Chapitre 27
Mary traversa un hameau de quelques feux - toutes des maisons rénovées portant la pancarte « à louer » - et aperçut de loin un grand arbre penché sur une sorte de gîte posé en lisière de bois, en retrait de la route.
Comme le 4 X 4 de Miliner était stationné dans l’allée menant à cette maison, elle pensa que le garde champêtre se trouvait chez lui.
Elle se gara derrière la grosse voiture blanche toujours maculée de coulures de boue et s’avança sur une sente pavée de briques auto-bloquantes couvertes de mousse.
Elle s’arrêta devant la porte mais il n’y avait pas de sonnette. Puis elle entendit des chocs provenant de l’arrière de la bâtisse. Elle en fit le tour et appela : « Miliner ? Miliner ? »
Les chocs s’arrêtèrent et elle contourna la maison. Le garde champêtre, en tricot de corps plus gris que blanc, fendait des bûches avec une cognée au fer luisant qui paraissait ridiculement petite entre ses mains puissantes. Son corps massif fumait dans la fraîche atmosphère du soir.
L’air embaumait le bois fraîchement fendu, elle en huma le parfum avec délices.
— Quel est ce bois qui sent si bon ?
— Du mélèze, dit le colosse.
Il montra l’arbre penché :
— Ce qui reste du frère de ce monsieur qui menace de tomber sur ma maison. Mais je vais m’occuper de lui sans tarder.
Elle vit alors qu’une grosse corde étarquée tirait l’arbre vers le bois, à l’arrière de la maison.
— Vous craignez qu’il tombe ? demanda Mary en montrant la corde.
— Humph, fit Miliner. On n’est jamais trop prudent. Je serais joli, moi, si je recevais ça sur la tête pendant que je dors.
Mary considéra la taille de l’arbre, puis celle de la maison. Effectivement, la petite cagna ne pèserait pas lourd si un tel géant s’affalait sur elle.
— Je vous dérange ?
— Non, dit Miliner. J’aime bien prendre un peu d’exercice avant de dîner.
À regarder le tas de bois qu’il venait de fendre, l’exercice avait été profitable. Il prit une serviette posée sur un chevalet, essuya son front en sueur et demanda :
— Qu’est-ce qui vous amène ?
— Je passais, dit Mary laconiquement.
— Vous passiez…
Il trempa ses mains dans un seau d’eau, les frotta l’une contre l’autre et les essuya avec soin puis il examina son pouce qui saignait et le mordit comme s’il cherchait à arracher quelque épine fichée dans sa peau.
Mary lui demanda :
— Vous vous êtes blessé ?
— Ce n’est rien, dit-il, une écharde…
Elle ordonna :
— Montrez !
— Ce n’est rien, je vous dis !
Elle le gourmanda :
— Allons, Miliner, ne soyez pas ridicule ! Ce n’est probablement pas grand-chose, mais là où c’est placé, c’est très douloureux. D’autant que, si vous ne soignez pas ça tout de suite, vous risquez d’avoir un panari.
Alors il tendit la main à regret ; elle prit son pouce épais et le fit rouler entre son pouce et son index.
Miliner eut une grimace de douleur et, instinctivement, retira sa main. Sous l’ongle, en effet, une écharde de bois s’était fichée et rompue, si bien qu’elle paraissait inaccessible. Ça devait être terriblement douloureux et quand Mary voyait une plaie de ce genre, il lui semblait que son cœur se rétrécissait et elle en avait mal jusqu’au fond des tripes.
— Ça doit faire affreusement mal, dit-elle en grimaçant.
— C’est gênant, concéda Miliner. J’irai chez le pharmacien demain.
— Vous n’allez pas garder ça toute la nuit, protesta-t-elle. Laissez-moi faire.
Elle sortit son couteau suisse de sa poche ce qui provoqua un nouveau mouvement de recul chez Miliner. Il se rassura en voyant qu’elle n’ouvrait pas la lame, mais qu’elle dégageait la petite pince à épiler insérée dans le manche.
À l’aide de cet instrument, elle parvint à saisir l’extrême bout de l’écharde qu’elle réussit à extraire sans la rompre.
— Pff ! fit-elle en brandissant la mince aiguille de bois comme un trophée, elle fait bien un centimètre de long.
Elle sortit un mouchoir de papier de sa poche, épongea le sang qui coulait du doigt blessé puis déposa l’écharde sur ce même morceau de papier.
— Merci ! dit Miliner en suçant son doigt.
— Vous avez des pansements ? demanda-t-elle
Il hocha la tête affirmativement.
— Je vais tremper ça dans de l’eau de Javel, dit-il, ce ne sera rien.
