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3666 Mots
Rhaevan Mes pas résonnent dans les escaliers des sombres cachots. Les flammes des torches vacillent comme s’il suffirait d’un simple souffle pour les éteindre. L’air froid, chargé d’humidité et d’une odeur nauséabonde de putréfaction, s’épaissit au fur et à mesure de ma descente. Les cris, les appels à l’aide et les plaintes de douleur, devenus une partie intégrante de ma routine, retentissent autour de moi. La cellule que je cherche m’attend au bout du couloir. J’avance tout droit, la tête haute. Mes ombres s’agitent nerveusement autour de moi, prêtes à surgir au moindre emportement. Ici, le château et sa grandeur paraissent lointains, comme s’ils appartenaient à un autre monde. La porte grince quand je l’ouvre. Je reste un instant sur le seuil, laissant mes yeux s’habituer à la pénombre de cette cellule, la plus sombre et sordide de toutes. La cellule sombre. Celle où les pires tortures se déroulent. Mon regard s’arrête sur Toiben inerte, suspendu tête en bas. Ses poignets et ses chevilles sont entravés par des chaînes magiques qui se resserrent ou se relâchent selon le bon vouloir du tortionnaire. Dans un coin, Gavayne se détache lentement de l’ombre. — Ton don pour l’homochromie ne cesse de m’impressionner, je dis tandis qu’il me rejoint. — Certains sont impressionnés, d’autres en deviennent fous, rétorque-t-il l’ombre d’un sourire aux lèvres. (Il marque une courte pause.) Comment va Freya ? — Elle se repose. Je ferai mander les guérisseurs royaux dès que nous en aurons fini ici, mais avec un peu de chance, elle devrait être suffisamment remise pour être d'ici à deux ou trois jours. Gavayne hoche la tête avant de reporter son attention sur notre prisonnier. Je suis son regard, les bras croisés sur la poitrine. — Qu’ai-je manqué ? je demande. — Les hommes et moi lui avons donné une sacrée leçon. Ça a suffi à cette petite nature pour s’évanouir. Je fronce les sourcils, perplexe. — C’est tout ? — Non. Il a recommencé avec ses Millie par-ci, Millie par-là. Il n’a pas bronché lorsque nous lui avons fait remarquer que Millie Baker n’était autre que la princesse Freya d’Highgrove, comme si la nouvelle ne le surprenait pas. Nous n’avons malheureusement pas pu lui soutirer plus d’informations. Il a commencé à clamer haut et fort que son pénis était aussi digne d’elle que le tien. Un grondement sourd remonte des tréfonds de ma poitrine malgré moi. — Réveille-le. — Avec grand plaisir. Sans attendre plus d’ordres, il récupère un seau posé dans un coin, un sourire malicieux aux lèvres, et en envoie le contenu sur Toiben. Une odeur âcre d’urine envahit aussitôt la pièce. Il sursaute brutalement arraché au sommeil. Je reste immobile une fraction de seconde, l’observant sans cligner des yeux, puis je referme la porte et m’avance lentement. Son regard hargneux se pose instantanément sur moi lorsque je m’arrête à une distance mesurée. — Que sais-tu sur le lien entre Millie Baker et Freya d’Highgrove ? À peine ma question posée qu’il ricane, l’ombre d’un sourire mauvais sur les lèvres. D’un geste de la main, Gavayne resserre les chaînes autour de ses chevilles et de ses poignets. — Je me demandais combien de temps il allait vous falloir encore pour faire le lien, répond-il entre ses dents. Sincèrement, depuis le temps que vous fréquentez Millie, vous ne vous êtes jamais soucié du médaillon qu’elle porte autour du cou ? Je me fige instantanément, la mâchoire si crispée que la douleur irradie dans mes tempes. Mon sang ne fait qu’un tour dans mes veines. — Sa véritable identité n’est une surprise ni