III
GRETAParis 20e – Une semaine plus tard
Le 8 avril au matin, square Édouard-Vaillant, deux pies batifolaient sur le gazon fraîchement tondu. Leurs longues queues caressaient l’herbe vert tendre. Nerveuse, Greta, assise sur un banc, croisa ses jambes puis les décroisa. Par le glissement de son genou droit sur le gauche, elle amplifiait l’effet de brillance du voile de ses bas, suggérant une transparence parfaite. Longuement, elle contempla ses ongles vernis à la couleur grenat avant de tapoter enfin le bras d’Hugo avec une délicatesse extrême.
— Ainsi, dans l’église, personne n’a ouvert le cercueil.
— Pour quoi faire ?
— Pour répondre.
Hugo haussa les épaules.
— Mais qu’est-ce que tu t’imagines, nous étions tous totalement chavirés.
Déçue tout autant qu’irritée, Greta renchérit.
— Tous bouleversés, même celui qui a déposé le portable à côté de la dépouille.
Greta marqua un temps d’arrêt, le terme “dépouille” lui était venu naturellement. Pourtant il sonnait faux dans sa bouche, même s’il tintait juste aux oreilles d’Hugo. Elle se racla légèrement la gorge pour affirmer :
— Enfin, le type aurait pu y songer qu’il pouvait se mettre en branle à tout moment. Le genre mode vibreur, ce n’est pas sorcier.
— Celui ou celle qui a osé introduire l’objet dans la poche de la veste de James n’a pas dû y penser.
— Morbide et étrange, ce coup du téléphone déplacé. Tu le savais, qu’il voulait se faire enterrer avec son portable ?
— Il est fréquent que des proches glissent des petits objets ayant appartenu au défunt près du corps. Je crois me souvenir que James en avait émis le souhait de son vivant.
Greta frissonna.
— Moi, j’ai du mal à parler de ces choses. Incinéré ou pas, enterré ou pas, grignoté par les vers ou pas.
— Passé 40 ans, on se permet d’évoquer le sujet, lui rétorqua Hugo.
N’imaginant même pas que la remarque lui était adressée, Greta questionna :
— Il avait 40 ?
— Quarante-deux.
— Je lui en aurais donné 39. Enfin, je le connaissais à peine.
Hugo esquissa un sourire. Avec effronterie, elle mentait sans vergogne. Elle savait exactement quel était l’âge de James.
— En réalité, vous vous étiez perdus de vue, rétorqua Hugo.
— Tout à fait, preuve en est, je n’ai pas été conviée à son enterrement.
Hugo fut surpris par la remarque. Greta empilait les invitations sur papier glacé : cocktails, vernissages, avant-premières, marques d’attention de galeristes plus ou moins connus. Elle aimait se montrer en public, quelles que soient les sollicitations, pour glorifier une vague relation tout autant que pour conspuer un ami ou même applaudir un ennemi. Narquois, il lui claqua :
— Pas besoin de carton dans de telles circonstances. D’habitude…
— Habituellement, je m’incruste, c’est ce que tu sous-entends. Je vois à ton petit sourire moqueur que tu as une piètre opinion de moi.
Un joggeur s’arrêta dans l’allée à quelques mètres du banc et fit quelques étirements. Avant qu’il ne s’apprête à repartir à petites foulées en direction du kiosque à musique, Greta prit le temps de le toiser de bas en haut puis subitement s’en désintéressa et se tourna vers Hugo.
— Le cercueil, était-il plombé ?
Greta plissa le front, marquant ainsi sa réflexion. Préoccupée, elle se mit à parler avec emportement.
— Déjà que l’on capte mal dans une église, alors dans une caisse plombée… Tu crois qu’il y a du réseau sous terre ? Et la batterie ? Techniquement aberrant. Pourquoi James aurait-il agi de la sorte ? Enfin, pourquoi aurait-il souhaité être enterré avec son portable ?
Étourdi par le foisonnement de questions, Hugo abdiqua.
— Il faut croire qu’il avait ses raisons.