Puis il changea de sujet, comme si rien ne s’était passé :
— Vous rouliez donc sur la route et vous avez vu ma voiture. Alors vous vous êtes dit : « Tiens, le vieux Miliner doit habiter là-dedans, je vais aller lui dire bonsoir ! »
— Quelle perspicacité, admira Mary.
— C’est bien aimable à vous, dit le garde champêtre d’un air de ne pas croire le moins du monde ce qu’il disait. Venez donc par là…
Suçant toujours son pouce, il ouvrit une petite porte qui donnait sur l’arrière de la maison et alluma. Visiblement, c’était là qu’il vivait et Mary ne jugea pas opportun de lui demander s’il était marié car il n’y avait pas la moindre trace d’une présence féminine en ces lieux.
La pièce occupait toute la surface de la maison, soit environ huit mètres sur quatre. Les murs de pierre étaient chaulés et le sol en ciment brut agrémenté de deux vieux tapis élimés dont on apercevait la trame.
Sur la façade regardant la route s’ouvraient une porte de bois massif et une fenêtre étroite, à petits carreaux, qui ne dispensaient que parcimonieusement la lumière du jour.
Sous une échelle meunière qui montait au grenier était installée une sorte de cuisine, avec un réchaud à deux feux alimenté par une bouteille de gaz bleu métallique, un évier de faïence à un seul bac, fêlé et écorné surmonté d’un antique chauffe-eau dont la veilleuse bleue luisait dans la pénombre. Il y avait aussi un frigo tout en rondeurs, à l’émail jauni, qui devait dater des premiers temps des arts ménagers.
À l’autre pignon se dressait une vaste cheminée campagnarde près de laquelle étaient entassées des bûches de mélèze fraîchement fendues qui exhalaient un doux parfum de térébenthine et cette senteur semblait adoucir une atmosphère dominée par une âcre odeur de fumée froide.
Un fusil de chasse à double canon était accroché au linteau de la cheminée, et une cartouchière garnie pendait à un clou fiché dans le mur. Les culots de cuivre des munitions jetaient des éclairs jaunâtres sous la lumière pâle tombant d’une ampoule de vingt-cinq watts. Une suspension à contrepoids éclairait une table couverte d’une toile cirée bleue.
Un étroit lit de fer fait au carré occupait l’autre coin de la cheminée et, sur une caisse ayant contenu des oranges qui servait de table de chevet, des revues écornées, maintes fois feuilletées, s’entassaient.
Devant la cheminée trônait un vieux fauteuil au cuir râpé qu’on avait dû récupérer - avec les tapis - dans quelque décharge à moins que ce ne fût dans un dépôt d’Emmaüs. Question déco, Miliner faisait dans l’art pauvre et le recyclé.
À la tête du lit, là où, dans les maisons bien pensantes, on place d’ordinaire le crucifix, une paire de gants de boxe pendait, encadrée de photos jaunies représentant des pugilistes en position de combat.
— Vous êtes là-dessus ? demanda Mary.
— Oui, dit Miliner, mais j’étais jeune. Alors vous ne me reconnaîtrez pas.
— Vous avez pratiqué la boxe ?
Miliner eut un petit sourire :
— En d’autres temps, oui.
— Catégorie poids lourds ?
Son sourire se fit ironique :
— Comment l’avez-vous deviné ?
Il s’affairait à allumer le feu. Tout était préparé : la réserve de vieux journaux, du menu bois, puis les branches bien sèches qui s’embrasèrent rapidement projetant une lumière dansante sur les poutres noircies.
Il se redressa et montra une chaise à bras à Mary :
— Asseyez-vous donc…
Elle obtempéra, puis Miliner demanda :
— Qu’est-ce que je peux vous offrir ? Apéritif ? Bière ? Thé ? Café ?
Elle rit :
— Vous avez plus de choix que Conomor. Ne vous dérangez pas, je n’ai pas soif.
— Ça ne me dérange pas.
Miliner parlait toujours d’une voix égale.
— Pourquoi l’avez-vous arrêté ?
— Qui ça, Conomor ?
— Oui.
— Nous ne l’avons pas arrêté.
— Pourtant vous l’avez embarqué !
— Qui vous l’a dit ?
Miliner prit un air mystérieux :
— Comme disent les journalistes, je ne trahis pas mes sources.
— Vous avez donc de bons informateurs.
Il resta évasif :
— Faut croire ! Alors, pourquoi avez-vous arrêté Conomor ?
