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2603 Mots
Rhaevan La chambre est encore plongée dans la pénombre lorsque j’ouvre les yeux. Je tourne la tête, l’ombre d’un sourire sur les lèvres, en observant Millie profondément endormie. Sa poitrine monte et descend au rythme de sa respiration apaisée, soulevant les draps à chaque inspiration. Je lui caresse la joue. Elle remue à peine, ses paupières papillonnent. — Qu’est-ce qu’il y a ? me demande-t-elle, la voix endormie. — Je dois y aller, j’ai des obligations au palais. (Je me penche et capture ses lèvres dans un doux baiser.) A plus tard, je murmure contre sa bouche. Sans lui laisser le temps de répondre, je me lève et disparais par la fenêtre. La nuit n’a pas encore totalement cédé la place à l’aube. L’air est frais, chargé de brume. Gavayne m’attend près de la maison, appuyé contre un arbre, les bras croisés. — Alors ? demande-t-il sans préambule. J’ôte mon masque, la peau encore moite là où il reposait, et l’accroche à ma ceinture. — Nous n’avons pas couché ensemble, je réponds. (Il hausse un sourcil, sachant pertinemment que je ne lui dis pas tout.) Mais je lui ai donné un peu de plaisir. — Intéressant… (Il jette un rapide coup d’œil vers la fenêtre de Millie, puis reporte son attention sur moi.) Elle ne se doute toujours pas de qui tu es ? — Non. Mais elle le découvrira bien assez tôt. (Gavayne hoche la tête, une lueur de connivence dans les yeux.) Allons-y. Nous récupérons nos chevaux ailés dans un pré non loin, leurs ailes repliées comme des voiles endormies. Nous montons en selle sans un mot. Le puissant battement des ailes brise le silence, et en quelques instants, la maison de Millie et de son oncle disparaît sous nous, avalée par la nuit qui pâlit. ** Le vol jusqu’au palais nous prend près de deux heures, rythmé par un vent froid qui fouette nos visages. Les nuages gris s’ouvrent par moments, révélant des bribes de ciel pâle avant de se refermer sur nous comme une mer mouvante. L’ancien château construit par mes ancêtres il y a plus de mille ans émerge du brouillard, massif, familier et immuable. Nous atterrissons dans la cour principale, sécurisée par un groupe de gardes. A peine ai-je mis pied à terre qu’Elyorn surgit, dévalant les marches du hall d’entrée pour nous rejoindre. — Vous voilà enfin ! s’exclame-t-il, soulagé. (Son regard glisse vers nos montures, puis derrière moi, comme s’il s’attendait à voir quelqu’un descendre.) Tu n’as pas ramené Mademoiselle Baker avec toi ? — Pas besoin, je réponds. Elle va venir à moi d’elle-même avec toute sa b***e. Mon frère se fige, les sourcils froncés, un mélange d’inquiétude et d’incrédulité dans le regard. — Ils vont vraiment essayer de cambrioler le palais ? — Oui, confirme Gavayne. J’ai eu l’information par la sœur de l’un des membres de la b***e. Elyorn pousse un soupir théâtral. — Je n’ose même pas imaginer ce que tu lui as fait pour obtenir ça. — Oh, rien de bien horrible. Juste… — Il faut que nous nous assurions que les endroits les plus sensibles du palais soient prêts à les recevoir, je les interromps sèchement. Je confie ma monture à deux palefreniers et monte les marches, Elyorn et Gavayne à ma suite. Nos pas résonnent sur la pierre froide. — Les gardes ont bien reçu leurs instructions comme nous l’envisagions ? je demande à mon frère. — Oui. Nous leur avons distribué des portraits. Ils ont ordre de signaler immédiatement leur présence s’ils les repèrent. Je hoche la tête. Nous avançons à travers les couloirs, passant chaque lieu clé, chaque faille et chaque passage secret au peigne fin. Les gardes installent des pièges aux endroits où les Voleurs de l’Ombre ont le plus de chances de frapper. Leurs regards s’aiguisent, leurs gestes se font plus précis. Tous savent qu’une seule erreur pourrait nous coûter cher, à tous. Comme à son habitude, Gavayne note tout mentalement. — Rien à signaler pour