Chapitre 26

2028 Mots
Chapitre 26 — Et maintenant ? demanda l’adjudant-chef. Il paraissait perdu. Visiblement, le tour pris par les événements le dépassait. Avait-on jamais vu ça ? Une enquête qui stagnait depuis deux ans s’emballait soudain depuis que cette policière était apparue dans le paysage. Mary Lester, la policière en question, paraissait très à l’aise : — Je vous l’ai dit : on va arrêter Gaudu. — Vous voulez dire que… — On va chez lui, oui. L’adjudant-chef interdit objecta : — Nous n’avons pas de commission rogatoire ! — Nous n’en avons pas besoin. Nous n’allons pas à Kerlouet pour perquisitionner, mais pour entendre Gaudu. Ce n’est pas pareil. — On va se faire jeter. Mary reconnut avec son plus charmant sourire : — C’est sûr ! Visiblement, l’adjudant-chef n’avait pas envie de rire, du moins pas de cette manière. La perspective de se faire jeter, comme il disait, ne l’enchantait pas. Il grogna : — Si c’est pour se faire humilier… Elle s’efforça de le rassurer : — Mais non ! On n’humilie pas les forces de l’ordre, adjudant-chef, elles ont toujours le dernier mot ! Hanson avait l’air d’en douter. Mary pressa le mouvement : — Alors, on y va ? — On peut attendre que Lebœuf soit rentré ? demanda Hanson qui semblait freiner des quatre fers pour ne pas aller se frotter aux Legroin. Mary lui accorda le délai, mais en lui demandant une autre chose qui ne l’enthousiasmait guère davantage. — Bien sûr ! D’ailleurs, ça vous laissera le temps de donner des directives pour que la camionnette soit garée devant Le Saloon à la nuit tombante. — Ah… soupira Hanson, la camionnette… Vous y tenez ? Cette idée-là ne semblait pas le passionner non plus. Par contre, Mary y paraissait très attachée. Il insista : — Vous pensez que c’est utile ? — Et comment, adjudant-chef, ça fait partie de mon plan. — Votre plan, marmonna-t-il, votre plan, je voudrais bien y voir clair dans votre plan, moi ! — Ça viendra, dit-elle en lui adressant un clin d’œil, ça viendra ! Lorsque Lebœuf revint, l’adjudant-chef avait eu le temps de prendre ses dispositions pour qu’une camionnette réformée, garée au garage, soit acheminée et postée sous les arbres, en vue du Saloon. « Le temps de la faire démarrer », avait précisé le sous-officier responsable du matériel. « Depuis le temps qu’elle n’a pas roulé, la batterie est à plat ». Mary fit preuve d’une grande compréhension : — On n’est pas à cinq minutes près… Puis elle monta dans la voiture de l’adjudant-chef qui démarra, suivi par le fourgon conduit par Lebœuf qui était accompagné de trois gendarmes. — On se traîne, fit-elle remarquer à l’adjudant-chef qui roulait à une allure de sénateur. Allez Hanson, branchez la sirène et le gyrophare, et poussez un peu les feux, du nerf, bon Dieu ! Hanson obtempéra à regret. Il ne voyait toujours pas l’utilité de cette manifestation de force. Mais le son de la sirène sembla avoir une action directe sur l’accélérateur de la Clio. En bon petit soldat, Lebœuf avait calqué son attitude sur celle de son chef ; ce fut donc une caravane bruyante qui arriva à vive allure jusqu’à la grille de Kerlouet. — Ben dites donc, on n’est pas passés inaperçus ! soupira l’adjudant-chef à Mary en arrêtant son moteur. Il ne paraissait pas particulièrement fier d’avoir ainsi troublé le calme de cette campagne bucolique. — C’est tout à fait ce qu’il fallait, dit-elle allègre. La grille de la ferme de Kerlouet était close, les sinistres poupées pendaient lamentablement, accrochées par le cou aux tiges de fer rouillées. De près, elles étaient encore plus pitoyables que de loin, avec leurs yeux morts, leurs couleurs passées et délavées par les pluies, les lunes et les soleils. Deux femmes sortirent de la maison, attirées par le vacarme. Il y avait la mère, que Mary avait vu étendre son linge, et la fille qui la suivait par derrière, comme si elle s’abritait derrière la vieille femme. — Qu’est-ce que c’est ? s’inquiéta la mère en scrutant les gendarmes d’un regard de jais. Elle avait dû être belle en ses vertes années, mais la vie qu’elle menait à Kerlouet avec sa tribu de fêlés l’avait vieillie avant l’âge. — Nous voudrions voir Frankie, madame Legroin, dit l’adjudant-chef. — L’est pas là ! fit la dame d’un ton définitif. — Où est-il ? insista le gendarme. — Si vous croyez qu’il me dit où il va ! Puis elle ajouta avec une hargne soudaine : — Et même si je le savais je ne vous le dirais pas ! Derrière sa mère, la fille hochait la tête sans discontinuer. Deux cloches de morve, qu’elle ne songeait pas à moucher, pendaient au bout de son nez. Elle