pour Varrick, ni pour elle, ni pour moi, poursuit-il. Nous avons toujours su qui elle était. Nous l’avons simplement caché au reste du monde…vous y compris. (Il marque une pause, la tête légèrement penchée sur le côté.) Faites-vous-en une raison, Votre Altesse : Millie Baker, Freya d’Highgrove, s’est jouée de vous en beauté. Et vous n’y avez vu que du feu. Je sens mon cœur se serrer instantanément sous mes côtes. Le goût amer de la colère et de la trahison me monte à la bouche. Je prends une profonde inspiration, les poings crispés le long du corps. — D’autres informations que tu souhaiterais partager avec nous ? je demande, impassible. — Non, rien. Hormis le fait que je ne vous la laisserai pas, pauvre con ! Il ponctue son insulte d’un crachat à mes pieds. Gavayne réagit aussitôt. Le fouet à lanières apparaît dans sa main et s’abat en une pluie de coups sur le dos de Toiben, dont les rires hystériques et les plaintes douloureuses résonnent dans la cellule. Quelque chose en moi cède. Ma respiration se fracture, plus brève et plus dure. La colère afflue, attisant mon pouvoir. Mes mains se lèvent avant même que j’en prenne pleinement conscience. Mes ombres répondent aussitôt. Elles s’étirent, puis se jettent sur Toiben, s’enroulant autour de ses jambes, de son torse et de sa gorge, tandis que Gavayne continue de le fouetter sans relâche. Elles rampent, patientes et voraces, jusqu’à s’infiltrer par son nez et sa bouche. Ses rires hystériques se coupent net. Ses plaintes s’étranglent au fond de sa gorge. Il suffoque, les yeux révulsés, les membres tirés par les chaînes qui l’entravent. Je m’avance d’un pas, implacable. — Freya est ma Livuarene, je gronde. Ma moitié. Elle et moi sommes destinés l’un à l’autre. Que cela te plaise ou non, il n’y a rien que tu puisses faire pour changer ça, l’humain. (J’approche encore, mon visage à seulement quelques centimètres du sien :) Rien. Je relâche progressivement la pression. Mes ombres refluent, glissant hors de sa gorge et de son nez comme une marée noire qui se retire. Gavayne cesse les coups. Le fouet pend dans sa main, maculé de gouttes écarlates. Toiben et moi nous toisons en silence. L’air est saturé d’une haine sourde, palpable. La lourde porte de la cellule s’ouvre brusquement. Un des gardes royaux chargés de surveiller mes appartements entre, essoufflé. — Votre Altesse, Capitaine. (Il s’incline si vite qu’il manque de perdre l’équilibre.) La princesse s’est réveillée. Et elle n’arrête pas d’attaquer Mrs. Gaunt et Elsie depuis. Mon cœur bondit entre mes côtes. Une décharge me traverse l’échine. Je pivote vers Gavayne. Son regard croise le mien. Il comprend avant même que je parle. — Va la retrouver. Je m’occupe de lui. — Merci. Je me précipite hors de la cellule, déjà en train de remonter les couloirs, guidé par une seule pensée : Freya. Un fracas assourdissant retentit alors que j’arrive devant les portes de ma chambre. Je les ouvre d’un coup sec et entre dans la pièce. Je m’arrête net. Freya est debout sur le lit, les cheveux en bataille, le regard furibond, brandissant un coussin comme une arme. Mrs. Gaunt et Elsie se tiennent à distance, les mains levées en signe de reddition. A leurs pieds gisent deux livres, un troisième ouvert à une page quelconque, ainsi que plusieurs coussins, éparpillés comme s’ils avaient commis un crime. Je prends une profonde inspiration, les bras croisés sur la poitrine, pour étouffer une irrépressible envie de rire. Les deux femmes se tournent vers moi et s’inclinent dans une profonde révérence, manifestement soulagées de me voir. — Votre Altesse, mille excuses, me dit