IX – L’arnaque de argy

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IX L’ARNAQUE DE ARGYLe Palais Une gamine de 24 ans, qui utilise un stylo pour noircir un petit cahier à l’heure du numérique où les jeunes de son âge ne possèdent même plus de crayon, n’envisage pas de devenir riche en créant une start-up. Évidemment parce que Argy trouvait cela bien trop complexe. Elle se contrefichait de ne pas avoir fait de grandes études ; elle se fichait de ne pas collectionner des centaines d’amis sur les réseaux sociaux et n’était pas prête à se lancer dans l’aventure du numérique. Elle voulait simplement devenir riche en claquant des doigts, quitte à flirter avec l’illicite. Pour ce faire, elle avait envisagé de s’attaquer à un client fortuné. Mais convaincre un homme puissant et accro au jeu de participer à un jeu qui n’était qu’un leurre, supposait au préalable de prendre son temps pour ne pas commettre l’erreur de présenter à son client potentiel un produit non abouti. Claquer des doigts ne lui aurait pas suffi. Argy était assise au fond du jardin de sa grand-mère, la tête penchée, ses souvenirs en tête. Déjà six mois qu’elle avait explicité les principes de sa création en devenir, de son jeu à son soi-disant associé. Le concept était si simple qu’elle se le remémora facilement. Dans chaque session du jeu, quatre joueurs étaient censés entrer un à un dans la partie. Un ancien joueur, ayant participé à une précédente session et fort de son expérience, prenait contact avec un joueur pressenti pour le convaincre d’investir une coquette somme pour avoir la chance de se positionner à la table de jeu, comme lui l’avait déjà fait par le passé. Pour le persuader d’entrer dans la partie, il lui expliquait être un heureux gagnant et que cette aventure avait totalement bouleversé son existence. Il lui affirmait que, pour gagner, il suffisait de miser gros et que le gain, bien supérieur à la mise de départ, serait au rendez-vous. Pour Argy, le plus délicat avait été de trouver le complice prêt à arnaquer le joueur puisqu’en réalité, il n’y avait qu’un seul joueur. Si l’escroquerie surfait sur un principe simple, l’appât d’un fabuleux gain, pour un addict au jeu, cet appât restait insuffisant pour qu’il accepte de plonger. Le jeu devait susciter l’envie, celle de jouer en se frottant à trois adversaires de grande valeur. Que la simplicité ne séduise pas un véritable joueur alors que la complexité d’un concept excite son intérêt, de cela elle en avait toujours la certitude et aujourd’hui encore. Aussi avait-elle fixé quelques règles complexes à présenter au futur arnaqué pour donner du piment à son escroquerie : un cercle d’initiés, une partie avec trois partenaires inconnus inscrits sur une liste, un ticket d’entrée, une durée limitée, un lieu parfaitement clos, une discrétion absolue et un gain d’une valeur bien supérieure à la mise. Qu’il est doux et flatteur de se considérer comme l’élu, celui qui a l’honneur de pouvoir s’asseoir à la table de jeu. Pour s’y asseoir, il suffisait de déposer sur cette table une somme importante. Pour pouvoir entrer dans le cercle des initiés, un code permettait de recevoir le ticket d’entrée, il devait être unique et faire corps avec son propriétaire. D’abord composer un numéro secret, ensuite annoncer le code et se lancer dans l’aventure créée uniquement pour vous, sur mesure mais aussi envisager de se frotter à trois autres compétiteurs capables de vous faire perdre ce que vous aviez durement gagné. Son associé avait adhéré à l’arnaque sans chercher à savoir comment elle avait mis au point les détails de son escroquerie en puissance. Ce qu’elle n’avait jamais osé lui dire, c’est comment elle avait eu l’idée du principe du code. L’aide involontaire d’une grand-mère n’aurait pas fait sérieux. C’est sa grand-mère en effet qui lui avait donné le principe du code, sans le vouloir, en lui expliquant son ralliement sur le tard à la planète des connectés. Dès l’instant où Argy avait appris la nouvelle, elle avait su que le monde s’était perdu, celui des autres et même le sien, celui dans lequel sa grand-mère tenait une place de choix. Perdu, depuis que Grand’mam lui avait annoncé au téléphone en gloussant qu’elle avait créé un blog : “Les recettes de Mam’île”. Que du salé, lui avait-elle affirmé ; le sucré, je le garde pour ma famille, du moins ce qu’il en reste. Grand’mam avait pris des cours, pas de cuisine mais d’informatique, puis s’était lancée sur la Toile sans en parler à quiconque. À 77 ans, elle ne cherchait plus l’assentiment des autres pour agir. À peine Argy avait-elle emménagé à Paris que sa grand-mère postait déjà des photos de ses réalisations culinaires en prenant soin de bien classer les étapes pour que les filles de la ville, comme son adorable Argy, puissent concocter des petits plats sans commettre d’erreur. Elle notait les quantités, enfin, à sa façon, une grosse cuiller de ci ou une pincée de ça, un bon gros crabe ou encore un chapon dodu. “Bon gros” signifiait