I – Vincent et hugo

815 Mots
I VINCENT ET HUGOBelle-Île, Sauzon – Le 1er avril Plantés, droits comme des I, regards fixes, leurs épaules se touchaient. Au garde-à-vous, les deux hommes ressemblaient à deux soldats de plomb ayant enfilé des pardessus anthracite. Mal à l’aise, ils retenaient leur respiration. La maquette d’un trois-mâts flottait non pas au-dessus des flots mais bien dans les airs. Ce vieux gréement, Vincent semblait le contempler avec fascination. Vision aérienne et intrigante. La contemplation était feinte, son esprit vagabondait uniquement au gré des œuvres exposées. Ses yeux surfaient sur une vague invisible, passant de la crête du mât d’artimon de cette maquette au pont d’une autre, celle d’une chaloupe sardinière, pour finir leur course sur la verticalité de l’imposante toile accrochée sur le mur à quelques mètres en face de lui. Couleurs vives du portrait, le personnage arborait une magnifique chevelure. Magie du lieu, aspiration par cette huile anonyme et transport par les notes de musique qui résonnaient en lui avec force. Soudain, Vincent expira et, de sa bouche, un murmure filtra : — Par troll, tu suggères une créature machiavélique aux pieds crochus. Hugo esquissa un sourire discret, extrêmement discret, avant de répondre à voix basse à Vincent. — Non… enfin presque, une internaute malfaisante qui bave sur les forums. — Quoi qu’il en soit, elle n’est pas venue au rendez-vous. — Donc, j’avais vu juste, elle m’a tout l’air d’être un troll. Bien que son français soit parfait, Hugo roulait les « r ». En l’entendant prononcer le terme « troll » avec son accent hispanique, Vincent perçut ce souffle sans poids comme un immatériel bruissement de feuilles. À peine la mélodie automnale s’était-elle envolée, qu’il grimaça. Dents à peine desserrées, Hugo renchérit sur le ton de la confidence. — Excuse-moi mais ton histoire est quelque peu glauque. Draguer sur les réseaux sociaux, déclarer sa flamme sur un “chat”, voire s’engager sans jamais avoir même senti l’épiderme de l’élue frémir sous ses doigts… Franchement, je n’adhère pas au concept. — Moi non plus. Mais avec elle, c’est différent. — Différent, en quoi ? Je t’écoute, quelles sont tes références ? — Aucune. Différent, c’est tout. — Un peu court comme argumentaire. — Sur le Net, on se parle, on se claque la porte au nez, on revient et on se réconcilie. Comme dans la vraie vie. — Quelle porte, uniquement un trou de serrure virtuelle et ce « on » mate par ce trou… — Pas du tout, on… — On, on… Je te parle de toi et de cette fille. — Daphné, elle se prénomme Daphné. — Même son prénom sonne faux. Je flaire la contrefaçon, l’arnaque sur le produit made in Grèce. — Elle n’est pas un produit. — Elle agit comme si elle l’était, en faisant monter les enchères affectives. Donc, elle t’a posé un lapin. — Absolument pas. — Avoue, tu l’attendais fébrilement dans ce bar et lorsqu’elle en a franchi le seuil, comme elle avait un faciès repoussant, tu t’es lâchement éclipsé pour te planquer aux toilettes. — Si c’est un interrogatoire, ce n’est pas le lieu… La vérité, elle a eu un empêchement. Cela arrive à tout le monde, un empêchement. — OK. Inutile de t’emporter. Parle moins fort. Une femme vêtue intégralement de noir se retourna, foudroyant du regard les deux hommes. Vincent baissa la tête et se mit à fixer le bout de ses chaussures parfaitement cirées. Quelques secondes plus tard, considérant que la musique couvrirait suffisamment ses murmures et lui éviterait les foudres de la femme en noir, il chuchota à Hugo, debout à sa droite. — Je ne suis pas le genre de type à me complaire dans ma bulle virtuelle. Je ne vais pas tomber amoureux de mon écran tactile. — Préférable. Quel genre d’empêchement ? — L’hospitalisation de sa grand-tante. Fracture du fémur. — Ah… Bête. — Tu doutes ? — Et toi ? — Daphné est très proche de sa famille. — Quant à toi, tu es trop proche de ton smartphone. Je parierais qu’il t’accompagne jour et nuit, où que tu ailles, quoi que tu fasses. — Du nomadisme connecté. — J’avais raison, ta puce te suit partout. — Chacun trouve son bonheur là où il le peut. — Fais gaffe aux vibrations, mon ami… Vincent ne répondit pas. Après une minute de silence, il susurra : — James m’avait avoué qu’il voulait se faire enterrer avec son smartphone. — Glauque, je persiste. Donc, tu la vois quand, ta dulcinée ? — Plus aucune nouvelle depuis huit jours. — Que diable, un peu de cran, passe-lui sur-le-champ ce coup de fil fatal. — Tu es dingue, pas ici. En plus, blasphémer en ce lieu… — Allez, tu n’as qu’une vie. Tout peut si vite basculer. — Pas tort. Enfin, ça craint un peu. Vincent retroussa sa lèvre supérieure, affichant le sourire du matou tigré d’Alice au pays des merveilles. La couleur de sa peau, d’un brun métissé, faisait ressortir la blancheur de ses dents. Délicatement, de la poche de son pardessus sur mesure, il sortit l’objet du futur délit puis composa le numéro de Daphné en toute discrétion. La musique cessa enfin. Devant l’autel, le prêtre prit son inspiration, ouvrit la bouche, prêt à débuter son homélie funèbre. Soudain, provenant du cercueil placé dans la travée centrale face à lui, une sonnerie sourde retentit. L’homme de Dieu se figea. Interloqué, il demeura muet. Sur tous les visages qui lui faisaient face, tous, il put lire la consternation. Les neurones de la cinquantaine de personnes massée dans l’église Saint-Nicolas de Sauzon, s’affolèrent, dans un silence religieux. Vincent pressa avec force l’avant-bras d’Hugo. Ce dernier bredouilla : — Mierda…
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