Millie
Mon cœur bondit dans ma poitrine alors que nous franchissons les grandes portes du palais sans encombre. Les jardins royaux s’étendent devant nous comme un tableau vivant, éclatant de couleurs et vibrant de rires. Derrière leurs masques, des nobles venus des quatre coins du royaume flânent entre les chapiteaux et les stands, qui parsèment les pelouses. Troubadours et comédiens s’installent çà et là, parmi quelques pseudos-magiciens occupés à recueillir l’admiration et les exclamations émerveillées des plus jeunes avec leurs tours d’illusion.
Je souris malgré moi, captivée par la scène. A notre droite, un stand particulièrement bruyant attire mon attention : des enfants plongent la tête dans l’eau pour attraper des fruits flottants. Ils s’esclaffent à chaque échec ou réussite. Je les imite, m’imaginant en faire de même avec le reste de la b***e, chacun notre tour.
Du coin de l’œil, j’aperçois Varrick et Toiben sur le qui-vive, leurs regards masqués parcourant sans cesse la foule. Tous deux semblent prêts à bondir au moindre signe de danger.
— Les gars, respirez un peu, s’exhale Sorn dans une vaine tentative de détendre l’atmosphère.
— Difficile quand on sait que l’entrée dans l’enceinte du palais n’a posé aucun problème, rétorque Toiben.
Un frisson désagréable me traverse, mêlé à l’excitation. Maintenant qu’il le dit, il est vrai que nous avons à peine été contrôlés, que ce soit aux remparts ou aux portails des jardins. Je prends une profonde inspiration afin de repousser la panique qui menace de m’envahir. Lucy, Elibeth et Lyra s’approchent, un sourire aux lèvres.
— Que dirais-tu d’un petit tour par le stand de tir à l’arc ? me demande Lucy.
— Ils organisent un concours, renchérit Lyra, enthousiaste.
Je tourne la tête vers Toiben, une invitation silencieuse dans le regard. Il secoue la tête, l’air déterminé.
— À vous Mesdemoiselles de vous amuser. Nous montons la garde.
Elibeth lève les yeux au ciel.
— Ce que vous pouvez être rabat-joie tous les deux !
Sans leur laisser le temps de rétorquer, elle m’attrape par le bras et m’entraîne, Lucy et Lyra sur nos talons.
— Je m’occupe de garder un œil sur elles, dit Sorn avant de nous emboîter le pas.
Derrière, Lark rejoint Varrick et Toiben pour former notre petit groupe de gardes personnels, tandis que nous nous dirigeons vers le stand de tir à l’arc. J’attrape un arc léger, ajuste un carquois sur mon épaule, encoche ma première flèche et vise presque dans le mille. La deuxième, elle, ne rate pas le centre. A côté de moi, Sorn décoche deux flèches à l’enfilade, qui s’emboitent l’une dans l’autre au centre de sa propre cible, sous les applaudissements et rires des filles.
Nos carquois vides, nous rendons notre matériel et prenons la direction du terrain d’entraînement à l’épée, poussés par l’impatience de Lyra qui trépigne à l’idée de botter le derrière à quelques nobles.
— Histoire de nous échauffer un peu pour ce soir, murmure-t-elle d’une voix malicieuse.
Nous suivons un petit sentier sinueux, toujours en formation. Mon cœur s’emballe à l’entente du choc métallique des lames et des voix des autres. L’odeur du bois et du cuir envahit mes sens, preuve indéniable que c’est ici que la discipline rencontre véritablement le jeu.
Dès notre arrivée, l’action commence. Malheureusement pour moi, mon premier adversaire s’avère plus coriace que je ne l’espérai, mais Lucy et Elibeth sont là pour m’encourager à me défendre avec plus d’énergie. De son côté, Lyra enchaîne des mouvements acrobatiques qui font briller ses yeux de satisfaction face à son adversaire démuni.
Enfin, Sorn se bat avec un mélange de sérieux et de légèreté, tandis que Toiben, Varrick et Lark nous observent, l’air toujours aussi grave, ce qui ne m’empêche pas de remarquer les étincelles de plaisir et de fierté dans leurs yeux.
Nos affrontements terminés, Elibeth propose que nous retournions au premier stand, celui où il faut plonger la tête dans les bassines pour attraper les fruits.
— Je parie que je vais tous vous battre ! s’exclame Lucy, enthousiaste.
