Le trajet de retour vers l'appartement parisien fut un brouillard pour Simona. Assise à l'arrière du taxi avec ses cousines, elle fixait la vitre, les lumières de la ville défilant comme des étoiles filantes, mais son esprit était ailleurs, prisonnier de ce regard vert profond qui l'avait captivée. Le restaurant, les bougies, la musique de jazz – tout semblait irréel maintenant, comme un rêve évanescent. Ses cousines bavardaient avec excitation, rejouant la scène : « Oh, Simona, ce Lucas était si charmant ! Et la façon dont il te regardait... c'était magique ! » Mais elle ne répondait pas, son cœur serré par une tristesse profonde. Perdue dans ses pensées, elle revivait chaque instant : ses yeux croisés avec les siens, cette connexion instantanée, romantique et douce, chargée d'une sensualité subtile qui l'avait fait frissonner. Elle imaginait leur avenir si seulement elle n'était pas allergique au soleil. Ils se promèneraient la nuit, main dans la main, explorant Paris sous les étoiles, lui capturant sa beauté avec son appareil, leurs regards se verrouillant dans des moments intimes, sensuels, où ses lèvres pleines rencontreraient les siennes dans un b****r passionné. Mais la réalité la rattrapait : le soleil, son ennemi, la condamnait à l'ombre éternelle.
Arrivée à la maison, l'appartement sombre l'accueillit comme une cage familière. Les volets étaient clos, les lampes tamisées diffusant une lumière artificielle qui ne réchauffait rien. Niamoye l'attendait dans le salon, son visage ridé par l'inquiétude. « Simona, ma chérie, tout va bien ? Tu as l'air... perdue. » Simona hocha la tête, s'asseyant à côté d'elle, mais son esprit était évadé. « Oui, maman. C'était... bien. » Elle parlait mécaniquement, répondant aux questions sur la sortie, mais ses pensées revenaient sans cesse à Lucas. Son sourire captivant, sa voix rauque comme du velours, ses compliments sur sa beauté surnaturelle. Elle imaginait des nuits où ils danseraient sous la lune, ses mains sur sa taille, leurs corps se rapprochant dans une étreinte sensuelle, douce et enveloppante. Si seulement elle n'était pas cette fille de l'ombre, faite de karité fragile. Le regret la submergeait, une tristesse qui la rendait malade, comme si son cœur battait pour un amour impossible.
Niamoye remarqua immédiatement le changement. Simona, d'habitude si vive dans ses études à domicile, restait distraite, fixant le vide pendant des heures, ses yeux grands et expressifs voilés de mélancolie. Elle ne mangeait plus avec appétit, passait des nuits blanches à dessiner des portraits imaginaires – des yeux verts, des cheveux bruns en désordre. Niamoye sentait une douleur profonde en elle. Elle était heureuse d'avoir Simona, sa fille parfaite, belle comme une déesse, mais elle se sentait égoïste. Tout avait un prix sur cette terre, et elle avait choisi de supporter la malédiction d'Awa pour concevoir. Protéger Simona du soleil avait été son sacrifice, mais maintenant, voyant sa fille souffrir d'un amour naissant, elle se demandait si elle avait eu raison. Simona était tout pour elle – sa princesse, son miracle –, mais elle redoutait le jour où elle apprendrait la vérité sur sa venue au monde. La prédiction d'Awa, le karité, le totem solaire... Va-t-elle me pardonner ? se demandait Niamoye, les larmes aux yeux. Va-t-elle comprendre que j'ai agi par amour, même si ça l'a condamnée à une vie d'ombre ?
Le lendemain, les cousines de Simona vinrent rendre visite, comme promis. Elles s'assirent avec Niamoye dans la cuisine, partageant un thé à la menthe, et racontèrent tout : la rencontre au restaurant, le regard profond entre Simona et le photographe, ses compliments, sa proposition de mannequin. « Tante Niamoye, Simona était transformée ! » dit l'une d'elles, émerveillée. « Ce Lucas l'a appelée la plus belle fille qu'il ait vue. Et il voulait la photographier. C'était romantique, sensuel même. On voyait qu'elle était amoureuse. » Niamoye sentit son cœur se serrer. Elle avait tant redouté ce moment – sa fille adolescente, découvrant l'amour, mais avec une barrière insurmontable. Simona était amoureuse, et elle devait agir rapidement pour la protéger.
Elle fit asseoir Simona dans sa chambre, sous les étoiles peintes au plafond. « Ma chérie, tes cousines m'ont raconté ta soirée. Ce photographe... Lucas. Tu penses à lui, n'est-ce pas ? » Simona baissa les yeux, rougissant. « Oui, maman. Il était... spécial. Mais je sais que c'est impossible. À cause de mon allergie. » Niamoye prit ses mains, les serrant doucement. « Exactement. Ton allergie au soleil est rare, dangereuse. Tu ne peux pas sortir en journée, et encore moins être mannequin. Les flashs, les studios... ce serait trop risqué. Je t'ai protégée toute ta vie pour ça. Mais je vois ta tristesse. L'amour est beau, mais il doit être réaliste. » Simona hocha la tête, les larmes aux yeux. Elle se résigna, n'oubliant pas Lucas, mais le reléguant dans un coin de son esprit. Elle se consacra à elle-même : ses études, ses dessins, ses sorties nocturnes solitaires. L'année passa lentement, marquée par une mélancolie persistante.
À son dix-septième anniversaire, Niamoye décida de faire une grande fête à la maison, une exception dans leur vie recluse. Elle invita la famille entière et même des inconnus : des amis de Damien, des voisins curieux, et un jeune photographe recommandé par un collègue. « Pour que tu te fasses des amis, ma chérie, » dit-elle à Simona. L'appartement fut décoré de guirlandes lumineuses, des plats africains préparés, une musique douce en fond. Simona, plus belle que jamais dans une robe fluide, circulait parmi les invités, souriant poliment, mais son cœur restait lourd.
Puis, elle le vit. Lucas, le photographe, debout près du buffet, son appareil en bandoulière, ses yeux verts croisant les siens avec la même intensité qu'un an plus tôt. Le choc la figea, son cœur battant la chamade. C'était lui, l'homme de ses rêves, revenu dans sa vie.