2« Aix-en-Provence », dit Rafael à l’autre bout du téléphone.
Pablo sourit devant la certitude qui émanait de cette phrase. Il avait passé des heures à regarder des villes ou villages européens qui puissent répondre à la description du message, mais maintenant son ami et collaborateur lui indiquait avec netteté la réponse. Pablo lui demanda comment il pouvait en être si sûr, Rafael éclata de rire et lui répondit :
« La phrase du courrier n’est pas n’importe quoi… c’est une citation de Maupassant, elle se trouve dans Itinéraires, son livre de voyages. Il y dit : “Aix-en-Provence, la ville où l’eau chante dans ses fontaines”. La personne que tu cherches a lu ce livre et a appris cette phrase. C’est quelqu’un d’important pour toi ?
— Peu importe. Il vaut mieux que tu ne saches rien de cette histoire, mais, mince, quelle mémoire tu as, répondit Pablo.
— Pas tant que ça. Itinéraires est un livre qui a paru un peu avant que je ne travaille avec toi. La phrase originale était plus longue, mais quelque misérable correcteur l’a réduite, la phrase entière disait “la ville où l’eau chante et guérit dans ses fontaines”. Aix-en-Provence a eu pendant longtemps des eaux thermales et les gens venaient y chercher un soulagement. Et il n’est pas étonnant que je me souvienne de ces pages, nous sommes en train de parler d’un livre inédit de Maupassant qui a été publié bien des années après sa mort… mais comme tu peux l’imaginer, ce n’est pas lui qui l’a écrit ; c’est moi qui l’ai complètement inventé et placé dans une maison d’édition à Caracas et dans une autre à Bogotá. Tu verras le titre que je me suis donné dans ce cas : Rafael Bolivar Coronado, traducteur. »
Pablo lui répondit par un raclement de gorge. C’était le signal convenu pour interrompre une conversation. Il ne connaissait que trop l’impunité avec laquelle on épiait les conversations des gens. N’importe quelle excuse était bonne pour qu’un service d’intelligence place des écoutes sur un téléphone et enregistre chacun des mots qui s’y prononce. Il savait bien que son travail à Salamanque était très juteux pour plusieurs services d’espionnage dans le monde entier. Rien ne les rendrait plus heureux que de mordre à pleines dents dans l’information qu’ils pourraient y trouver.
Tout avait commencé plusieurs années auparavant à Madrid. Pablo avait terminé un master d’édition à Mexico. Il s’y était marié puis, avide d’opportunités, il était venu en Espagne avec sa femme. Il avait d’abord travaillé comme stagiaire dans deux ou trois maisons d’édition où il corrigeait des épreuves et faisait des photocopies sans toucher un euro, un jour il avait été embauché par un important service d’espionnage international qui se trouvait faire de nouvelles enquêtes. Il parlait quatre langues, il avait une excellente mémoire visuelle, il était prudent et il était très habile dans l’art d’entrer en relation avec les gens et de leur tirer des informations. Les gens aimaient parler avec lui.
En effet, ces traits prometteurs furent confirmés lors des examens d’entrée, mais à l’épreuve finale, cinq personnes obtinrent de meilleures notes. Les dirigeants ne lui fermèrent pas les portes. Ils lui firent savoir qu’ils le rappelleraient au cas où l’un des sélectionnés ne serait pas de taille.
Il fut effondré. Sa femme attendait des jumeaux. Ils avaient besoin d’argent.
Pendant des nuits de désespoir, il rêvait qu’il attaquait une banque ou qu’il écartait les bras et se jetait du haut d’un balcon.
Quand les enfants naquirent, Rafael, un ancien camarade de l’université qui était aussi venu en Espagne, lui prêta les euros nécessaires pour payer la césarienne.
Pablo demanda à son ami d’où lui venaient les billets providentiels qu’il avait dans son portefeuille.
« Je les obtiens grâce au nom des autres, Pablo. J’aime écrire, mais personne ne veut me publier. Aussi j’invente des livres sous d’autres noms : des chroniques d’un conquistador d’Estrémadure du XVIe siècle, une vie de saints par un prêtre portugais du Moyen Âge, des livres de voyage de Maupassant que personne n’a traduit en espagnol, des lettres perdues entre Cézanne et Zola, une anthologie de poètes boliviens du XIXe, une nouvelle de Pavese sur un sujet latino-américain, des sonnets de Ramos Sucre, trois projets de romans de Jorge Luis Borges…, tout me va, tout surgit de mes mains et devient l’œuvre d’un autre, de moi-même, très profond. Nietzsche l’a déjà dit : “Tout ce qui est profond aime le masque”. Je te jure que ces écrits sont magnifiques. C’est comme si j’étais un médium qui descend vers ces livres que les auteurs n’ont pas été capables d’imaginer. »
Pablo sourit en entendant ces mots. Cela lui parut drôle mais il lui sembla aussi qu’au fond, son ami Rafael avait un certain talent littéraire : le tremblement des mots qui pouvaient appartenir aussi bien à un Assyrien aux cheveux laineux du Ve siècle avant Jésus-Christ qu’à une femme new-yorkaise à la peau cuivrée de n’importe quel jour de l’an 2015.