qu’il fallait bien serrer les pinces tout contre la carapace et “dodu”, bien presser les ailes contre la chair de la volaille charnue, pour que tout ce petit monde prêt à cuire entre dans le plat qui lui était destiné. Inutile d’expliciter la taille du plat. Donc l’absence de chiffres rendait la reproduction de son art culinaire très approximatif et le résultat incertain. Néanmoins, la blogueuse avait ses adeptes. Le lendemain, remise de ses émotions après avoir digéré le nouveau statut de sa grand-mère, celui de blogueuse, Argy lui avait demandé au téléphone « Pourquoi tu ne donnes pas les quantités ? » Catégorique, la réponse avait fusé sans nulle hésitation. Les chiffres ! « Bientôt la planète sera gouvernée par des algorithmes », lui avait répondu l’indignée. Argy avait analysé la remarque comme une reprise placée à bon escient d’une réflexion du professeur d’informatique, un retraité d’une multinationale qui se retrouvait à enseigner à Le Palais devant un parterre de femmes d’âge mûr, presque toutes folles de lui. Sa grand-mère n’était pas prête à avouer son penchant pour ce bellâtre, mais ressortait néanmoins les remarques de son mentor. À la question « Et si tu avais un nombre à quatre chiffres fétiche ? » sa grand-mère lui avait rétorqué « Pas de fétichisme, du pragmatisme, une date d’anniversaire pour être certaine de m’en souvenir. Même ton numéro de téléphone, je n’arrive pas à m’en souvenir. Oui, ce serait celui de ta date de naissance. Et puis le numéro de Sécurité sociale, il marche bien de la même manière, alors… Bon, tu en as fini avec des questions idiotes ? As-tu essayé de faire mon ragoût de berniques aux échalotes ? » À cette réponse éclairée suivie d’une question décalée, Argy n’avait pu que lui rétorquer « Mam’, à Paris, les berniques ne se collent pas au trottoir. Quoi que… » Ainsi, peu de temps après cette conversation téléphonique, Argy avait décidé que le joueur harponné devrait composer un numéro de téléphone, constitué de l’indicatif à l’international suivi de dix chiffres. Les huit derniers chiffres n’étaient autres que ceux de la date de naissance de son joueur. Ensuite une personne décrocherait et demanderait le code. Comme tout le monde connaissait la date anniversaire de tout le monde, il fallait sécuriser l’accès en l’agrémentant d’un sésame. Un code personnel à quatre chiffres, un identifiant unique. À la moindre erreur dans l’indication du sésame, le jeu ne débutait pas. Une seconde tentative, si la première s’avérait infructueuse, plaçait le joueur devant un mur. La sonnerie n’aboutirait jamais nulle part. Le numéro de téléphone ne se composait qu’une seule fois. Le code n’était annoncé qu’une seule fois par l’émetteur. Ce principe était risqué mais il donnait de la crédibilité à ce jeu confidentiel. Pour envisager de jouer, le client devait se soumettre à cette règle drastique, celle qui faisait que le récepteur enclenchait une seule fois le jeu et qu’ensuite, plus rien ni personne ne pouvait arrêter la machine. Si le joueur se mettait à douter, il lui fallait aussi être en capacité de faire taire ses doutes. Il devrait conserver le secret du jeu, chose ardue dans ce monde connecté où la fuite est un sport international, le buzz un saint Graal. Pour forcer l’heureux élu à tenir sa langue suffisamment longtemps, l’assurance de perdre son gain, s’il la déliait, lui serait rétorquée. Le gain devait être plus qu’alléchant et l’arnaque ne devait être découverte par l’infortuné joueur qu’une fois les encaissements réalisés. Argy releva la tête. Sa grand-mère était là, face à elle ; son petit sac en cuir noir sous le bras signifiait qu’elle comptait sortir. — Ma petite, et si nous allions jusqu’à l’entrée de la Citadelle en empruntant la passerelle. Marcher nous fera le plus grand bien. — Je ne préfère pas que l’on nous voie ensemble, j’ai beau avoir perdu quelques kilos, en ta compagnie, quelqu’un pourrait me reconnaître. — Tu m’inquiètes, Argy. Franchement, tu te doutais bien qu’une grand-mère qui ne quitte son île qu’une fois par an, pour une consultation chez son ophtalmologiste à Auray, ne se rend pas seule à Paris pour aller voir ce que trafique sa petite-fille. Marie soupira. — Le temps passe trop vite pour la jeune fille que tu es devenue et s’écoule si lentement pour la vieille femme que je suis. Égoïstement, j’avais cru que tu n’attendrais pas deux longues années avant de venir enfin manger une de mes délicieuses crêpes. Sincèrement, je ne pouvais imaginer que tu réapparaîtrais avec les traits tirés et affublée d’une capuche pour dissimuler ton visage. Tu m’as manqué, Argy, et aujourd’hui j’ai peur pour toi. La Citadelle, nous allons y aller pour prendre l’air. Si tu ne veux pas que l’on te voie en ma compagnie, tu peux m’y rejoindre discrètement, je pars en éclaireuse en trottant. Eh oui, mon enfant, désormais, je ne marche plus d’un pas alerte, je trottine comme une vieille bête de somme, vieille bête solitaire…
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