Lettre de Selim Duden Berkad
Matricule colonial : 003256458
Lieu de naissance : Antalya (Turquie)
Activité : Commandant de la Garde
Niveau de compétence : B1
Nom déclaré : Andrew Drake
… Le coffre vert ne relève pas de ma compétence, voilà pourquoi j’ignore tout ce qui concerne son contenu ou son transport. Le docteur Fabrizio, qui est en train de vous écrire sa lettre dans la pièce voisine, pourra vous le confirmer.
Mais j’en reviens à cette nuit du jeudi 20 août où tout a commencé. Ce fut une nuit difficile pour la garde, à cause du vent d’est. Nous entendîmes dès l’après-midi l’avertissement des cloches de la tour des vents, et jugeant d’après leur cadence frénétique je calculai qu’il fallait s’attendre à huit beaufort. Je donnai l’ordre à la Garde de s’armer et programmai les patrouilles. Les hommes par groupes de douze, des mouchoirs mouillés sur la bouche pour ne pas respirer le nuage pollué, se dispersèrent dans les quartiers.
Dès que se lève le vent d’est, la criminalité augmente et nous sommes en alerte. À l’est de la Colonie se trouvent les salines immenses de la Compagnie et les émanations sont dangereuses. Une nuée mauve s’étend sur les maisons, piquant les yeux, irritant la gorge et pouvant causer de graves dommages au cerveau si l’on ne prend pas la pilule fournie par le Dispensaire. Pour des raisons de sécurité, dès que le vent approche les huit beaufort, nous interdisons la circulation. Mes hommes patrouillent avec leurs pistolets à flèches somnifères pour calmer les personnes atteintes par une crise.
Certains colons se perdent dans le brouillard et quand le temps s’éclaircit nous les retrouvons flottant à demi conscients dans les eaux du port. S’ils partent dans l’autre sens, vers le désert, nous ne les retrouvons jamais. Dans le désert la lèpre fait rage et quiconque se perd n’est pas recherché.
À l’aube du vendredi l’officier de service me remit la liste des pertes, conformément aux dépositions qu’il avait reçues. Nous avions perdu sept colons cette nuit-là — ce qui est peu, comparé aux autres fois. Je rédigeai mon rapport et ordonnai à la fanfare de se rassembler dans la cour de la Forteresse afin de répéter nos morceaux. Deux semaines plus tard nous fêterions les vingt ans de la Colonie et la fanfare devait jouer à la réception en plein air. Le Gouverneur Bera m’ordonna d’inclure dans le programme une nouvelle valse et fit une remarque sur les fausses notes du trombone. Le tromboniste manque d’expérience, je l’ai dispensé des gardes du matin pour qu’il s’exerce, mais cela exige du temps.
Les musiciens arrivèrent, boutonnant leur veste à la hâte, traînant leurs pupitres et sortant les instruments de leur étui. Ils me saluèrent militairement — pas très synchronisé, le salut. Les mains derrière le dos, je leur jetai un regard sévère. Les rangées se redressèrent aussitôt, les képis se mirent en place, les pupitres furent posés. Je passai en revue les uniformes. Toutes les bottes cirées, tous les boutons à leur place. Les épaulettes vertes portant l’insigne de la Compagnie bien brossées. Je relevai le menton, signe que la répétition pouvait commencer.