dépassait sa mère d’une tête et pourtant elle semblait s’abriter derrière elle. Si on n’avait pas prévenu Mary que Sophie Legroin avait été une belle plante au temps de son adolescence, elle aurait eu du mal à le deviner. Ses vêtements ne la mettaient certes pas en valeur, mais son corps informe, boudiné dans un sarrau trop petit pour son obésité naissante, avait peut-être été extrêmement sexy dix ans plus tôt. Elle tenait, serrée contre une forte poitrine qui s’affaissait, une poupée comme celles qui étaient accrochées à la grille rouillée et elle ne disait mot, se contentant de sautiller sur place comme au son d’une musique qu’elle était seule à entendre. Navrant, se dit Mary, navrant ! Cette malheureuse lui faisait penser à quelqu’un, mais elle aurait été bien incapable de dire à qui. — Qu’est-ce que vous lui voulez, à Frankie ? demanda la vieille toujours hargneuse. Ce fut l’adjudant-chef qui répondit : — Nous avons quelques questions à lui poser ! — L’a rien fait ! jeta la vieille en lui jetant un regard de biais. Elle s’approcha de la grille à la toucher et gronda de nouveau : — L’a rien fait, Frankie ! La grosse fille, qui l’avait suivie de près, glapissait comme un automate en trépignant : — Rien fait ! Rien fait ! Rien fait ! Puis, de manière inattendue, elle cracha sur Mary qui eut juste le temps de mettre son bras en protection pour ne pas recevoir le glaviot en pleine figure. — Dites-donc ! protesta l’adjudant-chef en reculant. Son indignation se lisait sur son visage, mais l’idiote n’en avait rien à faire. Elle riait maintenant à en pleurer, comme si la plaisanterie l’amusait au plus haut point. Mary prit un nouveau mouchoir de papier et essuya soigneusement l’écœurante déjection. Puis, en grimaçant de dégoût, elle replia le mouchoir et le glissa dans une pochette de plastique qu’elle mit dans sa poche. Les gendarmes se regardaient, semblant se demander ce qu’on faisait là. — Convoquez Frankie à la gendarmerie, suggéra Mary. L’adjudant-chef hocha la tête et ordonna à Lebœuf : — Rédigez une convocation, chef. Le temps que Lebœuf remplisse son imprimé, Mary et Hanson restèrent tels des chiens de faïence en tête à tête avec Janine Legroin. Puis Lebœuf tendit l’imprimé à Hanson qui le relut et s’approcha de la grille pour le donner à la femme. Crut-elle qu’il voulait entrer en force ? Elle s’accrocha aux deux battants comme une furie en hurlant : — Vous n’entrerez pas chez moi, vous n’avez pas le droit ! Derrière elle, sa fille glapissait en écho comme une hystérique : — Pas le droit ! Pas le droit ! Pas le droit ! Elle avait un timbre de voix aigu, qui perçait les oreilles. Désarmé, Hanson regarda Mary qui vint à son secours : — Il n’est pas question d’entrer chez vous sans votre autorisation, dit-elle d’une voix douce. La vieille la regarda, puis redit plus bas, mais tout aussi farouchement : — Vous n’avez pas le droit ! Puis elle demanda en toisant Mary à qui elle n’avait pas, jusque-là, prêté la moindre attention : — Qui c’est celle-là ? Encore une assistante sociale ? On n’en veut pas des assistantes sociales ! Dehors les assistantes sociales ! Et sa voix repartait crescendo dans les aigus. L’adjudant-chef se fâcha : — Ça suffit ! dit-il sèchement. Remettez cette convocation à Frankie, madame Legroin, et dites-lui que s’il ne se présente pas à la gendarmerie demain matin à l’heure indiquée, nous reviendrons avec une autorisation pour fouiller votre maison et nous l’emmènerons ! — Vous n’avez pas le droit ! glapit de nouveau la vieille en secouant sa grille. Sa fille cracha de nouveau, mais, instruite par l’expérience, Mary s’était retirée hors de portée et le mollard s’écrasa sur la route avec un bruit mou. Puis il y eut un drôle de sifflement et une vitre latérale du fourgon explosa. D’autres impacts suivirent qui s’inscrivirent en creux dans la tôle avec des bruits de gong. Les gendarmes, surpris et alarmés, se reculèrent vivement, certains en dégainant leurs armes de service. — Rentrez-moi ça ! gronda Hanson, vous êtes fous ou quoi ? — On nous tire dessus ! protesta un de ses hommes. — Ces gogols vous tirent dessus avec des lance-pierres ! Déplacez les véhicules ! Sur le seuil de sa porte, l’idiote riait à gorge déployée, sa poupée toujours dans son giron. La mère avait disparu et on n’apercevait personne d’autre dans la cour. — Où sont-ils ? demanda Mary. — Derrière les tas de ferraille, indiqua Lebœuf. Mary eut beau écarquiller les yeux, elle ne vit personne, hors l’idiote qui trépignait toujours et qui semblait au bord de la crise d’hystérie. Pourtant