l’intendante. Nous sommes arrivés au moment où la princesse se réveillait. Nous avons essayé de nous occuper d’elle mais elle s’est mise à paniquer et à nous attaquer. Elle lance une œillade réprobatrice à Freya qui, toujours campée sur mon lit, telle une guerrière prête à défendre son royaume. Je hoche doucement la tête, incapable de détourner les yeux d’elle. — Je m’en occupe. Allez chercher les guérisseurs royaux et voyez si la reine est disponible, je leur ordonne calmement. Oh, et si vous croisez Horgale, n’hésitez pas à lui rappeler que je lui ai confié une mission il y a quelques jours, je leur ordonne calmement. — Tout de suite, Votre Altesse. Elles s’inclinent d’un même mouvement avant de quitter la chambre. Les portes se referment derrière elles dans un léger claquement. J’incline la tête sur le côté, un sourcil haussé, l’ombre d’un petit sourire arrogant sur les lèvres. Freya me toise, son regard perçant ancré au mien. Elle resserre sa prise sur le coussin, ses doigts crispés jusqu’à en blanchir. — Je me demande ce que le personnel du palais a bien pu te faire pour que tu leur fasses subir un tel traitement, je remarque. Je fais un pas vers elle. Elle brandit son arme improvisée, prête à me l’envoyer en pleine figure. Mes ombres réagissent avant elle. Elles glissent rapidement sur le sol, s’enroulent autour de ses chevilles et la tirent en arrière. Freya perd l’équilibre et retombe sur le lit dans un cri indigné, toujours cramponnée à son coussin. Je récupère la chemise de nuit et la robe de chambre en soie, d’un noir d’encre brodé de petites étoiles, posées sur le coffre au pied du lit, et m’approche. — Je vais t’aider à faire ta toilette et à te changer, je dis calmement. Les guérisseurs royaux ne devraient pas tarder, ma mère non plus. Ils vont t’ausculter, tu vas manger un peu et ma mère et moi t’aiderons à te rendormir pour le temps nécessaire. Freya se redresse brusquement sur les coudes, furibonde. — Il est hors de question que je sois de nouveau plongée dans… — Ce n’est pas négociable, je la coupe net. Maintenant, à toi de voir comment tu veux que cela se passe. Je n’aurai aucun problème à te soigner et te changer, même si tu dors. Ses yeux lancent des éclairs. Elle bondit sur ses jambes et manque de heurter la table de nuit sur laquelle repose une bassine d’eau parfumée et un pichet. Je la rattrape avant qu’elle ne s’effondre et l’aide à se rasseoir sur le lit. — Toujours aussi maladroite, je la nargue. — Ferme-là, fulmine-t-elle. Ignorant sa remarque, je lui retire sa robe de chambre, puis entreprends de défaire les bandages autour de ses poignets. Freya me regarde faire en silence. Je saisis la fleur de douche dans la bassine d’eau parfumée et commence à lui laver les bras avec une lenteur calculée. Je la sens frissonner sous mes gestes. Presque imperceptiblement, mais pas suffisamment pour que cela m’échappe. Je remonte progressivement le long de son bras jusqu’à sa clavicule gauche. Sa respiration se suspend, le temps d’un battement, tandis que mes doigts se referment sur le tissu tiède de sa chemise de nuit. — Je peux ? Elle hoche la tête. J’abaisse le tissu avec délicatesse et poursuis ma tâche, lavant sa peau avec une attention infinie. L’eau parfumée coule le long de son épaule en un mince ruban clair qui disparaît au creux de sa poitrine. Un silence apaisant s’installe entre nous, comblé par le bruit des gouttes d’eau dans la bassine et celui de nos respirations. La sienne plus rapide, la mienne plus contrôlée, mais pas aussi maîtrisée que je le souhaiterais. — Pourquoi es-tu parti ? (Je me fige, la fleur de douche