V – Argynnis

1247 Mots
V ARGYNNISBanlieue parisienne – Le 11 avril, à l’aube Argy, diminutif d’Argynnis, avait tout juste 24 ans. Argy, étrangère à son époque, portait toujours ses lunettes “repousse-mec” et ce, dès le lever. Elle ne s’en séparait jamais, hormis lorsque, enfin seule dans son studio, elle effectuait des chorégraphies de danse contemporaine en combinaison blanche, façon peintre en bâtiment promu fortuitement quadrille. Hypnotique jardin secret atteint par la myopie d’un lys sans tutu. Elle exposait du duvet sous ses bras, vocalisait dans sa minuscule salle de bains avec sa brosse à cheveux en guise de micro. Le célibat permettait cela, se perdre physiquement en se négligeant et en oubliant le douloureux glissement de la lame de rasoir sous les aisselles. Quant au décor, il cadrait avec le personnage, épuré à l’extrême ou, mieux, vidé de tout superflu. Rien sur les murs, hormis un portrait en noir et blanc curieusement colorisé à la main. Créature surannée, comme sortie des pages en papier glacé de Glamour, aux lèvres pulpeuses soulignées par un trait au feutre carmin, sa mère. Citadine décalée, son jean pelé comme un oignon laissait passer l’air. Argy était limite anorexique. Le haut de son pantalon s’accrochait à ses hanches, retenu par un doux miracle, en l’occurrence une ceinture en cordage bleu tressé. Sans fesse, tout jean moulant perdait son unique sens, celui de la séduction. Argynnis traînait son corps d’adolescente androgyne tel un mal incurable. En cherchant bien, elle savait qu’il lui aurait été aisé de trouver pire qu’elle, un malade bien plus profondément atteint. À Paris, tout était possible. Il suffisait de se rendre à la supérette la plus proche pour rencontrer d’étranges créatures filiformes vêtues de tenues bigarrées. En banlieue parisienne, les rues de son quartier foisonnaient elles aussi d’êtres singuliers. Mais comme le temps lui était compté, flâner tout en dévisageant le quidam attendrait. Son train ne l’attendrait pas. Depuis qu’elle était tombée sur une effarante publicité dans la presse, elle crevait de trouille. Cette annonce publicitaire s’adressait à elle à mots couverts. Bientôt, quelqu’un allait remonter jusqu’à elle parce qu’il existait toujours une personne qui serait suffisamment futée, ténue, féroce pour dénouer le sac de nœuds. À l’instant même où elle serait découverte, elle ne donnerait pas cher de sa peau, de son épiderme non épilé. Alors, à l’aube, elle enfila des gants de ménage, nettoya de fond en comble son petit appartement puis jeta son linge de maison dans un sac-poubelle. Elle fit place nette, rangea la photographie de sa mère dans une pochette et claqua la porte de son appartement. Mademoiselle Daphné, la résidente domiciliée au quatrième étage, porte B, disparaissait à jamais. Il était grand temps pour elle de redevenir Argynnis Pencoët ou, mieux, Argy. En bas de son immeuble, sac de voyage sur l’épaule, Argy croisa Paul, le petit-fils de la concierge. C’était le rayon de soleil qui lui faisait tant défaut en ce moment. Le jeune utilisait son smartphone pour photographier les chevilles des filles, tout en tenant en laisse le chien de sa mamie, un Jack Russel aboyeur. L’adolescent avait un truc à lui, un stratagème de chasse imparable. Il faisait mine de ramasser les crottes du toutou en se pliant en quatre, à fleur de trottoir et des jambes des belles. Ni pitoyable, ni impudique, le gamin assumait sa lubie libidinale, le cliché volé donnant la vedette à un bout de chair, à une fine articulation d’une ineffable beauté. Pas malsain mais différent des autres jeunes de son âge, il s’évertuait à pousser à l’ombre d’un réverbère. Sa vie défilait par séquences et gros plans, des photos de ballerines et des vidéos aux b****s-sons tout juste ponctuées des claquements de talons d’escarpins anonymes. Un jour Argy lui offrirait un Golden Globe, statuette du meilleur acteur du cinéma de son quartier. Dans sa banlieue, il n’y avait que déshérence inavouée, des gens qui décrochaient, accros aux antidépresseurs et aux substances