l’instant, dit-il une main sur le pommeau de son épée. La grande silhouette guindée du Sénéchal Wintherthorn vient à notre rencontre, tandis que nous rejoignons le hall principal. — Vos Altesses, nous salue-t-il en s’inclinant brièvement. Leurs Majestés vous attendent dans la salle de bal pour faire le point sur les festivités. Gavayne incline légèrement la tête. — Allez-y sans moi. Je m’occupe des dernières vérifications, dit-il. (Ses yeux de Nothrketh balayent minutieusement les dernières colonnades, embrasures et zones d’ombre où un intrus pourrait se glisser.) Je vous retrouve dès que tout est en ordre. Nous le laissons à sa tâche et suivons le Sénéchal jusqu’à la salle de bal, dont les portes grandes ouvertes laissent filtrer une lumière pâle, qui tranche avec les couloirs sombres. À peine avons-nous franchi le seuil que la voix de ma mère résonne : — Voilà nos fils ! Elyorn et moi nous inclinons profondément devant elle et notre père, puis nous nous redressons. Notre mère me fixe de ses yeux clairs, brillant d’une lueur suspicieuse. — T'es-tu encore rendu dans le District des Mudmere ? — Oui. Et si tout se passe comme prévu, je ne devrais plus avoir à m’y rendre après ce soir. Elle plisse les yeux, attentive. Mon père tourne la tête vers nous, subitement plus intéressé par notre échange que les poitrines des servantes qui passent. — Les Voleurs de l’Ombre vont profiter des festivités pour mon anniversaire pour s’introduire dans le palais, j’explique. — Quelle b***e d’imbéciles, ricane sèchement mon père, faisant signe à une servante qui lui sert du vin. Ta petite humaine sera présente ? Je retiens le grondement exaspéré qui menace de m’échapper. — Ma Livuarene, oui. Mon père me lance un regard glacial. — N’oublie pas notre accord : ta mère et moi acceptons de la gracier pour ce qu’elle représente pour toi. Mais en ce qui concerne le reste de sa b***e, ils seront… — Les Voleurs de l’Ombre seront arrêtés et emprisonnés pour être interrogés, je l’interromps platement. — Bien. (Il prend une gorgée de vin, et ajoute :) En ce qui concerne cette jeune paysanne, elle pourra rester sous ta surveillance, mais en tant que maîtresse, pas en tant qu’épouse. A moins que tu ne lui découvres une ascendance noble, qui permettrait une union stratégique et bénéfique. Je serre les dents, énervés par la façon dont il prononce ces mots, comme si Millie n’était qu’un pion, un calcul. — Oui, père. Je sais. Ma mère lui lance un regard acéré avant de poser ses yeux sur moi. — J’ai fait donner l’ordre de préparer les appartements adjacents aux tiens pour elle. Elle n’est peut-être qu’une roturière, elle n’en demeure pas moins ta Livuarene, et mérite donc certaines distinctions. — Cela lui permettra surtout de la garde à l’œil, marmonne mon père. — Mon cher, cela suffit, le tance-t-elle, comme s’il n’était qu’un enfant. (Puis, d’une voix plus douce :) Les appartements seront près avant la fin de la journée. Je hoche la tête, partagée entre gratitude envers ma mère et colère contre mon père. — Merci, mère, je dis simplement. Elle incline très légèrement la tête, une lueur tendre dans le regard, parfaitement dissimulée sous l’étiquette. Une pensée furtive me traverse l’esprit : Millie n’a aucune idée de l’endroit où elle s’apprête à mettre les pieds. Elyorn se racle la gorge, me forçant à revenir à l’instant présent. — Les préparatifs pour les festivités ont bien avancé, commente-t-il pour changer de sujet. — En effet, oui, acquiesce ma mère. Elle claque des doigts. Une bouffée d’air frais emplit la pièce. De fins flocons bleus, blancs et noirs, couleurs royales, se mettent à tomber du plafond, assortis aux décorations conçues exprès. D’un autre claquement, elle fait bleuir la lumière des chandelles dont la lueur pâle se reflète sur chaque surface brillante. Des figurines de glace se dressent sur des piédestaux tout le long des murs : loups, aigles, renards, ou silhouettes élancées rappelant nos ancêtres. Les détails sont si précis qu’on croirait presque les voir respirer. Contre les murs, les tables de banquet attendent, recouvertes de nappes aux tons bleus, argentés et noirs. D’ici quelques heures, elles crouleront sous la nourriture et les boissons. Au fond de la salle, se dresse l’estrade principale, celle qui accueille nos quatre trônes. En face, dans un recoin stratégique, une seconde estrade, plus petite et suspendue à une hauteur soigneusement calculée est réservée aux musiciens. L’acoustique y sera parfaite. Ma mère se tourne vers nous, satisfaite. — Les derniers préparatifs seront finis dans l’heure. Elle balaie la salle du regard, puis pointe les différentes portes sous les arches dissimulées dans la pièce. — J’ai pris la liberté de faire lancer des enchantements de protection et de réquisitionner des hommes supplémentaires pour garder l’intégralité de nos passages secrets, dont la plupart sont connus des Voleurs de l’Ombre. Mon père rit dédaigneusement : — Si ces imbéciles les empruntent, et il est presque certain qu’ils le feront, ils auront une sacrée surprise. Elyorn tourne la tête vers moi, comme s’il cherchait à deviner mes pensées. Mon esprit vagabonde vers Millie et ce qu’elle ressentira en entrant ici. A la manière dont ses yeux s’écarquilleront à la vue de cette salle parfaite, éclatante et glacée. Au moment où elle comprendra que ce qu’elle prenait pour un cambriolage n’était qu’un piège. Un piège que je lui tends. — Quand les invités doivent-ils arrivés ? je demande, décidé à ne pas me laisser consumer par l’appréhension. — Dans l’après-midi, répond ma mère. La majorité d’entre eux seront là avant elle. — Tu devrais en profiter pour te changer les idées, intervient mon frère. (Un sourire de connivence étire ses lèvres.) Nous pourrions nous entraîner à l’escrime. Je hoche la tête. — Excellente idée. Quelques minutes plus tard, nous nous trouvons dans la salle d’entraînement. Gavayne nous y rejoint avec deux amis proches et quelques gardes chargés de notre sécurité. Cinq servantes faes les accompagnent, dont Clélia, une métamorphe. Cette dernière m’adresse un sourire mutin, puis avance d’un pas vers moi. Sans un mot, elle prend les traits de Millie. Ses cheveux, ses yeux, son nez, sa bouche, sa posture, ses formes...tout est exact. Mon corps réagit avant mon esprit. Je sens mes muscles se tendre, prêts à répondre à autre chose que l’escrime, mes sens focalisés sur elle, ce pseudo-clone de ma Livuarene qui me trouble et me consume à la fois. — Souvenez-vous que je vaux tout autant qu’elle, lance-t-elle un éclat provocateur dans la voix. À peine a-t-elle prononcé ces mots que les coups fusent. Notre après-midi se transforme en un mélange de frappes, de parades, d’esquives, de rires et de cris de défi. Chaque geste efface un peu la tension accumulée et le poids constant de la situation dans laquelle Millie s’est mise. ** L’entraînement terminé, Elyorn, Gavayne, nos deux amis, Clélia et moi rejoignons les cuisines pour une pinte de bière bien fraîche dans la bonne humeur et la légèreté. Pour une fois, je me permets de savourer un moment sans stratégie ni plan. Clélia, toujours sous les traits de Millie, se glisse à mes côtés. Je sens ses doigts frôler mon bras, ses hanches venir s’appuyer subtilement contre moi. Une lueur malicieuse parcourt ses prunelles tandis que je plonge mon regard dans le sien. Son expression me désarme plus qu’elle ne devrait. Elle sait exactement ce qu’elle fait. Malgré moi, mon cœur rate un battement. Je devrais reculer et lui dire d’arrêter. Me rappeler que ce visage n’est pas le sien. Mais la discipline se fissure et l’envie s’éveille. Je la prends par la main d’un geste sec, presque impatient, et l’entraîne hors de la pièce. Nous traversons un couloir, puis un autre, jusqu’à rejoindre un escalier étroit qui descend vers