immobile contre sa peau sur laquelle l’eau tiède glisse doucement. Mes doigts n’osent plus bouger.) Après notre premier b****r, dans la clairière. Pourquoi es-tu parti ? Je lève les yeux vers elle, les sourcils froncés. — Tu t’en souviens ? — Oui. Vaguement. J’en ai rêvé avant de me réveiller. Je t’ai revu m’embrasser…tes ailes qui se déployaient…ta phrase comme quoi un jour, je serais tienne, puis le silence. (Elle marque une courte pause.) Trois longues années de silence. (Elle plante son regard dans le mien.) Pourquoi ? Mon cœur rate un battement à l’entente de ce petit quelque chose, cet entrelacs de colère et d’incompréhension, que je n’avais pas anticipé dans sa voix. La lueur dans son regard suffit à me faire comprendre qu’elle attend une réponse : la vraie raison, brute et entière. Je repose la fleur de douche dans la bassine et prends ses mains dans les miennes. — Je te l’ai dit il y a quelques jours, lorsque nous étions chez ton oncle, je réponds d’une voix rauque, mais calme. J’attendais que tu sois plus âgée. Ce qui s’est passé dans la clairière, il y a trois ans, quand je t’ai embrassée, c’était le signe que notre lien venait de s’éveiller. Tu n’avais que quinze ans à l’époque. Son expression change, presque imperceptiblement. Ses doigts se crispent légèrement sur le tissu de sa chemise de nuit, mais elle reste parfaitement silencieuse. — L’éveil peut être brutal. Lors de cette période, tout devient plus intense : la faim, la soif, le besoin d’être proche, la possessivité … L’esprit ne se fixe que sur une seule chose : s’unir à sa moitié. Jamais je ne t’aurais exposée à tout ça à cet âge-là. Alors je suis parti. Je reprends mes gestes, la lavant sans un mot, concentré sur chaque mouvement pour reprendre contenance. Une fois terminé, je me redresse et lui tends la main pour l’aider à se mettre debout. Freya me repousse vers le bord du lit. Le regard obstinément détourné, elle retire sa tenue froissée, puis enfile sa nouvelle chemise de nuit avant de passer la robe de chambre assortie, qu’elle referme d’un nœud serré. Les portes de la chambre s’ouvrent brusquement. Les guérisseurs royaux entrent en premier, leurs tuniques blanches bruissant contre le sol. Ils se dispersent autour du lit en silence. Ma mère les suit de près. Sa présence, calme et souveraine, emplit aussitôt la pièce. Ses yeux glissent lentement sur Freya et sa tenue à peine enfilée. — Vous pouvez procéder à l’examen, dit-elle à l’attention des guérisseurs. Freya recule sur la défensive. — Ce n’est pas nécessaire, lâche-t-elle. Ma mère et moi échangeons un regard entendu. Il ne m’en faut pas davantage. Mes ombres frémissent une fois encore, réveillées par un ordre muet. Elles glissent jusqu’à Freya, s’enroulent autour de ses chevilles et de ses poignets, et la ramènent doucement au lit sans laisser place à la moindre résistance. — Rhaevan ! crache-t-elle. Je relâche la pression, juste assez pour qu’elle ne puisse pas se relever. Les guérisseurs s’affairent instantanément autour d’elle. Je recule de quelques pas et m’appuie contre l’une des colonnes du lit, les bras croisés sur la poitrine. Le regard accusateur de Freya me transperce. Je lui réponds d’un sourire narquois. Les guérisseurs procèdent aux vérifications cliniques. Leurs mains semblent voler au-dessus de son corps. Après quelques instants, ils hochent la tête, satisfaits, puis se retournent vers ma mère. — Votre Altesse, les constantes de la princesse sont revenues à la normale. Elle a repris des couleurs, sa respiration est régulière et ses blessures ont bien cicatrisé. Encore un jour ou deux de repos et elle