Nouvelle donne-2

2101 Mots
Son teckel à peine enterré, l’enquêteur était aussitôt reparti pour Aberdeen. Il y avait retrouvé le révérend Davis et son épouse, qui l’hébergeaient depuis la disparition de sa tante Marjorie, et ce n’est qu’en observant l’ecclésiastique qui s’habillait pour aller célébrer l’office, qu’il s’était enfin rendu compte que l’on était à la veille… de Noël ! Confus, Sweeney s’était excusé de les déranger dans cette circonstance festive, puis il avait préféré s’éclipser pour s’en aller arpenter seul les rues glacées de la ville. Après avoir stationné son Escort sur la première place de parking libre, le jeune homme avait commencé par déambuler au hasard des rues, canne de golf sur l’épaule. Rapidement, il avait décidé qu’il n’assisterait à aucune cérémonie religieuse. Ses quelques convictions, déjà fragiles, ne résistaient pas au choc de la disparition de sa tante, suivie de près par le cruel décès de Berthie. Après quelques minutes d’errance parmi des passants aux bras surchargés de cadeaux, Sweeney avait fini par maudire cette ambiance de fête qui, par son décalage avec ses propres sentiments, ne faisait que renforcer sa détresse. Comment tous ces gens pouvaient-ils être heureux, tandis que lui était torturé par l’angoisse du sort qu’on réservait à sa tante ? Le jeune homme n’avait plus ressenti un tel sentiment d’injustice depuis ses premières années d’école lorsque, orphelin, il était le seul à ne pas pouvoir écrire le nom de ses parents assassinés sur les fiches d’inscription… Alors que la nuit était tombée depuis plusieurs heures, et que le froid mordant lui engourdissait les doigts, Sweeney avait hésité : devait-il retourner voir ses collègues en charge de l’enquête, pour s’inquiéter des derniers éléments que ceux-ci étaient parvenus à collecter ? Machinalement, le policier commença par vérifier qu’aucun SMS ne s’était inscrit sur son portable. Il comprit alors que, dans son état de nervosité, il ne leur serait d’aucune utilité et que, pire encore, il risquait au contraire de leur transmettre sa propre fébrilité. Enfin résigné, Sweeney décida de repartir vers sa voiture. Ce n’est qu’en ouvrant la porte du véhicule qu’il se rendit compte qu’il n’avait aucune idée du nombre d’heures pendant lesquelles il avait erré sans but. Négligeant de consulter le cadran de sa montre ou bien l’écran de son téléphone, il s’affala sur le siège et accepta de laisser divaguer sa pensée : Crabtree est un ennemi redoutable, réalisa-t-il. Je ne mesure que maintenant son pouvoir de nuisance, ainsi que son terrifiant désir de vengeance… Cette dernière pensée lui parut si insupportable qu’il préféra démarrer pour regagner au plus vite Victoria Road. La nuit de Noël, Sweeney dormit moins de trois heures. À son réveil, alors qu’il faisait encore nuit, le jeune inspecteur ressentit le besoin irrépressible de partir pour le château de Crathes, environ vingt miles à l’ouest d’Aberdeen. Sans comprendre pourquoi, il eut envie d’aller se recueillir devant la croix qui, dans un vallon sur les hauteurs nord du château, gardait le souvenir du lieu de l’assassinat de ses parents. Lui qui ne priait jamais, décida pourtant, brusquement, qu’il irait prier là-bas. Puis il partit sans petit-déjeuner, ni même prévenir les époux Davis de ses intentions. Alors qu’il quittait la ville assoupie et bifurquait sur la gauche, dans une vallée de la Dee à peine éclairée par les premières lueurs de l’aube, Sweeney frissonna en se remémorant qu’il était en train de couvrir l’ultime trajet de ses parents, Jack et Rosa. Comment les deux amoureux auraient-ils pu s’imaginer que plus jamais ils ne feraient la route inverse ? En pensant à eux, ses craintes pour tante Midge, la propre sœur de son père, se ravivèrent instantanément. D’un coup, un désespoir incommensurable le submergea : si jamais la vieille dame était déjà morte, alors il ne lui restait plus la moindre famille. Il était seul au monde… Une sueur froide, détestable, aussi soudaine qu’une décharge d’adrénaline, lui parcourut les tempes avant de plonger dans son dos. Mais, simultanément, l’idée un peu folle de demander conseil à ses parents par le biais de la prière, lui permit toutefois de reprendre pied. Et même s’il avait parfaitement conscience que cet espoir était aussi fragile que déraisonnable, il songea : Tiens bon, Archie. Je ne sais pas pourquoi, mais tu dois aller jusqu’à la croix. Si tante Midge était là, elle te dirait : « Aie confiance en toi, mon garçon ! ». * À l’instant où Sweeney pénétrait dans le vallon où se dressait la croix de granit, le jeune homme stoppa net. Son regard se figea, refusant de croire à la scène qui s’offrait à lui. Par réflexe, il laissa même tomber son club de golf dans une herbe