L’écriture naissait d’un nom que le temps se chargeait d’approfondir et de convertir en un agrégat que le texte intégrait comme un autre élément de ses fictions. Les textes deviendraient, tôt ou tard, des paragraphes anonymes, ou signés de noms qui ne signifieraient plus rien quand le temps les aurait recouverts de sa couche féroce d’oxyde, d’oubli et de moisi.
Ce soir-là, tandis qu’il prenait tour à tour ses deux fils dans ses bras, Pablo réfléchit à la façon d’utiliser un talent comme celui de Rafael. N’être personne en écrivant pour être tout le monde.
À l’aube, son cerveau s’éclaira. Il regarda ses bébés endormis : fragiles, superbement laids comme des petits vers rosés. Il ressentit pour eux une tendresse dévastatrice, animale.
Il demanda à l’organisation d’espionnage de lui envoyer d’urgence un de ses représentants.
Quelques jours plus tard ils se rencontrèrent dans la rue Las Velas de Salamanque. Pablo fut concis : il savait que les organisations devaient verser des sommes importantes à divers informateurs, à des espions d’ailleurs, à des militaires de divers pays, à des politiques, à des journalistes, à des professeurs, à des fonctionnaires de haut rang et de rang moyen. Ces paiements ne devaient pas laisser de traces trop visibles. Pablo leur offrait la manière de donner une façade légale à ces opérations financières. Créer une maison d’édition dans une petite ville comme Salamanque, publier de prétendus livres de ces personnes et leur payer d’avance les sommes que l’organisation leur avait offertes pour leurs travaux.
« Et qu’arrivera-t-il s’il s’agit d’un nom trop secret ? lui dit l’agent avec un froncement de sourcil qui dénotait un vif intérêt.
— Ils signeront le livre par un pseudonyme et dans la documentation interne de la maison d’édition on fera la gestion au nom du vrai bénéficiaire, mais ça, personne ne le verra, une maison d’édition est une affaire trop opaque, elle n’éveillera jamais de soupçon.
— Et les livres ? Que deviendront les livres ?
— Il y en aura un en dépôt à la Bibliothèque nationale d’Espagne… peut-être un autre à New York… j’en distribuerai quelques-uns dans des petites librairies qu’elles me rendront ensuite. Si quelqu’un demande ce qu’est devenue l’édition, je dirai la vérité, que les livres sont pour une fondation à Panama qui les offre à des bibliothèques du monde. Cette fondation, je la créerai moi-même, quant aux livres, j’en recyclerai le papier pour faire de nouveaux titres. »
Il leur fallut quinze jours pour lui donner la réponse, une réponse sobre, concise, qui ne pouvait cacher l’enthousiasme qu’éveillait en eux cet ingénieux mécanisme.
Pablo se lança avec fougue dans son projet. La première année il publia vingt titres. Il n’en vendit aucun.
Il était heureux.
Il y avait longtemps qu’il travaillait de cette façon. On lui envoyait un message électronique crypté avec les données du récepteur du paiement, puis Rafael écrivait un livre et le signait du nom qu’on avait donné dans le message. Parurent ainsi des romans, des pièces de théâtre, des recueils de poèmes, des livres de nouvelles, des mémoires, des journaux, des chroniques, des livres de recettes.
Comme une bonne partie des récepteurs de pots-de-vin étaient des personnes nées dans des pays lointains, on inventa l’existence de supposés traducteurs, pour que Rafael ne soit pas lié à tous les titres. Luisa F. Blanco Meaño traduisait de l’anglais, Lena Yau du mandarin, Gianfranco Zicarelli de l’albanais, Juan Carlos Méndez Guédez du bulgare, Phillip Péguy du français, Alba Ramirez Roeznillo du slovène, Luis Sojo de l’allemand, Aquiles Villareal du suédois et Julio Miguel Vivas du croate. Masques sur masques.
Rafael connaissait à moitié la nature de la maison d’édition. Peu lui importaient les méandres de cette affaire. Il touchait un salaire fixe qui lui permettait de vivre décemment et de s’amuser à écrire. Pablo lui remettait avec joie un chèque à la fin du mois et lui répétait que jamais il n’oublierait comment à un moment terrible il lui avait tendu la main pour le sauver.
Chaque fois que paraissait un volume, les deux amis se réunissaient dans un petit bar de la Plaza de Anaya et avec des rires d’étudiants, ils trinquaient avec du vin rouge comme un père euphorique après une césarienne réussie.
Le monde avait un nouvel auteur. Le monde était un meilleur endroit.