— Je vous redis que nous ne l’avons pas arrêté. Il s’agissait d’une simple vérification. Je voulais l’interroger à propos des coups de téléphone anonymes que reçoit madame Aubenard, et comme il a fait la mauvaise tête, nous l’avons conduit pour interrogatoire à la gendarmerie.
Miliner la regarda avec attention :
— Vous dites nous, mais à quel titre intervenez-vous sur le territoire de la gendarmerie ?
— Au titre de la coopération entre la gendarmerie et la police. Si vous aviez la télé, vous sauriez que notre ministre de l’Intérieur est très attaché à cette idée. Quant à Conomor, nous l’avons relâché. À cette heure il doit être chez lui.
Elle le regarda, ironique :
— Vos… informateurs ne vous en ont pas encore avisé ?
Il répondit par une autre question :
— Vous avez obtenu les éclaircissements que vous espériez ?
Elle eut un geste évasif de la main :
— Ceci ressort de l’enquête. Le secret de l’instruction, si vous voyez ce que je veux dire.
Il hocha sa grosse tête lentement.
— Et pourquoi voulez-vous arrêter Frankie ?
— Gaudu ? Mais nous ne voulons pas l’arrêter ! Qu’est-ce qui vous fait dire ça ?
Miliner ricana :
— Je n’ai peut-être pas la télé, mais je sais que vous vous êtes transportés avec deux voitures à Kerlouet cet après-midi.
Mary apprécia :
— Bravo, monsieur je-sais-tout !
Miliner ricana de nouveau :
— Je sais tout mais je ne suis pas le seul. On ne peut pas dire que vous avez fait dans la discrétion !
— Alors, puisque vous êtes si bien informé, peut-être pourrez-vous me dire où se trouve Frank Gaudu ?
— Comment ? fit Miliner avec une surprise affectée, vous ne l’avez pas arrêté ? Vous étiez pourtant en force !
— Ne vous moquez pas, Miliner, ne vous moquez pas… À l’occasion, si vous le voyez, conseillez plutôt à Frankie de se rendre à la convocation qu’on lui a laissée. C’est dans son intérêt.
— Je doute fort qu’il partage ce point de vue, dit Miliner. Les intérêts de la police et ceux de Frankie ne convergent pas souvent.
— En ne se présentant pas à la gendarmerie, il aggrave son cas.
— Je ne suis pas sûr qu’il voie les choses de cette manière.
Mary demanda :
— Vous avez peur de Frankie ?
Miliner se mit à rire doucement, un rire silencieux qui secouait sa grosse carcasse, comme si Mary venait de dire quelque chose d’éminemment drôle.
Mary se souvint alors que Miliner avait dépassé la cinquantaine. Elle se rappela comment il était intervenu dans la mêlée, arrachant les belligérants d’une seule main comme s’ils n’avaient pas pesé plus que des nourrissons.
Un quart de siècle plus tôt, il n’avait pas dû faire bon s’y frotter. En l’observant de plus près, elle se dit qu’il ne devait pas faire bon non plus se laisser abuser par les apparences. Les passants pouvaient le prendre pour un benêt, pour un plouc, il avait toutes les apparences du péquenot : chapeau cabossé et miteux, grosses godasses boueuses, larges bretelles tricolores qui soutenaient son pantalon kaki, et ce titre aussi dérisoire qu’obsolète de « garde champêtre ». Mais sous ses sourcils en broussaille, ses yeux d’un bleu de glace avaient un reflet inquiétant, c’était un regard qui lisait dans les âmes. Cet homme-là n’avait peur de rien, ni de personne.
Il tendit une boîte de bière à Mary qui refusa d’un mouvement de tête. Alors, sans la quitter des yeux, il décapsula la boîte de bière et but une longue gorgée. Puis il se laissa aller dans le fauteuil de cuir, les yeux mi-clos.
— Pourquoi êtes-vous venue chez moi, capitaine Lester ?
Il termina de boire, considéra la boîte vide d’un air surpris, et referma sa main sans effort apparent. Dans un froissement de métal plié, la boîte fut réduite à sa plus simple expression. Il posa ce qu’il en restait sur le coin de l’âtre et plaça soigneusement deux bûches de mélèze sur le lit de braise. Elles s’enflammèrent immédiatement en diffusant leur bonne odeur dans toute la pièce.
— Vous me posez un problème, Miliner.
Il ricana :
— Rien qu’un ?
— Comment se fait-il que vous soyez la seule personne qui parvienne à se faire obéir de la famille Legroin ?
— La seule personne ? répéta-t-il d’un air faussement naïf, la seule ? Vous êtes sûre, capitaine ?
— C’est du moins ce qu’on m’a dit.
Miliner resta silencieux. Les yeux dans le vague, il regardait les flammes.