plus ou moins licites. Au moins, ce gamin se raccrochait aux branches d’un arbre magique aux fruits pulpeux en forme de chevilles féminines. Argy portait en elle un sentiment ambivalent, d’amour et de haine pour les habitants de ce quartier qui l’avaient accueillie sans rien lui demander en retour. Soudain, Argy se sentit perdue et pressa le pas. Ce ne serait pas une sinécure de passer l’épreuve du RER au petit matin, puis de rejoindre la gare pour prendre un train grandes lignes. Dans la gare, le gaillard la dévisagea. Ensuite, la goutte perla du goulot à la bouche de cet homme. Bouteille de bière à la main, l’inconnu se colla à sa cuisse et lui hurla dans l’oreille « Ben, t’es belle, comme ça. Si tu me filais un coup de botte dans le cul, je finirais porte de Clignancourt ! » Ivre de grands espaces et de liberté, ce type régnait sur cet escalator, arête centrale d’un poisson géant nommé Montparnasse. Argynnis pencha la tête. Ses cuissardes enrobaient la chair de ses cuisses, la protégeaient tout en l’exhibant. L’escalier roulait, le tapis glissait sur les mots crus. Elle ne répondit pas. Hautement préférable. Dans le hall de la gare, le type éméché l’oublia subitement et s’en prit à deux agents de sécurité. Il leur lança « qu’en tant que champion d’échecs reconverti en chef de gare, il leur conseillait d’aller se faire voir au Capitole. » Si les termes déraillaient, le train de Argy était annoncé bien à l’heure. Le monde tournait carré dans un aquarium rond. À Paris, tout un chacun surnageait sans prêter attention à celui qui se noyait juste à ses côtés. Rentrer à Belle-Île pour retomber en enfance en récupérant sa bouée familiale en forme de canard, là était son seul désir. Là-bas, il lui serait inutile de tricher sur son âge ou sur sa carrière, de se parer de tous les trucs clinquants qui donnent bonne mine. Là-bas, les îliens n’étaient pas bronzés, uniquement burinés, sans passer en cabine et griller sous une lampe tel un toast du brunch dominical. Là-bas, elle redeviendrait Argy, la petite-fille de Marie Pencoët. Pourtant l’idée de ce retour précipité oppressait sa poitrine. C’est l’estomac noué que, devant le comptoir d’une sandwicherie, Argy se positionna dans la file. Elle acheta une cannette de soda, but d’un trait la boisson et introduisit dans la cannette vide la puce de son portable. Ensuite elle jeta le tout dans une poubelle. Satanés chiffres, maudits nombres, foutus logiciels, songea-t-elle. À 8 h 56, elle s’installa place no 24 dans le wagon no 12 du train à grande vitesse, une sucette framboise dans la bouche, face à une demoiselle, addict à l’acide hyaluronique et crèmes de nuit… enfin, accro au blush. Le voyage s’annonçait “make up” et plaisant de ce fait. Dès le tunnel passé, sa voisine se jeta sur son portable, affamée. Elle chuchota « Baby, qu’est-ce que la vie ? Une architecture, une croissance. Alors, le cristal est vivant, matière structurée, tout comme un trou noir en perpétuelle expansion. » Argy dévisagea la planète pensante qui refaisait le monde par ondes interposées, tout en clignant des paupières et en humectant ses lèvres. Argy constata que sa voisine avait de sublimes chevilles, qui auraient totalement affolé Paul. Luciole pastel du wagon, la jeune fille jouait la star et Argy se sentit soudainement grenouille. Elle se leva et ne revint jamais à sa place. Elle termina le voyage au wagon-restaurant, le nez collé à la vitre. La campagne défila à grande vitesse, tel un vieux film muet passé en accéléré, où il ne se passait rien de palpitant. La province débutait ainsi par touches. Les décalcomanies se plaquaient puis défilaient sur un fond de décor verdoyant ou encore brun, des éoliennes ou libellules géantes semblaient masquer l’ombre d’un château d’eau avant d’avaler la courbure d’une vache ou encore la silhouette fuyante posée sur la selle d’un vélo. La foule était restée à la porte de la capitale. Argy se sentit bien mais elle savait pertinemment que ce répit ne serait que de courte durée.
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