— À mon avis, il souhaitait que personne n’aille fouiller dans sa vie. C’est ça. Les photos, les vidéos, la messagerie, tout ! C’était bien son portable, le sien ?
— J’imagine mais je ne pourrais l’affirmer. C’est compliqué.
— Donc, comme je le supposais, personne n’a eu le culot d’ouvrir le cercueil.
— Détrompe-toi, il a été ouvert mais plus tard.
Sourire aux lèvres, elle semblait attendre qu’un miel malsain sorte de la bouche de son informateur, qui ne se laissait pas aller facilement aux confidences. Elle renchérit.
— Sa vie va être passée à la cribleuse. L’enterrement a été reporté, je suppose.
— Tu n’as toujours pas reçu de carton ? lança ironiquement Hugo.
La jeune femme dodelina de la tête.
— Le portable fait de nous tous des passe-murailles.
— James se plaçait au summum de cet art.
— Je ne sais pas encore si je voudrais finir en cendres et que mes restes soient dispersés dans le jardin du souvenir. Néanmoins, ce que je peux affirmer dès à présent, c’est que mon code PIN, eh bien, je l’emporterais où que j’aille, au septième ciel, en enfer ou au nirvana des nanas. Parce que mes textos, même les plus anodins, les « koi29 » ou « kestufé », eh bien je ne veux pas que mes copines les lisent après ma mort.
Sa myriade de copines rendait Greta pathétique aux yeux d’Hugo. Elle se comportait telle une adolescente avec des secrets de gamines alors qu’elle était en réalité une adulte d’âge mûr refusant de vieillir. Hugo se devait de recentrer les propos de Greta.
— Peut-être que James avait des choses bien moins anodines à cacher. Si tel est le cas, la police le découvrira vite.
— La police ! Pire que les copines, les gendarmes… Quoi que. Mais, pourquoi la police ? Ce n’est pas une affaire d’État que de vouloir passer dans l’au-delà en compagnie de son smartphone.
— Tu n’es pas au courant pour l’autopsie ?
Le nez de Greta se retroussa.
— L’autopsie ?
— Suspicion d’empoisonnement.
Greta écarquilla les yeux. Ses longs cils parfaitement lissés se mirent à battre de façon irrépressible.
— Énormissime ! Raconte.
— Intoxication à l’eau, lui asséna sèchement Hugo.
— Comment cela, un excès de glaçons dans son whisky ?
— La part des anges.
— Quel ange ?
Prenant conscience que la mort de James pouvait ne pas être accidentelle, elle commença à s’agiter sur le banc. Pour clore la conversation, Hugo s’empressa d’annoncer :
— Excuse-moi, je suis overbooké en ce moment, aussi je vais devoir te laisser. Au fait, ton séjour à Tokyo s’est bien passé ?
Comme pour s’étourdir de paroles, elle se mit à s’exprimer avec un débit plus rapide.
— Oui. Deux semaines palpitantes. Je suis arrivée à l’aéroport en pleine nuit, Toshima m’attendait comme prévu mais je n’ai pas pu voir…
En se levant du banc, Hugo coupa court au monologue qui s’annonçait. Il regrettait d’avoir relancé la conversation en questionnant Greta sur son voyage au pays du Soleil levant. Tout autant, il se maudissait de l’avoir croisée dans le square. Évidemment, elle résidait à deux pas de chez lui, ce qui justifiait cette rencontre qui, selon lui, n’avait rien de fortuit. Greta connaissait fort bien ses habitudes et il aurait parié qu’elle l’attendait dans le square depuis une bonne heure. Hugo hésita avant de s’engager dans l’allée, il se retourna et lui sourit, il devait faire preuve d’un minimum d’attention à son égard compte tenu des circonstances. En guise d’adieu, il lui lança :
— Une autre fois, nous prendrons le temps d’en parler plus en détail.
Greta le héla :
— N’oublie pas que nous avons rendez-vous dans trois jours… Mon beau latino !
Hugo ne se retourna pas une seconde fois, il n’était pas près d’oublier ce fameux rendez-vous et elle le savait pertinemment.