— Que savez-vous de la disparition des deux gardes-chasse ? demanda Mary à brûle-pourpoint.
Il tressaillit.
« Touché ! » jubila Mary.
— Les deux gardes-chasse ? répéta-t-il.
— Oui, Jean-Louis Devet et Roger Pelem. Vous les connaissiez ?
— Bien sûr ! Ici tout le monde connaît tout le monde.
— Et alors ?
Miliner haussa les épaules :
— Vous l’avez dit, ils ont disparu.
— Ça ne paraît pas vous surprendre.
— Ben non… Les gens disparaissent comme ça, des fois…
— Vous n’avez pas une idée de ce qui aurait pu leur arriver ?
— Les idées, c’est pas ça qui manque.
— Alors, qu’est-ce qui manque ?
— Les preuves, capitaine, les preuves. Et puis les corps aussi. On n’est plus au temps de Guillaume Seznec où on pouvait condamner un homme au bagne à perpétuité sans même apporter la preuve que sa prétendue victime était morte.
— Vous ne croyez pas à leur mort ?
— Je n’ai pas dit ça !
— Alors ?
— Alors quoi ?
— Où sont-ils ?
— Comment le saurais-je ?
— La dernière fois que nous avons évoqué le sujet, vous sembliez avoir quelque idée sur la question.
— Moi ?
— Oui, vous ! Vous m’avez plus ou moins recommandé de ficher le camp pour ne pas subir le sort des gardes-chasse.
— C’était pour votre bien que je vous disais cela !
— Je n’en doute pas ! Cependant, à l’époque vous ne sembliez pas avoir de doutes : cette disparition était bien l’œuvre de la famille Legroin / Gaudu.
— C’est la seule piste que les gendarmes aient trouvée, je vous ai donné la version officielle.
— Mais vous n’y croyez pas ?
— Je ne suis que le garde champêtre, dit Miliner d’un air matois. Que valent mes avis auprès de ceux des limiers de la police nationale ?
— Cessez donc de faire le modeste, Miliner, je sais, moi, que vous êtes bien mieux informé que tous les gendarmes réunis.
— Vous me flattez, capitaine.
— Je me trompe ?
— C’est simplement parce que je suis né ici que je comprends mieux les gens du pays que les gendarmes qui viennent d’ailleurs.
— Le chef Lebœuf est, lui aussi, né ici.
Miliner réprima un sourire :
— Oui, mais le pauvre Lebœuf n’a jamais rien compris à rien.
— Vous êtes bien sévère avec le chef Lebœuf. Laissez-moi vous dire qu’il vous tient en haute considération.
— Vous vous trompez, dit Miliner.
— Je vous assure…
Miliner ne la laissa pas terminer sa phrase :
— Vous confondez, capitaine, Lebœuf ne me considère pas le moins du monde, il a besoin de moi, c’est tout. Si je n’étais pas là pour arrondir les angles, le pays serait à feu et à sang et Lebœuf serait muté à Charleville-Mézières, ou en Corse, loin de sa terre natale à laquelle il est si attaché, au lieu d’être chez lui comme un coq en pâte.
— Et le pays serait à feu et à sang par la grâce de la famille Legroin, je suppose.
— Vous ne savez pas ce dont ils sont capables.
— Oh si ! Je sors d’en prendre, figurez-vous !
— Parce qu’ils vous ont bombardés à coups de lance-pierres ? demanda Miliner. Pff… Ce n’est rien, ça ! Ils sont capables de rendre la vie impossible à tous les habitants du canton et ce n’est pas Lebœuf et ses collègues qui sauraient les en empêcher !
— J’ai l’impression que vous avez pris leur parti.
— Non, dit Miliner. Vous avez vu que je peux les traiter rudement à l’occasion. Mais la seule manière de les contenir à peu près, c’est de les laisser tranquilles dans leur domaine.
— Kerlouet ?
— Kerlouet et les bois qui l’entourent, et la lande du Naous, et le lac dans toute sa longueur…
— Ça en fait un domaine !
— Ils sont nés là… Ils n’en revendiquent pas l’exclusivité, notez bien, les promeneurs vont et viennent sur les sentiers de randonnée sans être importunés, ils canotent sur le lac et le comte de Pusquellec sonne de la trompe et chasse à courre sans qu’ils s’y opposent.
— Manquerait plus qu’ils s’y opposent ! Le comte chasse sur ses terres, que je sache.
— Ses terres… Vous parlez comme un notaire, capitaine.
— Et comment faudrait-il parler ?
— Comme un Indien.
— Un Indien ?
Miliner hocha la tête.