blanchie par le givre… Le corps de sa tante, bleui par le froid, lui faisait face ! La vieille femme était nue. Telle un Christ crucifié, ses pieds et ses poings avaient été liés aux extrémités de la croix par d’épais cordages. Sa tête reposait, inconsciente, sur son épaule droite. Tante ! fut la seule pensée qui lui traversa l’esprit. Le moment de stupeur – et sa gêne de découvrir le corps dénudé de la vieille dame – passés, le jeune homme s’élança. Sans réfléchir, il commença par délier les pieds de Marjorie, puis ses bras gauche et droit, tout en veillant à la maintenir solidement contre lui. Enfin, dès que la dernière corde eut cédé, il arracha sa tante à son pilori de granit et la saisit sous les aisselles. Puis son neveu la repoussa par-dessus son épaule, passa le bras sous ses jambes, avant de la sortir du vallon comme un marié emporte sa promise. Ce n’est qu’en abordant le début de la descente que Sweeney finit par se demander : Est-ce qu’elle est vivante ? Détournant légèrement le regard, le jeune barbu constata que la tête de la vieille dame brinquebalait contre son torse, comme dépourvue de toute volonté. En outre, sa gorge et ses joues bleues ne laissaient rien présager de bon. Pourtant soudain, ses pauvres seins, qui se soulevaient avec peine, le laissèrent espérer : Elle respire ! Oui, elle respire ! se réjouit-il. Tante est vivante ! Redoublant d’efforts, l’inspecteur aborda l’entrée de la forêt d’un pas plus rapide encore, son allure à peine entravée par un corps si amaigri qu’il lui donnait l’impression de ne pas être plus lourd que celui d’une enfant. Quelques minutes plus tard, les lumières électriques provenant du grand bâtiment d’accueil, tout en haut du parc, lui apparurent enfin à travers les branches basses des chênes. À son arrivée, une bénévole du National Trust(9) fut stupéfaite de le voir surgir avec ce corps inanimé sur les bras. Le jeune homme lui lança : – Des manteaux, vite ! Allez me chercher des manteaux pour la réchauffer ! Tandis que la vieille dame, allongée sur un banc de bois et emmitouflée dans un amas de vestes, commençait à respirer plus naturellement, son neveu songea : Les secours seront là d’ici une vingtaine de minutes. J’espère qu’il n’est pas trop tard… Crabtree a dû l’attacher là hier soir, en pensant qu’elle mourrait de froid. Il est vrai que la température ne devait pas excéder les un à deux degrés cette nuit, estima-t-il. Pourvu que l’état d’hypothermie soit réversible, osa-t-il espérer. Car à plusieurs reprises déjà, il avait malheureusement vu périr ces pauvres victimes de noyade, que l’on repêchait l’hiver dans les flots gelés du Firth of Forth en croyant qu’on les avait sauvées, mais dont, peu après, l’organisme affaibli par le séjour dans une eau glacée finissait par perdre son combat pour la vie. Crabtree voulait la supplicier à l’endroit même où il avait déjà tué son frère et sa belle-sœur, continua-t-il de réfléchir. Cet homme poursuit une quête morbide, réalisa-t-il encore, comme si une force maléfique le poussait à vouloir anéantir toute ma famille. Et donc… moi aussi ! frissonna-t-il enfin. Le lendemain matin 26 décembre, à l’hôpital d’Aberdeen, le policier fut autorisé à pénétrer dans la chambre de sa tante. – Pas plus d’un quart d’heure ! lui enjoignit un infirmier de service. Elle est encore très faible, il faut la laisser reprendre des forces, finit-il de lui expliquer. Sweeney entra dans une pièce aux murs blancs. Tante Midge était allongée sous une couette épaisse, remontée jusqu’au cou, et l’on devinait à peine la blouse jaunâtre, parsemée de pois minuscules, dont on lui avait recouvert le haut du corps. La vieille dame détourna la tête puis, aussitôt, elle lui adressa le plus beau sourire dont elle était capable. – Viens t’asseoir… murmura-t-elle. Sweeney commença par l’embrasser en lui enfouissant sa barbe dans le cou puis, regrettant de ne pas pouvoir enserrer son corps meurtri, il se résolut à se laisser tomber sur une chaise métallique, sa canne de golf posée en travers des cuisses. – Tu m’as sauvée… prononça encore tante Midge, et elle plongea un regard empli de reconnaissance et d’admiration mêlées dans celui du jeune homme. – Comment vas-tu ? préféra-t-il lui demander, tandis qu’il sentait déjà ses yeux embués de larmes. – Ça va aller, soupira-t-elle… Je sens que ça va aller, répéta-t-elle. Enfin, dès ces retrouvailles, la vieille dame avait eu la force de lui raconter le calvaire subi durant sa captivité… Droguée par Trevor Crabtree, mais incapable de se souvenir si un ou plusieurs hommes l’avaient agressée à son domicile, Marjorie avait repris ses esprits alors qu’elle se trouvait dans une situation terrifiante : le corps totalement dénudé, allongée sur ce qui lui paraissait