— Tiens, je ne me suis jamais posé la question, dit l’adjudant-chef. Peut-être, fit-il après réflexion, parce qu’une grande partie de leur industrie consistait, avant la guerre, à extraire des mottes de tourbe du marais, à les faire sécher, et à les vendre comme combustible à Saint-Nazaire ou à Nantes. Cette grande Brière Mottière couvre 7000 hectares et, tenez-vous bien, elle a la particularité d’être la propriété indivise des habitants des vingt et une communes qui la composent.
— Indivise?
— Oui, elle n’est la propriété de personne, mais de tout le monde.
— Tiens, c’est original!
— Plus que vous ne le pensez, dit Lallemand, c’est un cas unique en France. C’est le duc François II qui, au xve siècle, a accordé ce droit aux Briérons. Je peux vous le dire, ils n’en sont pas peu fiers et nous le rappellent à chaque occasion.
— Vous y êtes mal reçu?
— Non, on ne peut pas dire ça.
Il éclata de rire:
— En tout cas, pas si mal que vos collègues quand ils patrouillent aux Dervallières! Au pire, ils sont indifférents, mais nous entretenons en général de bons rapports avec les populations!
— En général?
— Oui, à deux ou trois exceptions près.
Et il ajouta:
— Comme partout.
Je demandai:
— Ils continuent d’extraire de la tourbe?
— Très peu. C’est plus pour maintenir la tradition que pour se chauffer. L’électricité a gagné la Brière, le gaz et le fuel aussi.
— Ils ont peut-être aussi l’eau courante et des voitures automobiles, dis-je.
Lallemand sourit:
— Et même la télévision. Nombre d’entre eux travaillent à Saint-Nazaire, aux chantiers de l’Atlantique où ils sont extrêmement appréciés.
— Tout en rentrant dans leur Brière chaque soir, je suppose.
— En effet. Il y a des cars de ramassage qui passent. Et puis, dès qu’ils sont en retraite, ils retrouvent tout naturellement le mode de vie de leurs ancêtres, sans renier le confort moderne: tout le monde ou presque a le chauffage central, la salle de bains, la cuisine aménagée. Rien ne distingue les communes de Brière d’autres communes de France ou de Navarre si ce n’est le cadre de vie, la nature, le calme…
Il ne parlait pas des moustiques… Je redoute ces sales bêtes qui adorent ma tendre peau, mais en décembre, même au marais, ils ne devaient pas être encombrants.
— Comme je vous l’ai dit, fit l’adjudant-chef, certains brûlent encore de la tourbe dans leurs cheminées, ne serait-ce que pour l’odeur…
— L’odeur?
— Oui. Vous la sentirez cette odeur âcre, un peu surette si vous passez au crépuscule à Saint-Marsac ou à la Tourberie… Quand on a reniflé une fois cette odeur, on l’a dans le nez pour la vie. Les autres activités traditionnelles sont la pêche, bien sûr, la taille des roseaux qui sont séchés et vendus pour faire le chaume des toitures, et aussi la chasse, leurs petits élevages de canards, leurs potagers.
— Il me semble que ce sont là des occupations bien paisibles.
— Ça devrait l’être, mais quand on touche à leur sacré marais, les Briérons se déchaînent. Les zones industrielles de Saint-Nazaire grignotent le sud du marais et les Briérons accusent les usines d’être la cause de la pollution de leurs eaux et de la raréfaction des poissons.
— Peut-être n’ont-ils pas tort.
Lallemand haussa les épaules:
— Peut-être, mais rien ne le prouve. Les analyses ne l’indiquent pas formellement.
Les analyses… On peut leur faire dire toutes sortes de choses aux analyses. Comme aux statistiques. Ça dépend des questions qu’on pose, et de qui les pose. Je me fis cette réflexion intérieurement, me réservant d’approfondir le problème plus tard, si nécessaire.
— Ça m’étonnerait tout de même que ça leur fasse du bien, dis-je.
Lallemand abonda:
— Ça m’étonnerait aussi.
— Revenons à nos moutons, ou plutôt aux exactions. De quoi s’agit-il?
— Des maisons brûlent, capitaine.
— Des maisons de briérons?
— Non, des maisons de hors venus.
Je dressai l’oreille:
— Pardon? Comment avez-vous dit?
L’adjudant-chef, fier de son effet, eut un bref sourire:
— On appelle ainsi ceux qui viennent d’ailleurs, qui ne sont pas nés en Brière de parents briérons.
— Il y en a beaucoup?
— De plus en plus. La proximité de Saint-Nazaire, de Nantes, de La Baule, lieux où il est de plus en plus difficile et de plus en plus coûteux de construire, contribue à rendre la zone attractive. Ajoutez à ça la beauté, l’originalité, la tranquillité des lieux et vous aurez tous les ingrédients pour que les promoteurs tentent d’implanter des lotissements de maisons traditionnelles, couvertes de chaume bien sûr, mais bâties en parpaing, à angles vifs et alignées comme des tombes au cimetière. Les Briérons dans leurs îles sont actuellement encerclés, comme les pionniers du Far West lorsque les Peaux Rouges les attaquaient.
