VIII – Le jeu de argy

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VIII LE JEU DE ARGYLe Palais – Début d’après-midi L’idée, c’est d’avoir l’idée. Pas une, mais bien l’idée, l’unique, qui transformera à jamais votre vie. Parce que cette idée de génie vous permettra de vous faire beaucoup d’argent, non, énormément d’argent. Debout, le bas du dos calé contre un muret de pierres sèches, Argy sortit ses lunettes de soleil d’un étui puis elle retira ses lunettes à monture improbable pour les ranger dans ce même étui. Un lézard vert se dorait au soleil à ses côtés, déjouant les lois de la pesanteur terrestre. En une fraction de seconde, ce “monte-en-l’air des murailles” fonça la tête la première dans une fissure. Argy appuya à plusieurs reprises sur son ventre, la demi-douzaine de crêpes englouties passait mal. Autrefois elle avait un appétit d’ogre, mais l’eau de la Seine avait coulé sous les ponts depuis. Elle desserra d’un cran sa ceinture en cordage, celle-là même qu’elle portait deux ans auparavant sur un jean qui la moulait généreusement à cette époque. Elle se souvint de ce jour, de celui de son départ pour emménager à Paris… Deux ans déjà. Sa fameuse idée lui était venue alors qu’elle attendait son embarquement, assise à la terrasse d’un café, au port de Le Palais. Des parieurs, des accros étaient attablés et s’enflammaient littéralement pour un jeu de poker en ligne. Puis elle se remémora la scène et trouva que cette vision, bien qu’exacte, banalisait le concept, le rendant trop commun. Alors elle se persuada que l’idée lui était apparue lors d’une visite des arènes de Nîmes, en imaginant les gladiateurs en pleine action. Ensuite, elle accepta que peu importait le lieu puisque seul le jour où elle avait posé sur son carnet les premières notes avait de l’importance. Ce jour-là, le bateau de Belle-Île symbolisait pour la première fois un rêve d’aventure. Embarquer sur le “Vindilis” avec sa lourde valise affirmait sa volonté d’une nouvelle existence loin de son île, très loin, à Paris. S’éloigner de ses racines devait lui permettre de devenir une autre, cette autre qu’elle supposait bientôt pouvoir façonner à force d’éloignement. Surdouée incomprise, elle se considérait et concevait naturellement être attendue par les affairistes de la capitale. Idyllique envol pour un piètre atterrissage. Ses espoirs s’étaient très vite envolés. Son premier job s’était soldé par un déplorable fiasco et son second emploi l’avait conduite à découvrir le monde du nettoyage industriel avec ses horaires décalés. Stable, bien que peu honorifique et guère rémunérateur, ce travail lui laissait du temps libre en journée. En le cumulant avec un emploi secondaire, elle avait pu arrondir suffisamment ses fins de mois pour subvenir seule à ses besoins. Nostalgique, elle s’assit sur le mur et vit réapparaître le lézard. Le petit reptile à la robe striée de b****s marron l’épiait. Elle en fit peu de cas, sortit son carnet de sa poche et se mit à relire ses notes. Un mois après le fameux jour où elle avait griffonné pour la première fois sur son calepin, Argy avait eu l’intuition qu’elle tenait une idée originale mais qu’il lui en faudrait bien plus pour la parfaire. Alors, à peine installée dans sa chambre de bonne à Paris, elle avait déniché une thèse sur l’addiction au jeu pour tout savoir sur la psychologie du joueur, sur ce qui le pousse à aller toujours plus loin et à se retrouver sans le sou dans la rue. Cette thèse s’était vite vue complétée par des monographies de gagnants. Pour améliorer ses recherches, elle s’était lancée dans une expérimentation avec une question simple posée de façon récurrente et innocente à la pause-café, à son entourage, en l’occurrence ses nouveaux collègues, femmes et hommes de ménage. Cet emploi qu’elle venait tout juste de quitter définitivement lui avait fait côtoyer un univers haut en couleur, cosmopolite. La langue de Molière se teintait d’expressions guinéennes, d’exclamations flamboyantes en provenance d’îles lointaines. Les techniciennes de surface posaient instantanément leurs chiffons pour répondre à la question de Argy : « Et toi, tu te paierais