~Reece~
Je rentrai chez moi à grandes enjambées, chaque pas résonnant dans les couloirs comme un avertissement. Mon corps semblait vouloir tout fracasser sur son passage, et je n’avais aucun moyen de canaliser cette fureur. En arrivant à mon bureau, je constatai que seule la position immobile de mes pieds était restée intacte.
Je ne pourrais jamais dresser la liste des objets fracassés, projetés ou renversés dans ma course : meubles, bibelots, livres… tout avait subi mon emportement. Mon loup intérieur grondait, impatient de se libérer totalement, et je savais que je ne pourrais plus longtemps le contenir.
La porte claqua derrière moi, fermée sur ma solitude désirée. Les pas résonnaient encore derrière la cloison, témoins de ma colère et curieux de comprendre le chaos que j’avais semé. Personne ne comprenait pourquoi j’avais mis fin à la soirée si brusquement ni pourquoi ma rage était si profonde. Si seulement ils pouvaient le deviner.
Je lançai ma chaise avec une force que je n’avais pas anticipée. Elle s’envola vers la fenêtre et n’aurait pas tenu sans le verre renforcé qui la retenait au dernier instant.
Pourquoi ne comprenait-elle pas ? Pourquoi ne pouvait-elle pas sentir, à mon odeur, ce que je percevais chez elle ? Était-ce la peur ? L’incompréhension de ma position d’alpha ? Tant de questions tourbillonnaient dans mon esprit, et aucune réponse n’était disponible. Tout ce que je désirais, c’était le silence.
Un coup frénétique à la porte rompit ma bulle. « Alpha, il faut parler de ce soir », insistait Michael. Ses visites étaient devenues une épreuve quotidienne, et sa persistance m’irritait profondément.
« Pas maintenant », rugis-je.
Il insista encore, mais ma voix monta d’un ton, ferme et autoritaire. « Demain, nous en parlerons. Pour l’instant, pars. » Il finit par céder, humble derrière la porte, et je sus que mon isolement resterait intact pour le reste de la nuit.
Il fallait que je bouge, que je réfléchisse, que je la retrouve. Le balcon s’ouvrit devant moi et l’air frais me frappa le visage. Je devais agir avant que ma colère ne se retourne sur la mauvaise personne.
Je scrutai le sol, trois étages plus bas, et retirai mes chaussures. L’impatience me poussait, mais les bons souliers étaient rares et précieux. D’un bond, je me lançai dans le vide, planant un instant avant de toucher la terre ferme, mes mains et mes pieds s’enfonçant dans le sol meuble. La sensation familière et apaisante me calmait un peu.
La nuit entière se transforma en course effrénée à travers la montagne. Chaque montée épuisait mes muscles et purifiait mon esprit, laissant la frustration s’étioler lentement.
À l’aube, je rentrai, silencieux comme un spectre, et pris une douche longue et chaude. L’eau lavait mes colères et apaisait mon corps, me laissant un vide étrange mais nécessaire.
Vêtu d’une grenouillère vert foncé et d’un t-shirt gris, je me laissai tomber dans un sommeil tourmenté, corps et esprit éreintés par la journée.
Dans mes rêves, une jeune fille revenait toujours, fuyante et mystérieuse. Je n’avais jamais vu son visage, seulement sa silhouette mince et athlétique, la fermeté de ses muscles contre la douceur de sa peau. Elle semblait minuscule à côté de moi, et ses longs cheveux bruns ondulaient derrière elle comme des vagues hypnotiques. Sa peau pâle, presque lunaire, la rendait fascinante. Si seulement je pouvais voir son visage…
Dans mes rêves, nos corps s’attiraient, jusqu’à ce que je la tienne enfin, jusqu’à ce que je la marque. Mais l’image se corrompait. Un nuage violet s’étendait sur le ciel et la terre, et la douleur s’insinuait partout. La meute fuyait, terrorisée, et elle disparaissait de ma portée, engloutie par ce voile sombre. Lorsqu’il se dissipa, elle avait disparu, et je n’avais aucun moyen de la retrouver.
— Alpha !
Le cri surgit d’un brouillard de songes et m’arracha brutalement au sommeil. Un martèlement résonnait contre ma porte.
— Alpha, debout, il est presque midi, insista Noah depuis le couloir.