— À ceci près, remarquai-je, que ce sont eux les Peaux Rouges.
— C’est un peu ça, soupira Lallemand. En tout cas, ils tirent sur tout ce qui bouge.
Il me sourit de nouveau:
— C’est une image, bien sûr, je veux dire qu’ils sont d’une sensibilité exacerbée. Dès qu’on touche à leur identité, à leur manière de vivre…
— Comme toutes les minorités, dis-je. Comme toutes les vieilles sociétés qui se replient sur elles-mêmes devant le monde moderne.
— Ce n’est pas le cas de la plupart des Briérons, dit Lallemand, faudrait pas les prendre pour des arriérés, ils marchent avec leur temps. Mais, comme dans toute société, il reste des nostalgiques d’époques qui ne reviendront plus.
— Et vous pensez que ce sont ceux-là…
— On peut le penser, en effet, d’autant qu’ils connaissent leur marais mieux que quiconque et qu’ils savent manœuvrer un chaland de chasse comme personne.
— Quand ont démarré ces incendies?
Lallemand fut prudent:
— Il y a toujours eu des maisons qui brûlent, vous pensez, des chaumières! Mais ça s’est accentué dans les deux dernières années et ce ne sont pas toujours des chaumières qui ont brûlé.
— Vous êtes certain que ce sont des incendies criminels?
— Sans aucun doute. Le mode opératoire est toujours le même: une bouteille d’essence est accrochée sous le toit des maisons avec un dispositif de mise à feu à retardement. Un procédé artisanal, certes, mais efficace. Une toiture de chaume brûle… comme de la paille, et les couvertures en ardoise n’y résistent guère mieux.
— Et ce sont toujours des maisons de hors venus, comme vous dites, qui flambent.
— Oui. Comme ce sont pour la plupart des résidences secondaires, elles sont inhabitées en hiver.
— Et c’est en hiver que les incendies se produisent?
— Absolument.
— Jamais en été?
— Non.
— Il doit y avoir une raison.
— Il y en a plusieurs, en vérité.
Lallemand se retourna une nouvelle fois vers sa carte:
— Comme vous le voyez, le marais de grande Brière est desservi par deux canaux principaux qui se coupent à peu de chose près en croix. Dans le sens de la hauteur il y a le canal du Nord, qui part du village des Fossés Blancs et qui est prolongé par le vieux Canal qui va jusqu’à Trignac. Et, d’ouest en est, le canal de Bréca prolongé, lui, par le canal de Rozé qui, si on le suit jusqu’au bout, mène à Pontchâteau.
Je suivis le chemin de la règle sur la carte où les canaux susnommés paraissaient tracés à la règle tant ils étaient rectilignes.
— Ce sont donc des voies navigables.
— Oui. Les voies principales, dirai-je.
— Il y en a d’autres?
— S’il y en a d’autres, s’exclama le gendarme, mais il n’y a que ça! C’est bien notre malheur! Nous avons patrouillé sur ces canaux avec des pneumatiques propulsés par des moteurs hors bord, mais nous ne pouvons emprunter que les canaux principaux. Les Briérons, eux, se déplacent sur leurs chalands propulsés à la perche, aussi silencieusement que des fantômes. Et s’ils ne veulent pas être vus, vous ne les voyez pas. Ils connaissent jusqu’aux moindres coulines, ils s’enfoncent dans des murailles de roseaux qui se referment derrière eux sans laisser la moindre trace de leur passage. Il leur faut bien peu d’eau pour faire flotter leurs chalands et, s’ils ne veulent pas être vus, ils trouvent toujours une bosse où s’acagnarder en attendant que les gendarmes s’en aillent. Vous pouvez même passer en hélicoptère à l’aplomb de leur gîte, vous ne verrez rien!
Il y eut un silence.
— Impressionnant, dis-je.
J’étais encore tombée sur une situation impossible.
— Au printemps et en été, les prairies humides émergent, on y mène alors le bétail. En hiver tout est couvert d’eau et les Briérons ne se déplacent plus qu’en chaland.
— Et à la perche, m’avez-vous dit?
— Oui, à la perche. C’est le seul moyen de propulser une barque dans les roseaux. Une hélice s’emberlificote dans les plantes aquatiques, il n’y a pas la place pour manœuvrer des rames… Il reste la perche, qu’on appelle la pigouille d’ailleurs. Mais tout le monde ne sait pas s’en servir!
— Il faudrait que, vous aussi, vous fassiez vos patrouilles en chaland.
— Merci! dit Lallemand avec véhémence. Ces marais, je ne m’y aventurerais même pas de jour. Rien que de m’imaginer perdu dans cette immensité de roseaux… Il faut être Briéron pour s’y retrouver.
— Vous ne pouvez pas trouver un guide?