— Vous savez, les Indiens d’Amérique se sont heurtés aux envahisseurs européens parce qu’on ne les laissait plus aller et venir librement sur les terres de leurs ancêtres. Pour eux, la terre, comme l’eau ou l’air, appartient à tout le monde. La notion de propriété en matière de terre leur était tout à fait étrangère. Pour les gnomes, comme vous les appelez, c’est pareil. Ils sont nés dans leur ferme comme Pusquellec dans son château et ils ne voient pas pourquoi le comte aurait seul le droit de chasse dans ces bois où ils vivent depuis leur naissance. D’autant que le comte chasse pour son plaisir, et qu’eux le font pour se nourrir.
Voilà qui donnait à réfléchir à Mary Lester. On quittait le droit commun pour aborder le problème d’un point de vue philosophique. Elle supposa que les gnomes auraient été surpris si on leur avait parlé de philosophie vu que ce mot devait être de l’hébreu pour eux. En somme, ils faisaient de la philosophie comme monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir.
— Je comprends mieux pourquoi les gardes-chasse sont apparus comme des ennemis pour les Legroin, dit Mary. Ils représentaient la force d’oppression, les suppôts du comte, en somme des ennemis qu’il fallait éliminer à tout prix.
Miliner secoua sa grosse tête en signe de dénégation :
— Vous n’y êtes pas, capitaine, les gnomes se fichent bien des gardes-chasse qui sont incapables de leur mettre la main dessus. Leur échapper est un jeu pour eux. Ils n’avaient aucun intérêt à les faire disparaître.
Une bûche s’écroula, produisant une myriade d’étincelles rouges et or qui se perdirent dans le conduit noir de la cheminée. Miliner recala la bûche et en ajouta une nouvelle.
— Alors qui ? demanda Mary.
— Qui avait intérêt à les faire disparaître ?
Miliner renifla et laissa tomber :
— C’est à vous de le découvrir, capitaine.
— Vous ne m’aidez pas beaucoup, soupira Mary soudain pensive.
— Pourquoi vous aiderais-je ? Je vous en ai déjà beaucoup dit.
Mary rectifia :
— À part prétendre contre toute apparence que les Legroin ne sont pas dans ce mauvais coup, vous ne m’avez pas révélé grand-chose.
— C’est pourtant l’essentiel, capitaine. Si ce ne sont ni les Legroin ni Frankie…
— C’est donc quelqu’un d’autre !
— Voilà ! À vous de voir s’il y a d’autres pistes.
— Et pour les coups de téléphone ?
— Vous avez résolu cette histoire.
— Je n’ai rien résolu du tout !
— Mais si ! Vous n’avez arrêté personne pour ce délit, mais est-ce bien ce que vous cherchiez ?
— Évidemment, je cherche toujours le coupable !
— Mais non, capitaine, vous cherchez à ce que cessent ces persécutions.
— Lorsque je l’aurai arrêté, elles cesseront.
Miliner la regarda dans les yeux :
— Elles ont déjà cessé, capitaine. Personne ne harcèlera plus madame Aubenard au téléphone.
— Si vous le dites…
Un sourire plissa son visage de vieil éléphant :
— C’est Lulu qui vous le dit !
Elle se leva, troublée :
— Alors, si c’est Lulu…
Il la raccompagna jusqu’à sa voiture. Le soir tombait. Un mugissement étrange sortit de la forêt.
— Qu’est-ce que c’est ? souffla Mary en frissonnant.
— C’est le brame du cerf, dit Miliner. C’est le temps du rut, le dix cors rameute ses biches.
Le mugissement reprit, plus fort, plus long.
— Ça, c’est le brame de triomphe, dit Miliner. Ça indique qu’il y a eu combat…
— Entre cerfs ?
— Oui. C’est l’époque où les jeunes cerfs essayent de contester la suprématie du chef de harde. Alors ils se battent, cors contre cors. Parfois leurs bois s’imbriquent si fort qu’ils ne peuvent plus se dégager.
— Et alors ?
— Alors ils meurent de faim et de soif, les yeux dans les yeux. Écoutez ! ordonna Miliner…
Dans le bleu du soir un long cri isolé, mélancolique, ouh… oâh… oh… oh… faisait vibrer les bois.
— C’est le brame de langueur, expliqua Miliner, le cri d’amour du cerf. C’est beau n’est-ce pas ? dit-il d’un air convaincu.
— Brrr… fit Mary en resserrant son col, ça un cri d’amour… Ça me fiche le cafard !
Miliner, qui avait enfilé un pull informe par-dessus son tricot de corps, laissa tomber :
— Ah, ces gens de la ville…