1. Les radicaux libres
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Les radicaux libres
J’ai cru un moment qu’ils allaient me demander ce que je faisais là. Mais ils se sont contentés de me regarder sortir les poubelles en se foutant de ma gueule. Ces jeunes gars postés sur le trottoir me faisaient penser à des videurs triant le vilain monde débarquant à une soirée. Ils buvaient de la vodka et du vin dans le froid de décembre. Ils avaient deux chiens agressifs, sans muselière. Ils parlaient très fort. Certains d’entre eux étaient assis sur le capot des voitures en stationnement. Ils étaient là depuis le début d’après-midi. Sept. Moyenne : vingt-cinq ans. Je n’osais pas les questionner sur leur présence devant l’immeuble. Ils semblaient capables de tout, surtout du pire. On aurait dit des étudiants attardés, un peu crasseux, hésitant entre chômage et pré-clochardisation, pour faire cool ou que sais-je. Non, ils ne m’ont pas dit un mot quand j’ai balancé mes sacs-poubelles le long de la façade. Ils sont restés amorphes en fumant leur joint, puis ils se sont marrés en me reluquant de la tête aux pieds.
J’étais à peine remonté dans mon appartement que j’ai entendu de la musique résonner dans la rue. Les basses sourdes faisaient trembler les vitres. J’ai ouvert la fenêtre, pour voir. C’était bien les jeunes. Ils avaient installé une chaîne hi-fi et des gros baffles près de la porte d’entrée. La soirée promettait d’être longue. J’ai pris une canette de bière dans le frigo pour me détendre un peu. Je me suis allongé dans le canapé. Leur musique était tout bonnement inaudible, un mélange de reggae et de ska sur fond d’électro. J’ai essayé de me mettre sur off, enfoncé profond dans le divan, un coussin sur la tête pour atténuer le son. Peine perdue. J’ai regardé l’horloge : 19h47. Il était encore beaucoup trop tôt pour appeler les flics. J’allais devoir m’y coller moi-même. Je suis sorti sur le balcon et j’ai gueulé :
– Eh ! Oh ! Y a moyen de baisser la musique ?
L’un deux m’a tendu un doigt. La jeunesse d’aujourd’hui m’inquiétait. Les valeurs, le respect, rien de tout ça ne semblait plus les intéresser. Ils avaient visiblement décidé de me gâcher le début de soirée. On aurait dit des radicaux libres, des molécules instables, s’accouplant salement, se multipliant à l’infini, capables de détruire les cellules saines et de corrompre un organisme tout entier.
– O.K. J’arrive !
J’avais sans doute dit une connerie. Mais, dans ma vie, j’avais toujours assumé les mots que je crachais à la face du monde. Alors, je suis descendu, canette de bière à la main pour me donner une contenance. J’ai ouvert la porte principale de l’immeuble et je suis tombé nez à nez avec le groupe de jeunes. Ils avaient l’air surpris de me voir là. Ils pensaient certainement que j’allais me dégonfler au dernier moment. C’était mal me connaître. Un de leurs chiens est venu me flairer l’entrejambe. J’ai bu une gorgée de bière en cherchant qui pouvait bien être le meneur de cette b***e de jean-foutres. J’ai repéré un petit gars trapu avec un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux. Je me suis adressé à lui, comme s’il était le seul à même de me comprendre :
– Il va falloir songer à partir, les gars.
J’avais vu juste avec le type au bonnet. Il a bombé le torse et regardé les siens avant de lâcher :
– Tu te trompes, pépère. Je crois bien qu’on va rester !
J’ai vidé ma canette de bière et je l’ai écrasée dans ma main. Le bruit désagréable a fait aboyer le chien qui était toujours en train de renifler mes parties intimes. Les jeunes s’approchaient de moi de façon menaçante quand une voix nasillarde a ramené tout ce beau monde à la raison :
– Van Kroetsch ! J’aurais dû m’en douter !
C’était cet abruti de Dimitrios, le propriétaire de l’immeuble. Il avait arrêté sa voiture en plein milieu de la rue et baissé la vitre pour brailler. Ça se passait mal depuis la signature du bail. Mon haleine de bière l’avait régulièrement indisposé. Et elle le dérangeait toujours visiblement :
– Je vous prends sur le fait, Van Kroetsch ! Bière à la main ! Et avec des copains en plus, devant l’immeuble !
– Ce ne sont pas mes copains, monsieur Dimitrios…
– Je ne veux rien savoir. Hors de ma vue ! Vous et vos petits amis !
Les jeunes étaient pliés de rires.
– Je ne veux plus de ça, Van Kroetsch ! Vous m’avez compris ?
Dimitrios a donné des gros coups de gaz avant de démarrer en trombe. On a tous regardé la voiture disparaître au bout de la rue. Puis le meneur de la b***e s’est à nouveau tourné vers moi :
– Alors, comme ça, on n’est pas tes copains ?
Le ton montait. J’ai lâché prise ; je n’allais quand même pas en venir aux mains avec des gamins. J’étais chez moi depuis quelques minutes lorsque la musique et les rires ont à nouveau retenti dans la rue.