les zones les plus désertes du palais. Là où personne ne descend jamais. L’air y est plus froid, saturé d’humidité. Je la plaque contre le mur. Elle sourit de plus belle et se hisse vers moi, ses lèvres frôlant mon oreille : — Prends-moi, Livuar. Je ne me fais pas prier. Sans réfléchir, j’abaisse nos pantalons et me perds en elle. Je ne réfléchis pas, guidée par un instinct primal. Tout se précipite. La distance disparaît, les gestes deviennent désordonnés, frénétiques. La chaleur de son corps contre le mien, la proximité, nos souffles qui se heurtent…Tout s’entrelace dans un chaos que je ne contrôle plus, sensuel et brutal dans sa simplicité. Ses soupirs se mêlent à mes râles rauques. Nous nous perdons, corps et esprit mêlés, comme si le monde avait cessé d’exister autour de nous. Le plaisir circule entre nos deux corps enlacés, telle une décharge électrique fulgurante. Puis, aussi subitement que cela a commencé, tout s’arrête. Clélia se cambre contre moi, toujours sous les traits de Millie, un sourire triomphant aux lèvres. — Si vous voulez mon avis, votre petite humaine fragile ne pourra jamais supporter vos élans bestiaux, dit-elle la respiration hachée. Je lui lance un regard noir, subitement ramené à la réalité. La culpabilité me frappe comme un coup de poing. Je me redresse sans un mot et remets mes vêtements. Clélia rit doucement, moqueuse, puis reprend ses traits normaux. — Vous vous lasserez d’elle et reviendrez vers moi. Ce n’est qu’une question de temps. — Tu peux toujours rêver, je rétorque froidement. Millie est ma Livuarene. Ce qui veut dire qu’une fois que j’aurais goûté à tout ce qu’elle seule peut m’offrir, je n’en voudrai plus aucune autre. Y compris toi… Schattenliebe. Sans lui laisser le temps de répliquer, je tourne les talons, le souffle court, et m’éloigne. ** De retour dans mes appartements, Winfred, mon valet de chambre, fait couler un bain brûlant dans l’immense baignoire de marbre creusée à même le sol. La vapeur s’élève lentement, emplissant la pièce d’une chaleur réconfortante. Je retire mes vêtements et m’y glisse sans hésitation. L’eu m’enveloppe instantanément. Je fais quelques brasses, puis me laisse flotter sur le dos, les yeux fermés. Soudain, un tiraillement me saisit au creux de l’estomac : une pointe de nervosité et d’attente familière. Je rouvre les yeux et sors du bain. La chaleur peine à détendre mes muscles tendus, tandis que j’enfile un peignoir épais. Les gardes ont prévenu Gavayne comme convenu. Un instant plus tard, mon ami utilise son don de projection pour me montrer l’arrivée des premiers invités et des gens du spectacle, exceptionnellement conviés pour les festivités. Les silhouettes masquées avancent dans la cour, déjà vêtues et maquillées pour ce soir. Le cœur battant à tout rompre, je me serre un verre d’alcool dont le goût fort me brûle l’œsophage, mais apaise mes nerfs. Puis, mon être entier se fige. L’attention de mon ami s’arrête sur une silhouette en particulier. Elle est là. Millie. Je la reconnais immédiatement. Ses longs cheveux ondulés sont attachés en une tresse complexe qui retombe élégamment sur son épaule. Son pantalon noir moulant épouse ses jambes musclées à la perfection, tout comme ses bottes montantes plates neuves. Son haut, délicatement lacé sur le devant, est décoré de fins motifs et superposé à une chemise aux manches bouffantes. Sa cape assortie flotte légèrement à chacun de ses pas. Son visage est à moitié caché par un masque d’un blanc ocre, orné de filigranes noirs et de petites pierres scintillantes qui captent la lumière des torches. Ses yeux brillent derrière l’accessoire, et elle rit à gorge déployée avec sa b***e, insouciante et libre. Un mélange de désir, de fierté et de tension m’envahit subitement. Elle est là. Elle est enfin là. Bientôt à l’abri, sous ma protection. ** ** ** ** **
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