Lark lance une dague qui atterrit dans un panier de fruits, envoyant quelques pommes rouler vers elle et sauter dans les bassines sous le regard réprobateur de la foraine pour la faire taire. Lucy pousse un cri dramatique et nous éclatons de rire en chœur. Les gardes et les nobles autour de nous ne nous prêtent pas attention, eux-mêmes absorbés par leurs propres jeux et discussions.
Soudain, la musique résonne à travers les jardins, entraînante et légère. L’esprit en liesse, un instant pleinement libéré du poids de notre mission, je me détourne du stand et me laisse happer par la farandole qui serpente entre les stands et les chapiteaux. Je me retrouve tirée en arrière et perds légèrement l’équilibre. Quelqu’un me retourne brusquement et mon torse heurte celui d’un autre. Un frisson me parcourt l’échine tandis que je lève les yeux.
Mon regard croise celui de Rhev dissimulé derrière son masque noir. Mon cœur rate un battement. Je glisse instinctivement mes mains derrière sa nuque et me hisse sur la pointe des pieds. Il se penche vers moi et attrape mon menton avec douceur.
— Coucou, petite fleur.
Ses lèvres se scellent aux miennes. Le monde autour de nous s’efface un instant. La musique, les rires…tout devient floue. Il y a quelque chose dans ce contact qui me fait frissonner à nouveau, mais différemment : un mélange de curiosité et de désir que je n’avais pas anticipé. Je me laisse aller, portée par cette étrange magie silencieuse qui circule entre nous. Mon cœur bondis entre mes côtes, tandis que je glisse l’une de mes mains dans la sienne.
— Suis-moi, je murmure.
Je l’entraîne à travers les jardins, entre les stands et les chapiteaux, guidée par mon instinct. Nous atteignons les écuries et en poussons les lourdes portes. La lumière déclinante filtre à travers les hautes fenêtres, teintant le foin d’or, de rose et d’orange. Les palefreniers, trop occupés par les préparatifs de la soirée, ne remarquent pas notre présence. Nous nous faufilons sans être vus, jusqu’à un coin reculé où règne l’odeur chaude du foin. Je tire doucement Rhev à moi et l’embrasse.
Son souffle se mêle au mien, d’abord léger, puis plus avide. Ses mains encadrent mon visage et l’inclinent pour approfondir notre b****r, sa bouche capturant la mienne avec une intensité qui me fait vaciller. Mes mains tremblantes s’agrippent au tissu de sa chemise. Alors que je l’attire un peu plus près, il se fige soudainement. Son corps se détache juste assez du mien pour que je voie ses yeux verts et dorés, assombris par le désir derrière son masque.
— On devrait attendre, souffle-t-il avec retenue.
Je secoue négativement la tête. Mon regard toujours ancré au sien, je me hisse sur la pointe des pieds et attrape son visage.
— Je ne veux pas attendre.
— Millie…
— Rhev. Tu sais comme moi qu’il y a de fortes chances pour que je termine dans les geôles de ce palais d’ici la fin de la nuit. Si tel est le cas, les cieux seuls savent ce qu’il adviendra de moi. (Je marque une pause, haletante.) Je t’en supplie, j’ajoute dans un murmure. Je te veux. Ici et maintenant.
Je me colle à lui, le cœur battant à tout rompre. Un silence étrange s’abat autour de nous, tandis que je le vois lutter contre lui-même, contre moi et cette urgence brûlante entre nous. Alors que je me prépare à essuyer son refus, son front se pose contre le mien.
Un soupir vaincu franchit la barrière de ses lèvres :
— D’accord.
Ses mains se posent sur mes hanches, chaudes et fermes. Son visage s’enfouit dans le creux de mon cou. Ses lèvres explorent longuement ma peau, comme si elles cherchaient à mémoriser chaque frisson qui me traverse. Je ferme les yeux, transcendée. Ses doigts trouvent les attaches de mes vêtements. Il les défait un à un, avec une patience exaspérante, qui me fait frémir davantage que la vitesse ne l’aurait fait. Chaque étoffe glisse contre ma peau avant de tomber dans le foin, me laissant avec cette impression d’être dénudée à l’intérieur autant qu’à l’extérieur.
La chaleur me monte aux joues tandis qu’il se recule juste assez pour me regarder. Son regard accroche le mien. Une lueur affamée y brûle, mêlé de respect et d’admiration.
— Tu es magnifique, petite fleur, murmure-t-il, la voix rauque.