Lallemand eut un petit rire sans joie:
— Un guide? À la rigueur, ils veulent bien promener les touristes sur les grands canaux, mais pas les gendarmes! D’ailleurs, qui s’y risquerait trouverait son chaland mis en pièces dès le lendemain.
Je soupirai. Il ne manquait plus que des bateaux envoyés par le fond pour que mon bonheur soit complet. Je demandai:
— Parce qu’on coule les bateaux ici aussi?
— Uniquement les bateaux à moteur, tempéra l’adjudant-chef. Les nouveaux venus pensaient aller à la pêche comme on le fait en mer. Erreur! Leurs canots en plastique propulsés par des moteurs hors bord sont promptement envoyés par le fond, leurs bosselles sont relevées et confisquées, leurs verveux sont coupés…
— Les hors venus ne sont donc pas les bienvenus, dis-je.
— Pas toujours…
Un nouveau temps de silence passa et je demandai:
— Vous avez tout de même des soupçons?
L’adjudant-chef leva les yeux au plafond d’un air embarrassé:
— On surveille tous ceux qui sont capables de mener un chaland à la perche de jour comme de nuit dans ces foutus marais. Et je vous jure que ça fait du monde!
Après un nouveau silence, je laissai tomber:
— Je ne vois vraiment pas ce que je pourrais faire…
Et, après réflexion:
— Indiquez-moi tout de même les lieux des derniers sinistres.
— Pas de problème, dit Lallemand.
Il sortit une feuille du dossier placé devant lui et s’excusa:
— Un instant.
Puis il sortit et je restai seule dans ce petit bureau aux murs peints en vert pâle sur lesquels étaient piqués des cartes et des plans de routes et de bâtiments. L’air ne puait pas le tabac, comme c’est trop souvent le cas dans les bureaux de la police. Tout était d’une propreté rigoureuse. Le linoléum du sol brillait, les vitres donnant sur la cour étaient d’une transparence impeccable. Je soupçonnai le gendarme Lallemand de faire lui-même le ménage de son lieu de travail. Ou alors, la brigade disposait d’une technicienne de surface hors pair.
Lallemand revint et me tendit une feuille:
— C’est toujours un peu long, la photocopieuse n’est plus de première jeunesse. Elle met un temps fou à chauffer.
Je consultai le document. C’était la liste des maisons incendiées, avec les dates des sinistres.
Je pris la feuille en disant:
— Je vous remercie.
— Euh…
Le gendarme hésitait à me poser une question. Je l’encourageai:
— Oui?
— Pour votre logement…
— Mon logement? demandai-je surprise.
— Oui… Nous ne pourrons pas vous loger à la caserne…
Je retins un sourire. J’avais oublié que les gendarmes sont des militaires et sont donc logés en caserne avec leur famille. Je retins un sourire, je n’avais jamais envisagé de loger dans une caserne!
— Ça va, dis-je, je m’arrangerai.
— Vous retournerez à Nantes tous les soirs?
Je compris la confusion. Comme en principe j’étais détaché des services par Graissac, Lallemand pensait que j’appartenais au commissariat de Nantes. Je ne le détrompai pas.
— Non, ça me ferait trop de route aux heures de pointe. Je pense que je vais loger par là. Un petit hôtel, voire une chambre d’hôte, ferait mon affaire.
Je lui souris:
— Si vous avez une bonne adresse à me recommander?
Il fit la grimace:
— Une chambre d’hôte en Brière? Dès qu’on saura que vous êtes flic, il ne faudra pas y compter.
— Je n’ai pas l’intention de clamer sur les toits que je suis flic!
— Ça se saura quand même! dit Lallemand avec une belle conviction. Je ne sais pas comment ils font, s’ils ont le don de double vue ou quoi, mais ces sacrés Briérons savent toujours tout! Je vous aurais bien proposé de venir avec nous en patrouille pour reconnaître les lieux, mais…
— Vaut mieux pas, dis-je. Je serais illico cataloguée et, comme je l’ai dit au major, je préfère œuvrer incognito.
Je lui expliquai mon intention de me balader dans les villages sous le couvert d’une photographe ornithologiste, ce qui me permettrait de traîner d’île en île, de rester à l’affût et, prétextant d’observer les marais, d’observer les gens.
— Vous avez des compétences en la matière? me demanda Lallemand.
Je me mis à rire:
— Pour observer les gens? Et comment! C’est mon métier, adjudant-chef, et en plus, j’adore ça.
— Je m’en doute, fit Lallemand. Mais je parlais d’ornithologie, de photographie…
— Pour ce qui est de la photographie, oui, dis-je, quant à l’ornithologie, comptez sur moi pour apprendre.
— Alors, si je peux me permettre un conseil, apprenez bien. Je connais quelques spécialistes des oiseaux qui n’hésiteront pas à vous faire passer un examen, mine de rien, pour voir si vous êtes bien ce que vous dites.
Je m’en serais doutée.
— Merci du conseil, dis-je à Lallemand. Maintenant, si vous voulez bien, reparlons un peu de ce monde étrange.