IV
CLÉMENCEParis – La Défense – Le 8 avril, fin de matinée
Tout comme Greta, son amie et collègue, Clémence n’était pas adepte du “no make up”. Le naturel marchait pour les jeunes filles mais pas pour cette quadra, aux cheveux blond platine, qui acceptait volontiers de mentir sur son âge. Elle traquait la moindre ride, se maquillait savamment et cultivait l’art de mettre son corps en valeur en choisissant des tenues qui l’avantageaient généreusement. Évasive en ce qui concernait sa date de naissance, elle avouait aisément être hypocondriaque à plein temps, en précisant que là était son seul défaut.
Dans la firme qui l’employait, les bruits de couloir résonnaient contre la tôle de la machine à café. L’espace détente, deux tabourets installés devant un minuscule comptoir, se prêtait à l’échange rapide d’informations, professionnelles parfois et personnelles le plus souvent. Le bout de sa langue vint chercher le filet de mousse à la caféine posé sur sa lèvre supérieure pour le ramener avec délicatesse dans sa bouche.
Elle avala une gorgée tout en dévisageant Vincent, puis se lança enfin.
— Alors, qu’est-ce qu’ils ont découvert ?
— Qu’il souffrait de nomophobie.
— Cette maladie m’est totalement inconnue. D’ailleurs, une phobie n’est pas mortelle. C’est vrai que, la dernière fois que je l’ai vu, il se traînait une tête de déterré et avait perdu quelques kilos. Peut-être faisait-il un régime pour conserver la ligne ? Enfin, comme il me semblait en petite forme… et que je l’ai croisé incidemment quelques jours avant son décès. Ce ne serait pas contagieux, par hasard ?
— Probable, mais nous sommes tous plus ou moins atteints.
Inquiète, Clémence retroussa son nez.
— Donc, la nomo… maladie infectieuse ?
— Étrange infection, en vérité, une peur, la peur incontrôlable d’être séparé de son portable. En moyenne, James le consultait deux cents fois par jour.
Poussant un grand soupir de soulagement, Clémence répondit :
— Je suis rassurée, parce que… Greta m’avait raconté n’importe quoi, une intoxication à l’eau, selon elle.
— Intoxication n’est pas le terme qui convient.
— Comment cela ? Il aurait fait un malaise à la suite de cette intoxication, puis une mauvaise chute. Terrible accident !
— Tu as dû mal comprendre, c’est bien plus sinistre, empoisonnement à l’eau.
— Mince alors, il aurait bu de l’eau croupie, moi qui n’ai pas cru Greta tout à l’heure. Aurais-je mal interprété ses propos ? Je vais lui envoyer un SMS, tout de suite… Eau du robinet ou minérale ? questionna-t-elle, tout en tapotant sur l’écran de son smartphone.
— Pourrais-tu attendre que je sois parti pour contacter Greta ?
— Excuse-moi.
Vincent pesta :
— Des centaines d’amis sur les réseaux sociaux et une cinquantaine de personnes à son enterrement. Déprimant, quand on y songe. En fait, l’amitié ne se résume pas à un clic.
Nerveux, Vincent fouilla dans la poche de sa veste à la recherche d’une pièce de monnaie.
— Tu étais au courant que James avait payé pour participer à un jeu ?
Les yeux de Clémence fixaient son écran.
— Tu disais… Un jeu de piste ?
— Non, plutôt jeu du cirque ! s’exclama Vincent, exaspéré.
— Quel rapport avec son décès, enfin avec cet effarant empoisonnement ?
— Probablement qu’il n’y a pas de lien. Je me fais peut-être des idées.
— Combien lui avait coûté sa participation à ce jeu ?
Une pièce dans la fente et le café se mit à couler dans le gobelet. Vincent récupéra sa boisson fumante.
— Un paquet de monnaie sonnante et trébuchante.
— Le jeu devait en valoir la chandelle pour que James ait accepté de casser sa tirelire. Tu gagnes quoi ?
— Mystère. Pour être dans le secret des dieux, il faut avoir le code à quatre chiffres.
— Comme un code PIN.
Surpris par la remarque, Vincent acquiesça d’un mouvement du menton. Bien que notoirement idiote de son point de vue, Clémence pouvait parfois faire preuve de bon sens. Elle le surprenait par son phrasé naturel cadrant fort peu avec son physique sophistiqué.
Elle l’interloqua lorsqu’elle s’exclama :
— Énormément, il avait énormément d’argent !
— Aucune indécence à cet état.
— Seule indécence dans son cas, lui présenter la note au restaurant.
— D’accord avec toi. Enfin, les bons petits plats, c’est bien fini pour lui.
— James était plutôt haricots verts… Alors, tu m’as bien dit qu’il a été empoisonné, c’est monstrueux. Pour moi, James restera une véritable énigme. Énigmatique jusque dans la mort. Se faire enterrer au pays des pierres qui poussent, c’était déjà étrange…
— En Bretagne, Clémence.
— C’est ça, dans la contrée des pierres dressées. Pas loin de Carnac.
— Si tu veux, à Belle-Île plus précisément. Caveau de famille, ça te parle ?
— OK. Rien que de songer à toute cette eau, j’en ai le mal de mer. Et Hugo, il avait fait le voyage au pays du granit ?
— Nous étions ensemble à l’enterrement et j’aurais préféré qu’il ne m’accompagne pas.
D’un geste maîtrisé, elle jeta son gobelet dans la poubelle. Cette remarque assassine lui plaisait. Elle ne supportait pas Hugo alors qu’elle avait un petit faible pour Vincent. Métis aux allures de dandy, il la fascinait. Plus tard, un jour, elle lui lâcherait la vérité. Ensemble, formeraient-ils un couple d’associés tout autant que d’amants ? Elle deviendrait son double sur lequel il pourrait compter.
Pour le moment, ce grand timide programmait l’amour, surfant sur des applications de rencontre. Le hasard ne lui suffisait pas, il se nourrissait d’amour programmé. Pernicieux logiciel, songea Clémence.
Elle tritura une de ses mèches blondes et demanda sans vraiment réfléchir :
— Le concepteur de ce jeu, est-il connu ?
— Son pseudo l’est. Argy.