Je me redressai, grognon, et répondis d’une voix ensommeillée :
— Très bien…
Je passai de l’eau glacée sur mon visage pour chasser les brumes de la nuit, enfilai des vêtements propres, puis sortis enfin de ma chambre. Noah m’attendait, implacable.
— Tu as déjà raté plusieurs rendez-vous, m’annonça-t-il sans détour.
— C’est dimanche, rétorquai-je d’un ton bourru.
— Et alors ? Un chef n’a jamais de jour de congé.
Je laissai échapper un rire bref.
— Voilà pourquoi je dois supporter ton visage tous les jours ?
— Tu te moques, mais sans moi, ton fardeau serait double, dit-il, la mine sévère.
— Je n’ai jamais dit que tu travaillais à ma place.
— Non. Mais je t’empêche d’oublier le tien.
Je dus reconnaître qu’il n’avait pas tort. Malgré ses manières rigides, il était le seul à savoir maintenir l’ordre autour de moi. Pas seulement un assistant, mais l’un de mes plus proches alliés.
Il ajouta, avec un soupir :
— Les anciens sont furieux. Toute la matinée, ils ont réclamé des explications sur ce qui s’est passé hier soir. Et j’ai dû prendre tes appels importants.
— Alors pourquoi ne pas m’avoir réveillé plus tôt ?
— Je n’en ai pas eu l’occasion. Et les employés n’osaient pas t’approcher. Tu les as terrifiés hier soir, ils redoutaient ta colère au réveil.
Je compris son allusion. La veille, j’avais perdu le contrôle. L’atmosphère de la maison en portait encore la trace.
— J’étais en train de rêver bizarrement quand tu m’as tiré de là, dis-je pour alléger la tension.
— Bizarre, dans quel sens ? demanda-t-il avec malice.
— Si ça avait été agréable, je ne t’aurais pas remercié.
Il rit doucement.
— Trop de bonheur finirait par t’étouffer. Toi, tu t’en contentes rarement.
Je lui adressai un grognement ironique.
— Grogne tant que tu veux, Cujo. On a du pain sur la planche.
— Quelle est la priorité ?
— Les Anciens.
Il ouvrit la porte de mon bureau. Cinq silhouettes vénérables m’attendaient, assises en silence. Mon estomac se noua.
— Voici l’Alpha, déclara Noah avec une politesse exagérée. Désolé pour l’attente, messieurs.
Je lui lançai un regard noir.
Les vieillards n’avaient pas apprécié d’être écartés la veille. Leur orgueil était blessé.
— Excusez mon retard, dis-je d’une voix posée. J’ai trop dormi, et mon cher assistant m’a tiré des draps à l’instant.
Frederick, mon grand-oncle, fronça les sourcils.
— Ce n’est pas dans tes habitudes, Reece. Tout va bien ?
— Parfaitement, assurai-je avec un sourire.
— Alors explique-nous hier soir, insista Oswald, dont l’insistance m’exaspérait toujours.
— Le rassemblement de la Lune des Moissons, répondis-je évasivement.
— Ne joue pas à ça, coupa-t-il. Pourquoi as-tu interrompu la fête ?
Je cherchai mes mots. Michael, d’une voix inflexible, trancha :
— Parle.
Je n’avais pas d’échappatoire.
— J’ai rencontré mon âme sœur.
Un silence se fit, aussitôt rompu par une avalanche de félicitations :
— Magnifique !
— Toutes mes bénédictions, mon garçon !
— Quelle nouvelle extraordinaire !
— Voilà qui mérite un banquet !
Je levai la main pour calmer leur enthousiasme.
— Ce n’est pas aussi simple.
Michael m’interrogea, méfiant :
— Que veux-tu dire ?
— Je n’ai pas vu son visage. Mon champ de vision était brouillé. Et avant que je puisse la rejoindre, elle avait déjà disparu, entourée de ses compagnes.
Noah ricana :
— Elle t’a échappé ? Toi ?
— Parce que vous avez forcé ces jeunes femelles superficielles à m’assaillir toute la soirée, répondis-je sèchement.
— Était-elle parmi elles ? demanda Oswald avec espoir.
— Non. Elles n’avaient rien de la sincérité que j’ai perçue en elle.
Michael me fixa droit dans les yeux.
— Alors où l’as-tu trouvée ?