Il y eut au début, comme toujours, des romances françaises, des menuets, des gavottes et des rigaudons, puis nous passâmes aux tarentelles et aux pavanes italiennes, quelques tangos s’intercalant, puis ce furent des flamencos et des boléros pour les Espagnols, des danses de Pirin ou Chopluk pour les Bulgares, des horaviek pour les Moldaves, des bihort pour les Roumains, des csardas pour les Hongrois, de la musique soufie pour les Orientaux — nous maintenons toujours l’équilibre dans nos programmes, pour contenter les colons de toutes provenances. Au bout d’une demi-heure à peine, j’entendis des bruits de clés dans la tourelle. J’en conclus que les dernières patrouilles de nuit rentraient et que l’armurier rangeait les munitions. Je fis signe à la fanfare de poursuivre et montai à la tourelle pour voir quel armement avait servi. Manquaient neuf flèches somnifères, signe que la nuit avait été plutôt calme. Le rapport, signé par les gardes qui avaient tiré, mentionnait le nom et la qualité des victimes — tous des cyclistes. Les cyclistes se révèlent systématiquement négligents concernant la prise de la pilule. Je le signale comme je l’ai fait à maintes reprises auprès du Gouverneur Bera. Je décidai d’informer le docteur Fabrizio, qui dirige le Dispensaire, du nombre croissant de crises chez les cyclistes, qu’il faudrait inciter à prendre enfin leur pilule. Mais la rédaction de rapports et les simples mises en garde exceptées, rien d’autre ne m’est permis.
Les ordres que je reçois limitant mon action, Excellences, je ne parviens pas toujours à être efficace. Mon travail, ce ne n’est pas les rapports et les cérémonies, mais la sécurité de la Colonie. Vous l’avez construite en demi-cercle autour de la baie, avec devant elle cette mer étrange et derrière elle ce désert infranchissable, pour lui offrir une protection naturelle contre les ennemis extérieurs, mais qu’en est-il de ceux de l’intérieur ? Sans compter que ces dernières années, les mamelouks de Suez, cette sale race surgie du désert après le Débordement, comme engendrés par le Mal en personne, ces Bédouins rabougris à la peau couleur de cendre, aux membres d’insecte, ont réussi à franchir le désert, atteignant nos frontières septentrionales. Dieu sait comment ! Sans eau, sans chameaux, armés de leurs seuls poignards, ils se traînent jusqu’aux salines et volent des poignées de sel. Nous avons l’ordre de tirer sur eux sans sommation, ce qui ne pose pas de problème, mais quant aux colons nous n’avons le droit ni de tirer dessus ni de les blesser, nous ne pouvons que les endormir avec nos flèches, et c’est là que nos ennuis commencent. Les colons sans pilule peuvent devenir aussi dangereux que les mamelouks de Suez, voilà ce que je tiens à souligner.
Après avoir surveillé la mise de l’armement sous clé, je montai l’échelle de fer jusqu’au sommet de la tourelle, sur la terrasse circulaire qui sert de poste de guet. La sentinelle était le jeune Batourim, dont la distraction est proverbiale, aussi voulais-je m’assurer qu’il tenait les jumelles braquées sur le désert, comme il se doit, au lieu de regarder la fanfare dans la cour.
Le poste de guet ne remplit que partiellement sa fonction, bien que le Gouverneur, sur mes recommandations, ait fait surélever le sol de plusieurs centimètres. Ce sont là des demi-mesures : le problème n’est pas la hauteur de la tourelle, mais la situation du bâtiment tout entier, qui ne permet pas la surveillance des quartiers sud, comme ceux des cyclistes, des travailleurs du port et des mineurs, où se déclarent la plupart des troubles. Il est construit au nord-est, à la limite du quartier aristocratique des Hespérides, à quelques rues seulement du palais du Gouverneur. Nous voyons à la jumelle les serviteurs de Bera gratter le sel des statues sans tête du jardin, ou les fenêtres des chambres à coucher, mais pas le port, les quartiers indisciplinés et la partie occidentale du désert. Sans vouloir dicter leur tâche à nos architectes, la Forteresse devrait se trouver plus près du centre, pour faire autre chose qu’espionner le jardin du Gouverneur. Sans compter que se posent des problèmes d’un autre genre, chaque fois que notre lady se promène légèrement vêtue, ce dont elle a coutume, sachant précisément que le poste de guet est occupé par un garde.