sera entièrement rétablie. — Parfait. Merci, Messieurs. Vous pouvez disposer. Ils s’inclinent profondément, puis quittent la pièce en silence. Je soupire silencieusement, malgré moi, soulagé. Freya se redresse la mâchoire serrée, prête à bondir. Mes ombres l’enveloppent et la maintiennent plaquée contre le matelas. — Je ne veux pas que l’on me laisse encore endormie sans raison ! proteste-t-elle. Ma mère se tourne vers elle, le regard glacial. Je sens son pouvoir avant même d’en voir les effets. Cette pression subtile, cette autorité innée que lui confère son don de Tisseuse. — Taisez-vous, jeune fille, l’admoneste-t-elle. Freya tente de résister. Elle gronde entre ses dents, mais son corps se crispe. Elle s’agrippe aux draps comme si elle pouvait lutter contre l’injonction. Ma mère s’approche du lit, son regard toujours rivé sur elle. — Nous avons failli vous perdre à plusieurs reprises, dit-elle. D’abord à cause de votre mode de vie volage et de votre insubordination, et plus récemment à cause de votre intrusion lamentablement ratée dans l’enceinte du palais royal. Le regard de Freya passe de l’un à l’autre de nos visages à la recherche d’une échappatoire, ou du moins, d’un soutien. Bien que cela me serre le cœur de l’admettre, elle n’en trouvera pas ici. Pas ce soir. Je me redresse légèrement, le visage à nouveau sérieux. — Ma mère a raison, je dis. Ta vie avec ces contrebandiers t’a fait prendre de mauvaises habitudes. C’est de ma faute. J’aurais dû t’amener au palais plus tôt… — Mais tu n’aurais pas pu à cause de l’éveil, m’interrompt-elle. Tu m’as toi-même dit que… — Je ne voulais pas t’imposer ça trop tôt, oui. Mais le palais est grand. Te faire venir ici ne m’aurait pas empêché de rester éloigné de toi le temps nécessaire. Mais ce qui est fait est fait. Je me redresse entièrement et m’approche d’elle. Je me penche, prenant appui de chaque côté de son visage, mes bras encadrant son corps contre le lit. — À partir d’aujourd’hui, ma mère, mon père, mon frère et moi-même emploierons tous les moyens nécessaires pour y remédier. (Je la regarde droit dans les yeux.) Tu es entre nos mains et sous nos soins désormais, Livuarene. — Rhev… Elle frémit. Ce simple mouvement, aussi infime soit-il, suffit à tout faire basculer en moi. Je saisis sa mâchoire entre mes doigts, la maintenant juste assez pour m’assurer qu’elle ne détourne pas le regard, et l’embrasse. Soudain, le temps se fige autour de nous. Pendant un instant, le reste du monde n’existe plus. Je ne pense à plus rien d’autre que ce qui est là, sous mes doigts, sa respiration qui s’arrête une fraction de seconde et cette tension entre nous. Notre b****r n’est ni doux, ni brutal, mais chargé de tous les non-dits, tout ce qui déborde malgré nous. Un raclement de gorge discret résonne derrière nous. Je romps le contact, progressivement, sans quitter Freya des yeux. Son regard reste ancré au mien tandis que je me relève et recule de quelques pas. Je claque des doigts. Mes ombres se dissipent comme si elles n’avaient jamais été là. Les portes s’ouvrent. Elsie entre avec un plateau chargé d’un bol de bouillon fumant, un bout de pain accompagné de fromage, un fruit et un verre d’eau. Freya feule tel un petit chat acculé. La servante lève les yeux au ciel. Elle dépose le plateau sur la table de nuit libre avec une révérence avant de ressortir. Ma mère reporte immédiatement son attention sur Freya. Son don se déploie une fois de plus jusqu’à ma Livuarene. — Prenez le bol et buvez, ordonne-t-elle calmement. Freya grogne. Sa main se soulève d’elle-même et attrape le bol qu’elle boit docilement. Son visage