être un établi inégal et grossier, on lui avait solidement entravé les chevilles ainsi que les poignets de part et d’autre de ce support rugueux, bras et jambes écartés. Le froid qui régnait dans la pièce était vif, comme si une humidité glacée suintait de chaque molécule d’air glissant sur sa peau. Mais le plus terrible, et le plus angoissant encore, résidait dans le fait que son agresseur lui avait placé la tête dans une caisse en bois oppressante, à peine plus large que son crâne. Sur chaque paroi latérale, on avait percé quelques trous d’air, larges d’environ un demi-centimètre chacun, tandis que le reste de l’habitacle était désespérément opaque. À travers ces orifices, tante Midge parvenait à distinguer, si elle pivotait les yeux au maximum sur le côté, une faible lumière électrique. Enfin, après quelques minutes d’adaptation, son regard réussit à distinguer des morceaux de laine de verre sur les murs et le plafond, le long desquels couraient de gros tuyaux argentés, ainsi que, plus à droite, une sorte de vasistas dont la fenêtre avait été bouchée par un carton sommairement découpé. Une cave… avait pensé la vieille dame. Immeuble ou maison, avait-elle même prolongé son hypothèse, sans toutefois parvenir à se prononcer. Au bout d’un moment, la prisonnière avait commencé à ressentir le froid du cachot d’une façon plus mordante encore, jusqu’à ce qu’elle ait bientôt la sensation que cet élément ne tarderait plus à envelopper son corps comme un linceul humide. Puis, après avoir résisté aussi longtemps que possible, elle avait fini par accepter de faire ses besoins sous elle. Ces instants terribles, durant lesquels une chaleur indécente et malodorante vient souiller votre intimité, lui avaient paru la plus abjecte des humiliations… Mais c’était vraisemblablement ce que souhaitait son agresseur, avait-elle finalement compris. Puis, au terme d’un délai qu’elle n’aurait pas su estimer, son attention s’était relâchée, et la vieille dame avait succombé au sommeil. Tout à coup, des bruits de pas descendant un escalier sur la gauche, la tirèrent de sa torpeur. En un instant, son cœur s’emballa. Quelqu’un arrivait ! Aussitôt, une pensée terrible l’assaillit : et si sa dernière heure était venue ? Comme pour amplifier sa terreur, la lumière fut brusquement éteinte. Puis les pas d’une seule personne continuèrent de s’approcher, jusqu’à ce qu’elle ressente une présence à droite de sa tête. Elle perçut encore distinctement le bruit d’une assiette que l’on déposait sur le sol, avant que des mains ne viennent s’affairer sur le côté de la boîte enserrant son crâne, pour déclencher l’ouverture d’un cadenas. Enfin, le sarcophage de bois qui l’oppressait fut rejeté vers l’arrière. Tante Midge s’empressa d’avaler goulûment des bouffées d’un air pourtant chargé d’une humidité saumâtre. L’instant suivant, une paume épaisse se glissa sous sa nuque, lui redressant la tête, et, presque simultanément, une cuillère chaude fut portée à sa bouche. De la soupe, devina-t-elle aussitôt. De la soupe de tomate, réussit-elle même à préciser, alors qu’elle avalait la première gorgée. Puis le processus, finalement apaisant, se poursuivit pendant quelques minutes encore, sans que la moindre parole fût échangée entre la victime et son bourreau. Pour finir, la main à la fois douce et menaçante se retira de sous sa nuque, avant de venir replacer l’effroyable couvercle sur son visage. Le cliquetis du cadenas la désespéra, les pas s’éloignèrent en remontant l’escalier – du ciment, crut-elle deviner – puis, soudain, la lumière électrique jaillit de nouveau à travers les trous de la caisse. Enfin, le froid humide, tel un pervers lubrique, s’empara de sa nudité. Le cérémonial de l’assiette de soupe se répéta à six reprises. À chaque fois la lumière fut éteinte, et jamais tante Midge ne put apercevoir le visage de son geôlier. À la taille de la paume qu’elle sentait lui maintenir la tête, elle ne doutait pas qu’il s’agît d’un homme. Jamais elle n’osa lui adresser la parole. Jamais, lorsqu’il quittait la pièce, elle n’osa crier, implorer, hurler, appeler au secours. Car elle sentait bien que cet acte désespéré aurait probablement signé son arrêt de mort. Pourtant, à plusieurs reprises déjà – alors que le temps n’existait plus à cause de cette lumière électrique immuable qui diluait les minutes et les heures, au point que la vieille dame ne savait plus si elle était prisonnière depuis deux jours ou trois semaines –, celle-ci avait fini par songer que, peut-être, elle était déjà morte. Comme si dans cette réalité sinistre, dont le temps et l’espace avaient été bannis, son existence lui avait été retirée avant même la mort physique de son organisme.
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