VII – Marie

998 Mots
VII MARIEBelle-Île – Le Palais Lorsque l’on cesse d’aimer, le monde s’atrophie. La solitude, est-ce cela : le portemanteau qui pleure, désespéré de se sentir inutile, ou la patère qui espère le retour du ciré ? La grand-mère de Argy vivait le veuvage comme une attente teintée d’un secret espoir, celui du retour impossible de l’être aimé. Marie Pencoët détestait cette solitude mais avait appris à l’apprivoiser, tel un dompteur face à une bête sauvage, agissant par touches. Il n’était pas question qu’elle se laisse terrasser par l’animal capable de la griffer, la mordre, la dévorer au moindre signe de faiblesse. Face à l’adversité, elle s’était forgé une carapace, curieusement recouverte de beurre salé. Attablée dans la cuisine de la maison familiale depuis à peine une petite demi-heure, Argy dévorait déjà une crêpe, hypercalorique, super grasse, divinement bonne. Tablier blanc noué autour de sa taille, Marie Pencoët s’affairait devant sa cuisinière à gaz. Argy détaillait sa grand-mère, une caricature pour réclame culinaire du terroir. Vue par un œil extérieur, elle symbolisait le cliché que l’on imagine créé de toutes pièces par un publicitaire en mal du pays. Pourtant, vue par sa petite-fille, les coudes posés sur la toile cirée de table de la cuisine, Marie, avec son tablier autour des reins, était naturellement vraie. Cuiller en bois à la main, elle se retourna, sourit à Argy et lui dit : — Ta mère t’a appelée Argynnis Daphné, comme le papillon. Pour ses 15 ans, je lui avais offert un foulard en soie avec des motifs et des tas de noms savants imprimés, Argynnis aglaia et aussi paphia. Cent douze fois conté, le récit se savourait toujours autant. — Elle était très coquette, ta maman. Défaut ou qualité, enfin quoi qu’il en soit, ce petit foulard lui allait à ravir et tous ces papillons semblaient danser autour de son cou. Tu aurais pu te prénommer Vanessa jo ou Pyrameis cardui. Daphné fut accepté à l’état civil, a contrario d’Argynnis. Pourtant, le jour de ta naissance, naturellement, nous avons décrété que nous ferions peu de cas de ton état civil et avons entonné en chœur un hymne à la petite “Argy”… Brandissant sa cuiller en bois, Marie claironna : — Termine ta crêpe à la mûre ! Demain, ce sera riz au lait… Parfaitement, mon ange, dévore et lèche tes doigts. Vois ce que Paris a fait de toi, une sauterelle. Je sais que le jour est mal choisi mais je serais d’avis que tu restes une bonne semaine avec moi pour te refaire une santé. Oui, le jour est mal choisi pour te faire la morale… Ta mère se marie en fin d’après-midi. Je suis si heureuse que tu aies accepté de venir. Les embrouilles gaspillent les cartouches sans atteindre leur but. Maudite guerre qui laisse à terre les vieux ! Bouche close et bouchée avalée de travers, Argy faillit s’étouffer. Ce jour était le sien, celui du retour au pays de la petite enfant prodigue, celui des câlins, des attentions, des douceurs et patatras, sa mère lui volait l’affiche. Pire, Argy n’avait jamais reçu de carton d’invitation. Grosse brouille, aussi forte en épaisseur que Argy l’était en minceur. De surcroît, il n’était pas question que quiconque sache qu’elle venait de rentrer précipitamment sur son île. — Mam, tu sais, personne hormis toi ne doit savoir que je suis ici. Tu n’en as pas parlé ? Se retournant, tenant le manche de la poêle à pleine main, Marie s’étonna : — À qui ? — Je ne sais pas, à ta fille ou encore à madame Touret ? — Ma fille se marie pour la troisième fois, une honte. J’irai à reculons à la mairie, tout juste si j’accepte de me porter volontaire pour aller grignoter des petits fours et être présentée à l’heureux élu, que je ne connais pas encore. De plus, il y a une heure, je ne m’imaginais même pas que tu viendrais manger des crêpes à la maison. — Tu te doutais bien que je n’étais pas sur la liste des convives. — Le doute laisse une lueur d’espoir. Alors si tu ne viens pas assister au mariage de ta mère, que fais-tu ici précisément aujourd’hui après deux années sans même daigner rendre ne serait-ce qu’une petite visite éclair à ton cordon-bleu de grand-mère ? Pour ne pas avoir à répondre, Argy avala une crêpe. Marie ne s’avoua pas vaincue. — Pourquoi tant de mystère ? Tu as des ennuis ? Argy, je te parle. Tu me caches quelque chose, tu as fait des bêtises à Paris. Tu peux tout me raconter. Je suis une tombe quand je veux. La langue sur le bord de sa lèvre supérieure, Argy se contint pour ne pas pouffer de rire. Sa grand-mère répandait avec une facilité déconcertante la moindre nouvelle du continent. — Je n’ai rien fait de mal, je ne me drogue pas, je ne bois pas d’alcool, je n’ai pas de mauvaises fréquentations, enfin presque. Je suis conne, c’est tout. La connerie peut vous attirer des ennuis. Je suis dans une merde noire… parce que j’ai eu une f****e bonne idée de merde. — Eh bien, à la capitale, tu as appris à jurer comme un charretier embourbé. — Un charretier ? — Un homme qui tire son char, qui profère des jurons ! Quelle idée ? — Un p****n de jeu, comme dirait ton mec pour faire avancer ses bœufs. Inquiète, Marie Pencoët défit son tablier, le plia soigneusement puis le rangea sur le dossier d’une chaise en paille avant d’aller s’asseoir à la table, face à Argy. — Je t’écoute. — Imagine que tu aies eu une idée qui puisse te rapporter un maximum d’argent. Tu creuses le sillon si profondément que tu penses pouvoir faire pousser des boutons d’or, au sens propre, de l’or, du vrai. Un terreau propice mais pas le matériel pour creuser ou pas les tripes suffisantes pour accepter de te salir les mains. Un autre s’empare de ton idée et se fait un maximum de fric et toi rien, que dalle ! — Vol de la propriété intellectuelle. — En quelque sorte. — Quel genre de terreau ? — De celui que l’on trouve au cimetière. Plissant ses lèvres, au point de faire entrer ses rides dans sa bouche, Marie bougonna : — Ah… Tu es venue ici pour te cacher… Tu as fait des bêtises, je le sens. Plutôt que de répondre, Argy préféra se lever de table et sortir dans le jardin. Elle en avait déjà trop dit et il n’était pas question d’inquiéter outre mesure sa grand-mère. Sa peur, elle devait se la garder rien que pour elle.
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