Je m’agenouille dans le foin, incapable de le lâcher des yeux. Mes mains tremblent, partagées entre nervosité et impatience. Il rit doucement, guidant mes gestes avec assurance. Une fois nu devant moi, je prends quelques minutes pour l’étudier. Les derniers rayons de soleil caressent la ligne de sa mâchoire, la courbe de ses épaules carrées, ses abdos en béton, jusqu’à ses cuisses parfaitement musclées. Je m’allonge dans le foin, bras ouverts. Il se penche vers moi et je glisse mes doigts pour le tirer plus près.
— Doucement, Livuarene, souffle-t-il amuser contre mes lèvres.
Notre b****r reprend, plus lent et plus profond. Ses lèvres quittent les miennes pour s’aventurer le long de ma mâchoire, puis dans mon cou, dont il mord ardemment la peau, m’arrachant un gémissement. Je rejette la tête en arrière et m’accroche à ses omoplates de toutes mes forces. Il poursuit sa descente, traçant une ligne brûlante de ma poitrine à mon ventre. Sa main se pose sur ma hanche avant de s’aventurer doucement entre mes cuisses. Mes muscles se contractent instinctivement au contact de ses doigts. Je frissonne. Il relève la tête pour capter mon regard.
— Tu aimes ? me demande-t-il d’une voix rauque.
Je hoche la tête, incapable de parler. Il poursuit avec une douceur désarmante. Ses gestes sont attentifs et précautionneux, malgré l’intensité qui brûle dans ses yeux. Ses doigts dessinent des cercles délicats là où la chaleur plus le plus fort et où tout en moi se tend vers lui.
Je gémis et me mords la lèvre, secouée par l’intensité grandissante de ses caresses.
— Désolée, je m’excuse, la voix tremblante.
Il se fige un instant.
— Ne t’excuse pas, Livuarene. Pas pour ça. Pas avec moi.
Il me caresse la joue, son front contre le mien. Ses lèvres effleurent les miennes. Il reprend ses gestes lents, presque rassurants, me laissant le temps de respirer et d’accueillir ce moment autant que lui.
— Je t’aime, je souffle.
La chaleur s’intensifie forte et envahissante à la fois. Mon bas-ventre se serre par vagues. Mes cuisses s’alourdissent et s’humidifient. Je me surprends à retenir Rhev, à chercher son contact comme si c’était une nécessité. Ses doigts ralentissent, sans me quitter complètement.
— Tu es mouillée, ce qui est bon signe petite fleur, murmure-t-il d’une voix rauque. Cela veut dire que tu es prête pour la suite. (Ses mains descendent jusqu’à mes genoux qu’elles écartent avec une infinie délicatesse. Ses lèvres effleurent mon oreille.) Prête pour te donner à moi toute entière.
Il relève la tête, se positionne entre mes cuisses. Son regard ancré au mien, il prend possession de mon corps. Le geste est si délicieux que ma respiration se bloque dans ma gorge. Mon ventre se contracte, ma peau frissonne. Je me cambre, les bras relevés au-dessus de ma tête. Rhev entrelace ses doigts aux miens, tandis qu’il commence à faire de lent va-et-vient.
Mon cœur s’emballe. Nos souffles se mêlent, nos corps ne font plus qu’un. Un léger tiraillement s’éveille dans le creux de mon ventre, mais cela n’est rien comparé à la chaleur irrésistible qui s’empare de moi. Ce n’est pas seulement du désir, c’est autre chose. Un tiraillement, un appel profond et viscéral. Comme si nous avions toujours été faits pour être unis ainsi. Et ça me prend complètement de court.
Je me raidis malgré moi. Mon souffle s’accélère sans que je puisse le contrôler. Mes doigts se crispent contre les siens.
— Millie ?
Rhev plonge son regard dans le mien. Une lueur de compréhension traverse ses yeux.
— Tu le sens, pas vrai ? me demande-t-il. (Je hoche la tête. L’ombre d’un sourire effleure ses lèvres.) Moi aussi, Livuarene.
Il ramène l’une de mes mains sur son torse, contre son pectoral gauche. Juste-là, au-dessus de son cœur. Au même instant, la sensation se renforce : pas dans mon ventre ou entre mes cuisses, mais plus haut, entre mes côtes. Dans mon propre rythme cardiaque, mon cœur qui bat…Je sursaute. C’est le même rythme. Le sien et le mien…Alignés.
— Respire, petite fleur, dit-il d’une voix basse, apaisante. Tout va bien.
— Je ne comprends pas, je souffle, confuse.