les projectiles continuaient de pleuvoir. — Je ne vois rien, dit-elle. — Forcément, fit Lebœuf, ils ne tirent pas à tir tendu. Et comme Mary ne paraissait pas saisir, il expliqua : — Leurs lance-pierres permettent au projectile de décrire une orbe, comme une grenade tirée par un fusil. — Je vois, dit Mary. Qu’importe, ils ont bien dû s’entraîner pour arriver, sans nous voir, à tirer avec cette précision. — C’est sûr, ils ne manquent ni d’entraînement, ni de munitions, fit Lebœuf en hochant la tête. Mary ne lui demanda pas si, dans son enfance, lui aussi s’était entraîné au tir en orbe avec un lance-pierres, science que les gamins élevés à la campagne connaissent dès leur plus jeune âge. Lebœuf se retourna vers Hanson : — Qu’est-ce qu’on fait, mon adjudant-chef ? — On rentre ! décida Hanson d’un air dégoûté. Sans objecter, Mary le suivit et s’installa dans sa voiture. Il la regarda de biais et demanda : — Ça va ? Vous êtes contente ? — Parfaitement, dit-elle, mais vous, en revanche, vous paraissez furieux. Elle vit ses articulations blanchir sur le volant : — Deux véhicules endommagés, ça va en faire de la paperasse à remplir ! Et je ne vous parle pas des questions de la hiérarchie ! Il va falloir que je fasse un rapport… Il soupira devant l’étendue de la tâche à venir et ajouta : — Et encore, on s’en sort bien ! Si un de mes hommes avait tiré… — Il n’y avait pas matière à ouvrir le feu, protesta Mary. — Non ? Et si quelqu’un avait reçu un boulon dans l’œil, pouvez-vous me dire ce qui se serait passé ? Il regarda la campagne déserte. Visiblement il n’attendait pas de réponse à sa question et se contenta de soliloquer : — Encore heureux qu’il n’y ait pas eu de journalistes dans le coin ! Parce que cette engeance nous aurait collés au banc d’infamie, une fois de plus. Tout ça pourquoi ? Dites-moi, pourquoi, capitaine ? Demain tout le canton saura que nous avons pris la fuite devant quatre débiles armés de lance-pierres ! Joli travail ! Elle ne répondit pas à ses récriminations. — Comment se fait-il, demanda-t-elle, que Miliner soit le seul individu qui parvienne à tenir ces enragés en respect ? — J’en sais rien et je ne veux même pas le savoir ! Mais il y arrive et c’est tout ce que je vois. À quelles exactions vont-ils se livrer maintenant, après ce qu’ils vont sûrement considérer comme une provocation ? Je n’ai pas fini de subir les récriminations des maires ! — Je comprends que vous soyez ennuyé, adjudant-chef, mais nous étions d’accord… — Vous vous êtes mise d’accord avec ma hiérarchie, dit amèrement Hanson. Mais voilà, les gens qui décident ne sont pas sur le terrain ! Quand on a affaire à des voyous, les choses sont claires, mais là… Laissez la presse s’emparer d’une affaire comme celle-là et cette racaille sera présentée comme des héros, des persécutés… Je vous l’avais bien dit, ces gens-là, faut pas s’en approcher. La voiture filait au long de la route, suivie comme son ombre par la camionnette conduite par Lebœuf. Mais cette fois on filait en silence, sans gyrophare, sans sirène et ce retour avait tout d’une fuite devant l’ennemi, d’une retraite sans gloire. Après un silence de quelques instants, Mary demanda : — Où est Miliner ? L’adjudant-chef grogna : — Est-ce que je sais ? Mary n’était pas femme à se laisser rebuter par ce ton peu avenant. — Vous savez où il habite ? — Une petite maison en lisière de bois sur la route de Caurel. — Ça se trouve facilement ? — Il y a un grand mélèze penché juste derrière chez lui. Il regarda Mary : — Pourquoi ? Vous voulez lui rendre visite ? — Oui, je crois que ça s’impose. — Et vous voulez que je vous accompagne ? Tout dans son attitude disait qu’il n’avait qu’une envie : être débarrassé au plus tôt de l’encombrante présence du capitaine Lester. — Ce ne sera pas nécessaire, dit Mary. Je vais récupérer ma voiture à la gendarmerie et je passerai chez Miliner en rentrant au motel. Le gendarme hocha la tête, soulagé. Puis, avant que Mary ne s’en aille, il demanda : — Et la camionnette ? — Quelle camionnette ? — Celle que vous m’avez fait déposer devant Le Saloon ! Elle se frappa le front : — Ah, j’oubliais ! Elle est en place ? — Oui. — Parfait ! — Est-ce que je dois y mettre des hommes de garde ? — Pas cette nuit. Cependant faites en sorte de ne pas la fermer à clé. Il se pourrait que j’aie besoin d’y accéder. Le gendarme haussa les épaules. Il n’y comprenait rien, mais il était bien content de n’avoir pas à employer ses hommes à une garde de nuit qui ne servirait à rien.
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