Bref, en arrivant au sommet de la tourelle, j’aperçus Batourim les jumelles braquées sur les fenêtres de notre lady. Je lui donnai une baffe pour qu’il rectifie la position. Il tourna aussitôt les jumelles vers le désert mais, comme je me trouvais de ce côté-là, sa vision fut bouchée par les boutons de mon uniforme.
Mon commandant, j’ai l’honneur de vous faire savoir qu’aucune dune n’a bougé, me dit-il sottement.
J’attendis la fin du tango que jouait la fanfare et soulevai les jumelles coincées entre ma poitrine et le visage de Batourim.
— As-tu jamais vu, Batourim, un mamelouk de Suez ?
— Non, mon commandant.
— Forcément : il te tuerait avant que tu le voies. Il respire pendant des jours sous le sable et, dès que tu regardes ailleurs, il bondit comme un serpent et te décapite avant que tu aies pu dire ouf. Ton seul espoir : le repérer de loin à la jumelle — avec sa djellaba colorée qu’il s’obstine à porter, ce crétin, il se détache sur les dunes comme une mouche sur le lait — et tirer dessus. Trois semaines de privation de sortie.
Batourim fut chagriné par cette punition qui s’ajoutait aux précédentes, repoussant à novembre ses retrouvailles avec les bars de la rue de la Solidarité.
— En fait, les volets ne sont pas encore ouverts, maugréa-t-il.
Je jetai un coup d’œil au Palais. Les domestiques balayaient le sel déposé sur les marches par le vent de la veille et astiquaient les cuivres du portail, tandis que les volets des chambres demeuraient fermés. Ne connaissant que trop bien le lieu et ses habitudes, je m’étonnai de ce que lady Regina n’ait pas encore commencé sa gymnastique quotidienne, qui consistait à se mettre nue devant les fenêtres. Batourim s’était fait punir pour rien. Je le laissai ruminer sa bile et me penchai à la balustrade pour profiter du spectacle de la fanfare. Je constatai que le trombone avait nettement progressé depuis la dernière fois. Au milieu d’une valse de Strauss, l’une des préférées du Gouverneur, qui la danse toujours avec notre lady dans les bals, j’entendis Batourim marmonner :
— Bizarre, mon commandant…
J’attendis patiemment qu’il termine sa phrase, sachant que Batourim disait toujours ce qu’il pensait, quel que fût le coût en privations de sortie.
— …le juge Bateau en toge court dans la rue comme un fou !
En effet. Bateau courait, ou plutôt s’efforçait de courir, vers le palais du Gouverneur. Les ailes de sa toge noire flottant au vent lui donnaient l’air d’un corbeau ivre qui ne sait plus voler. Le juge ne sort jamais du Palais de Justice en toge, sauf le jeudi, pour le transport du coffre vert. Dieu sait où il s’était noirci toute la nuit au point d’oublier de se changer. Je pris les jumelles de Batourim. Il allait en zig-zag, se cognant aux colons, et faillit plusieurs fois être renversé par les berlines qui roulaient à toute allure et sonnaient pour qu’il s’écarte. Il se tapotait les joues, l’air hagard, parlant tout seul. Incorrigible Espagnol ! Son faible pour l’alcool ne convient ni à sa fonction ni à la confiance dont l’honore le Gouverneur, et je ne supportais pas de le voir se ridiculiser ainsi. Je redescendis en hâte et le rejoignis sur la place. Comme je lui tapais sur l’épaule, il sursauta et je dus le retenir par la taille pour lui éviter la chute.
— Nous avons encore forcé sur la bouteille, juge Bateau ? demandai-je sévèrement.
Il s’agrippa à mon uniforme, l’air égaré, comme s’il ne savait plus qui j’étais. Je le secouai, il agita la tête et me dit entre ses dents :
— Le Gouverneur Bera… à l’aube… tu comprends, Drake ? Nous sommes perdus ! »
Son œil brillait sans que je puisse dire si c’était de terreur ou de satisfaction, ou des deux. Moi, en tout cas, j’étais stupéfait.