Aussi loin que je me souvienne, je ne me souviens pas avoir entendu dire que c’était ce qu’on ressent à « ce moment-là ». Qu’il s’agisse des conversations chuchotées entre filles ou des rumeurs, rien n’avait jamais parlé de cette sensation de fusion profonde et intense. Cette traction en moi, cette connexion brute, solide et fragile à la fois.
Rhev colle son front contre le mien, m’empêchant de me perdre plus loin dans mes pensées.
— C’est normal d’avoir peur la première fois qu’on le sent.
— Ce n’est pas la première fois, je le contredis.
Le souvenir me frappe : notre premier b****r dans les bois, chargé de ce fil invisible entre nous. Une magnifique paire d’ailes assorties à ses yeux dans son dos…Il m’embrasse à nouveau. Cette fois, ce n’est ni doux ni retenu. Son bras glisse autour de ma taille me tirant contre lui. Un grondement sourd, presque primal, s’échappe de sa gorge. Je frissonne, surprise. Mon corps s’adapte maladroitement.
Mes mains glissent sur ses épaules, puis le long de son dos, cherchant un point d’ancrage. La tension entre nous est palpable, électrisante. Nous perdons toute retenue. Nos mouvements deviennent rapides, presque bestiaux. Tendresse et passion se mêlent, difficiles à distinguer l’une de l’autre. Je ferme les jambes autour de sa taille. Je le sens proche, trop proche, pourtant je m’accroche à lui, à sa chaleur, à cette union indescriptible. Son corps me guide, ses bras puissants m’enserrent.
La tension explose et nous atteignons l’apogée ensemble. Je ferme les yeux afin d’absorber chaque sensation. Rhev s’allonge contre moi, haletant. Les battements de son cœur se calment lentement, tout comme ceux du mien. Je sens la connexion entre nous. Ce fil invisible qui ne se relâche pas. Il est là, vibrant, solide et inéluctable.
— Livuarene ?
Un doux frisson me court le long de l’échine à l’entente de ce surnom qui demeure mystérieux. Je rouvre les yeux, des larmes roulant silencieusement le long de mes joues. Mon regard croise celui inquiet de mon amant.
— Oh Millie, je suis…
Je pose un doigt sur ses lèvres pour l’interrompre, un faible sourire sur les lèvres.
— Tout va bien, je le rassure.
Je l’embrasse lentement, puis me niche un peu plus contre lui, cherchant sa chaleur. Un soupir d’aise m’échappe.
— J’aimerais pouvoir rester ici, au palais, avec toi.
Il incline légèrement la tête, ses doigts glissant dans mes cheveux pour repousser une mèche derrière mon oreille. Son regard déterminé mais étonnamment calme plonge dans le mien. Il attrape délicatement mon menton, sa bouche à seulement quelques centimètres de la mienne.
— Je vais t’exaucer, murmure-t-il d’une voix rauque. (Ses lèvres effleurent à peine les miennes avant de se rapprocher de mon oreille. :) Tu ne paieras pas pour les crimes et la mauvaise influence de ta b***e.
Je me fige un instant. Mon cœur bat si fort que j’en entends l’écho dans mes oreilles. Je me redresse brusquement, le souffle coupé.
— Rhev… ?
Il reste silencieux, son masque toujours en place. Des ombres épaisses et mouvantes naissent à la pointe de ses doigts. Elles s’étirent, ondulent, et les écuries semblent se rétrécir autour de moi. Mon sang se glace dans mes veines. Rhev se relève lentement sans lâcher mon regard. La panique m’enserre la gorge, m’empêchant presque de respirer.
— Tu es l’Homme de…
Ma phrase meurt dans ma bouche. Les ombres se précipitent sur moi, s’enroulant autour de mon corps avant de se faufiler sous ma peau. Une brûlure glacée se répand dans mes veines. Mes muscles se relâchent un à un. Mes jambes se dérobent sous moi. Rhev me rattrape avant que je ne touche le sol, comme si je ne pesais rien. Il quitte les écuries, ramassant nos vêtements sans me lâcher au passage, et traverse les couloirs déserts des sous-sols du palais. Les murs défilent autour de nous, indistincts.
Ma vue se trouble. Je cligne plusieurs fois des yeux, luttant contre l’obscurité qui menace ma conscience.
— Non…, je gémis, paniquée.
Rhev…Le Prince Rhaevan baisse la tête vers moi. Son timbre, irréel et plus grave qu’à l’ordinaire, résonne dans mon corps engourdi :
— Dors, petite fleur.
Les ténèbres m’engloutissent.
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