II – Mathias

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II MATHIASTokyo – Quartier de Roppongi La tête à l’envers ou plutôt la terre à l’envers, le décalage horaire était-ce cela ? Les aiguilles de son horloge interne tournaient à contresens depuis que Mathias vivait le jour en pleine nuit. Huit jours sans véritable sommeil dans une ville où le jour se confond avec la nuit. Les rares façades des buildings qui ne s’étaient pas transformées en publicité géante ressemblaient à des écrans plasma orphelins, dépourvus de pixels. Mathias avait réussi à dénicher et même à entrer dans un savoureux immeuble ne vantant rien sur sa façade de verre, un édifice exceptionnel, pour lui qui n’était pas un Tokyoïte avide d’étoiles accrochées aux fenêtres. Assis sur un inconfortable tabouret face à une tablette en acier, il fixait la vitre. Clairement, l’inconfort du lieu signifiait qu’il n’était pas question de rester flâner là. Le temps d’allumer une cigarette, de la griller jusqu’au filtre, d’écraser le mégot dans un cendrier et de regagner la rue. Vite, agir vite pour fuir le délit. Pourtant, le spectacle aurait valu la peine de s’attarder dans la bulle enfumée. Par-delà la baie vitrée du deuxième étage de l’immeuble situé à l’angle d’un croisement, la ville s’agitait dans la nuit, les taxis s’affolaient, les passants se massaient : fourmilière grouillante et colorée où chaque être suivait un fil invisible, connu de lui seul. Aucun choc frontal, tous savaient où aller, comment y aller, comment se comporter. Des règles régentaient parfaitement l’ensemble pour donner une cohérence au monde d’en bas. À Tokyo, il n’était pas simple de griller une cigarette dans la rue. En revanche, les bars de nuit, les restaurants d’after-work accueillaient les fumeurs. Cigarette et alcool pour les hommes à la sortie du travail. Parfois, une masse compacte d’anonymes, tous debout sur le bitume, se pressait sans toutefois se toucher, fumant à l’air libre dans un espace dédié aux fumeurs. Étrange. Souvent, ces fumeurs se regroupaient dans un aquarium. Des cinq hommes présents dans l’aquarium, Mathias était le seul à contempler le spectacle de la rue. Les autres fixaient l’écran de leur portable. Ailleurs, ils étaient tous ailleurs, mais où ? « James aurait aimé cette ville, ultra-connectée », songea-t-il. Nerveux, Mathias consulta sa montre. Elle était encore à l’heure française. Seize heures en France et il n’avait pas sommeil ici. De l’autre côté de la terre, quatre coups venaient de sonner au clocher d’une petite église française, probablement que le prêtre baissait la tête, que les fidèles serviteurs de Dieu se signaient. James venait de tirer définitivement sa révérence au monde des vivants. Mathias sortit son paquet de la poche de sa veste, joua avec son briquet : flamme de la vie, perte d’un ami, ultime hommage. Il regarda le spectacle qui se jouait en bas sans même le voir. Les yeux humides, le regard fixe. Soudain, il crut reconnaître James au milieu de la foule. Était-ce lui l’homme au chapeau melon, l’être sans visage, celui-là même que Magritte avait peint à l’infini, déclinaison obsessionnelle de monsieur Tout-le-Monde, de l’unique ? Ce ne pouvait pas être James, évidemment. Une main se posa sur son épaule. Surpris, il se retourna puis, calmement, offrit du feu au Japonais qui hochait la tête. Pas un mot, un hochement du chef pour s’exprimer, pour s’excuser de ne pas avoir de briquet, pour remercier, pour exister face à un étranger perdu dans l’aquarium tout comme lui. Mathias n’alluma pas la cigarette qu’il tenait entre ses doigts. Dans l’expression « mourir d’envie », le verbe mourir le glaçait. Dans deux heures, Mathias remettrait sa carte d’embarquement à une hôtesse. Il sortit de la bulle. Des millions de parapluies transparents s’ouvrirent dans une communion parfaite, protégeant Tokyo de la pluie. Il pleuvait sur la ville, il pleuvait dans son cœur. De l’autre côté de la planète, un ami venait de faire ses adieux.
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