VI
VERS SON ÎLEGare d’Auray
En descendant du train, Argy se dit mentalement « Ça va faire mal. » Clairement, sa grand-mère ne la reconnaîtrait pas. En deux ans de vie parisienne, elle avait perdu l’essentiel de ce qui la caractérisait autrefois, sa fraîcheur de rose et sa quinzaine de kilos en trop. Partie le bagage lourd, elle revenait le sac ultra-light. À l’âge où les limites n’existent pas, elle les avait atteintes, grillant toutes ses cartouches, celles de la fille saine et armée pour affronter le pire. Rentrer sans son décolleté ultra-généreux et ses courbes girondes. Argy fleurait la malsaine à plein nez. Sa grand-mère plisserait les yeux, cherchant au-delà du visage émacié le souvenir d’une enfant aux joues pleines et rondes. Argy réitéra, mais cette fois à haute voix « Carrément mal. » Beau avoir mis des couches sur le dos, rien n’y ferait, sa grand-mère verrait tout. Cette cerise noire, juteuse et sucrée, en l’occurrence Grand’mam, contorsionnerait sa bouche gravement puis lui tendrait les bras pour l’avaler toute crue. Desserrant l’étreinte, Argy marmonnerait « Faute à la pollution. » Explication bancale, le coup du CO2 et des gaz d’échappement. Ses paroles déclencheraient un « Je te fais des crêpes », acéré. Le « des crêpes » – au beurre salé, il s’entend – revêtait la médication provinciale sans ordonnance. Dans son bourg natal, les gens, les braves et les moins braves se soignaient au corps gras. “Magic touch” pour affronter les tempêtes.
Argy s’apprêtait à prendre le bus parce que, là où elle allait, la presqu’île de Quiberon, la ligne ferroviaire ne fonctionnait qu’à la belle saison. En hiver, ils étaient tous ravitaillés par les corbeaux, en été par les mouettes rieuses. Quiberon, étape en vue d’atteindre le bout du monde ou, mieux, le début de son monde perdu – son île natale, son coin de paradis –, elle s’en rapprochait la peur au ventre.
L’autocar s’évanouit dans une brume diffuse tandis qu’un long serpent de silhouettes d’hommes d’âge mûr attendait devant un camion d’outillage. Le ravitaillement en tournevis et ustensiles incroyables se faisait ainsi. Catalogue dans la poche, petite croix notée sur une page devant l’article choisi, puis le Messie arrivait, une fois tous les quinze jours. Merveilleux, ce “non-changement” conceptualisait un phénomène étrange, le lieu de vente éphémère, le sapin de Noël ambulant du bricoleur de 78 ans et plus.
Le brouillard se dissipa peu à peu, l’isthme de Penthièvre se révéla entièrement, l’Océan la submergea. Le nez collé à la vitre de l’autocar, Argy sentit puissamment monter en elle cet appel du large. Puis vint le terminus. Pour une îlienne comme elle, le terminus ne terminait rien, il annonçait uniquement le début d’un autre voyage au-dessus des flots. Près de la gare maritime de Quiberon, l’autocar stationna et Argy se leva de son siège. Elle posa le pied droit sur le macadam du parking puis se risqua à y mettre le gauche. Naturellement, Argy salua un homme, ancien maître d’école à Bangor, d’un lever de la main. Méfiant, il regarda avec insistance les bottes de Argy puis retourna le geste et passa bien vite son chemin. Argy sut qu’il ne la remettait pas. Ce signe sentait « Ça va faire pire que mal. » Pourtant, il était préférable que ni cet instituteur en retraite, ni quiconque ne la reconnaisse. Elle rabattit la capuche de son sweat sur sa tête.
Sur le bateau, elle s’installa en cabine, pont 4, à sa place habituelle. Vouloir perdre ses habitudes en s’éloignant physiquement, les retrouver simplement en s’asseyant côté hublot, elle en était là. Le rituel quasi superstitieux de l’emplacement de choix lors de la traversée en mer lui avait-il manqué à ce point ? Un îlien, dès son plus jeune âge, savait qu’il y avait un monde fait d’eau, de vagues et de houle entre lui et le continent. Elle le savait, elle l’acceptait, elle l’appréciait. Quoi qu’elle fasse, elle resterait toujours une insulaire. Durant la traversée, ceux qui n’étaient pas des îliens, elle les repérait au premier coup d’œil, et elle se trompait rarement.
Placés trois rangées devant son siège, quatre hommes, tous vêtus d’un polo noir à manches longues discutaient entre eux. Palabres, conciliabules, les compères semblaient fomenter un mauvais coup à voix basse. Elle n’arrivait pas à les situer. S’ils venaient d’une île lointaine, elle devait se nommer Planète Rock. Le plus petit se leva soudain, attrapa son blouson et ne prit pas le temps de l’enfiler. Le mal de mer le contraignait à agir en urgence, à sortir au grand air dans l’espoir de ne pas vomir son petit-déjeuner. Argy remarqua que, bien que sujet au mal des transports, il n’avait pas un teint laiteux mais plutôt halé. Des traces blanches tout autour de ses yeux d’un bleu profond et des marques de branches de lunettes donnaient l’impression qu’il avait passé les six derniers mois en plein désert et avait abandonné précipitamment ses protections oculaires. Ce visage à peine entrevu la perturba. Quant aux deux lettres « WB » floquées au dos de son polo, elles attisèrent sa curiosité. Brusquement, les trois hommes restés à l’intérieur, se mirent à rire bruyamment, l’un d’eux haussa le ton et dit « Ce soir, ça va péter grave ! » Tous se mirent à taper des pieds, rythme soutenu, roulement de batterie sans baguette, talons claquant sur le plancher d’acier en pleine mer, sons heureusement atténués par le revêtement phonique posé sur le sol. Étrange comportement de ces types en noir, indubitablement des non-insulaires. Argy détourna le regard de ce groupe de rock qui allait probablement se produire en soirée sur une scène à Le Palais. Que les Bellilois aient programmé un festival ne la surprenait pas, d’ailleurs elle s’en contrefichait. Elle n’avait pas la tête à faire la fête.
La traversée prit fin dans le calme, le ferry accosta. La touline jetée à la main par un marin servit de messager pour faire passer l’amarre du bateau au quai. Ensuite Argy retrouva son île. L’immuable beauté du mur d’enceinte de la Citadelle surplombant les eaux lui provoqua un horrible pincement au cœur. Sac sur l’épaule, elle quitta le port pour prendre la direction du bourg, à pied. Les façades colorées des maisons formaient un patchwork vintage. La place du marché était animée. Elle délaissa cette vie pour s’enfoncer dans des ruelles presque vides.
En remontant la rue où résidait sa grand-mère – à Belle-Île, tout se remontait à la sueur –, elle se mit à siffloter pour se donner une contenance. En basse saison touristique, les sons s’amplifiaient et se retournaient contre celui qui les provoquait, le renvoyant à sa condition de seul être vivant dans les alentours. Elle marchait au milieu de la route sans craindre pour sa vie. Incroyable monde. En quelques heures de trajet, elle venait de passer de la terre à la lune ou, mieux, à la face cachée de l’astre. Deux ans auparavant, elle avait pris un billet pour Paris, une tout autre planète bien moins bleue en criant « Je ne vais pas finir enterrée dans ce trou. » À la capitale, elle n’avait pas vu de Martiens, quoique. Elle aurait aimé rentrer sereine dans ce trou parce qu’il était le sien, son terrier, son nid. Mais elle rentrait sur son île natale, contrainte et forcée, car elle devait démêler une affaire qui la glaçait.