quoi si tu décrochais le gros lot ? » De l’espoir de décrocher la martingale à la réalité de se voir empocher la cagnotte, il y avait un monde composé de millions de perdants et de l’unique gagnant. Pourtant toutes et tous s’imaginaient assez facilement dans la peau du quidam, le statistiquement et incommensurablement chanceux, le un sur un million. Prendre connaissance de ce que l’on sait déjà peut paraître dénué de sens. Elle avait cherché à confirmer des évidences, en se jetant goulûment sur des travaux d’experts. Argy avait rapidement eu la confirmation que tous les joueurs couraient après la même chose, que ce soit à Las Vegas ou dans le café du coin, tous étaient en quête de la super cagnotte pour pouvoir assouvir leurs désirs les plus secrets. Se payer un yacht, une villa de star, une myriade de voitures de collection, une pyramide de produits de consommation de luxe, un diamant, voire du petit personnel – comme s’il y avait du petit et du grand. Selon l’âge, les rêves différaient. Toujours plus pour les uns, comme un voyage en navette spatiale pour toucher les étoiles du bout des doigts, et si peu pour les autres, comme un pavillon de banlieue bien à eux. Quant à la roulette russe, concept évoqué par un de ses collègues de travail qui avait quitté urgemment sa Moldavie natale, cela la dépassait tout en la fascinant. Jouer avec la mort, la sienne ou celle des autres, portait les limites du ludique aux frontières de l’abject, même si les spectateurs dans l’arène ne s’en étaient pas offusqués durant des siècles. Après s’être penchée sur des travaux de spécialistes et avoir posé sa question récurrente à son entourage professionnel, elle s’était attachée à comprendre ce qui poussait un joueur à entrer dans la partie. À force de réflexion, elle avait réussi à mettre au point les règles d’un jeu original. Mais à quoi bon avoir une excellente idée qui puisse rapporter beaucoup, si elle reste à l’état de concept ? Il lui avait fallu en parler à quelqu’un qui gravite dans un monde qui lui était inaccessible, celui des gens fortunés et ainsi puisse l’aider à passer de l’abstrait au concret. C’était devant un food-truck en bas de l’immeuble où elle travaillait deux matinées par semaine qu’elle avait fait la connaissance d’un homme qui se vantait d’avoir un réseau relationnel étendu. Ce beau parleur avait des avis sur tout, des amis qui avaient percé en créant une start-up, et travaillait tard le soir pour gravir rapidement les échelons dans la firme qui l’employait. Il aimait par-dessus tout l’argent et donc portait en lui tous les critères pour séduire Argy. De fil en aiguille ou plutôt du sandwich au poulet-curry au double hamburger, Argy avait découvert en cet homme toutes les qualités requises pour devenir son futur associé. Aussi, lui avait-elle expliqué les premières règles de son jeu. Après une écoute attentive et un enthousiasme partagé, elle l’avait mis dans la confidence en sortant son carnet, où les moindres détails étaient notés. L’escroquerie – parce que le jeu cachait en réalité une arnaque – était simple et pouvait leur rapporter gros à tous les deux. Rapidement, il lui avait certifié qu’il était en capacité non seulement de dénicher le joueur qui accepterait de se mettre à la table de jeu en payant pour se voir offrir du rêve, mais encore de se charger de toute la logistique. Ce type s’était bien servi d’elle. Et voilà comment, désormais, Argy se retrouvait à Belle-Île au fond du jardin de sa grand-mère en compagnie d’un lézard malicieux qui la surveillait du coin de l’œil alors que son soi-disant partenaire restait et resterait à jamais injoignable. Avant de disparaître, il avait pris le concept, conservé son prénom pour nommer le jeu et ne lui avait même pas remis un petit chèque en compensation. Plus de trois mois sans aucune nouvelle de ce maudit jeu, et une surprenante publicité parue dans la presse venait de lui rappeler son existence. Ainsi son associé était bel et bien passé à l’action, faisant d’un rêve une réalité. Fou, dingue ! D’autant plus effrayant qu’il avait modifié un paramètre de taille.
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