crispé laisse supposer que chaque gorgée lui coûte un peu de sa dignité. — Bien. Maintenant, le verre. (Même punition, même docilité forcée. Ma mère l’observe, une lueur satisfaite dans les yeux.) Il va falloir que nous reprenions votre éducation. Votre attitude ne sied guère à une princesse, commente-t-elle sévèrement. Freya relève le menton. Elle avale son verre d’eau d’une traite puis, cherchant probablement à horripiler ma mère, engloutit son pain avec son fromage d’une traite. Sans hésiter, elle fait subir le même sort à sa pomme dont elle jette le trognon dans le bol vide. — Je suis une herboriste, pas une princesse, la contredit-elle calmement. — Ce n’est pas ce que disait le médaillon que mon fils a trouvé autour de votre cou. Freya blêmit. Sa main monte instinctivement vers son cou dénudé. Elle ouvre la bouche pour protester mais ma mère ne lui en laisse pas le temps. — Le prince Rhaevan s’entretiendra avec vous à ce sujet en temps et en heure. Pour le moment…rallongez-vous. Freya s’exécute malgré la frustration que cela lui procure. Je m’assois à ses côtés et extirpe de la poche de mon uniforme. Une lueur de panique traverse ses yeux. Sa respiration s’accélère. Je glisse un bras autour de ses épaules tremblantes. — Calme-toi, petite fleur, je lui intime d’une voix douce. Elle me lance un regard fulminant. — Je t’emm… Je rapproche mon visage du sien, l’ombre d’un sourire narquois sur les lèvres. — Langage. Sans lui laisser le temps de répondre, je plante l’aiguille dans son épaule et lui injecte le produit. Les effets du sédatif sont instantanés : ses muscles se relâchent, ses paupières battent et sa respiration se calme. Un feulement silencieux, ridicule et malgré tout adorable, s’échappent de ses lèvres. — Repose-toi encore un peu. Nous discuterons à ton réveil. Elle se débat un temps, s’emmêle dans la couverture, puis sombre d’un coup, lovée dans le creux de mon cou. Je reste un instant immobile à l’observer. Horgale entre dans la chambre sans frapper, aussi bourru qu’un ours que l’on aurait réveillé en pleine hibernation. — Votre Majesté, Votre Altesse, grogne-t-il en s’inclinant malgré tout. Sa Majesté le roi et Son Altesse le prince héritier aimeraient un rapport de l’évolution de la situation. — Très bien, dit ma mère, nous y allons de ce pas. Elle me lance un regard significatif, signe qu’il est l’heure pour moi de reprendre mes fonctions. Je colle mon front contre celui de Freya déjà profondément endormie. — À tout à l’heure, mon amour. Je l’embrasse sur le front, un geste que je ne m’autoriserais devant personne d’autre, encore moins devant mon père, puis me lève. — Je te la confie à nouveau, j’ajoute à l’attention d’Horgale. Fais-lui boire l’Elixir du Chevalier dès qu’elle se réveillera. — Hrmf…, marmonne l’intéressé dans sa barbe. Arrivé sur le pas de la porte, je m’arrête un instant et me retourne. Freya dort profondément, plusieurs mèches de cheveux tombées sur sa joue. Horgale s’est affalé dans un fauteuil près du lit, les bras croisés sur la poitrine, son regard bougon et scrutateur rivé sur elle. Ma mère s’approche derrière moi. — Nous allons avoir beaucoup à faire avec cet esprit indompté. Ce ne sera pas de tout repos. — Je sais, je soupire presque imperceptiblement. Elle pose une main rassurante sur mon épaule. — Viens, ton père et ton frère nous attendent. Freya est entre de bonnes mains avec Horgale. J’acquiesce. Dans un dernier regard, je claque fermement les portes et la suis, laissant Freya sous la garde bourrue mais loyale du nain de maison. ** ** ** ** **
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