La fuite de Simona

1467 Mots
L’aube se levait à peine sur la maison silencieuse. Dans la chambre aux rideaux opaques, Simona était éveillée depuis des heures. Ses yeux rougis, battus par les larmes, fixaient le plafond fissuré comme si elle y cherchait une issue, un signe du destin. Elle avait passé la nuit à murmurer le prénom de Lucas, à revoir les moments qu’ils avaient partagés : leurs discussions tardives sur les réseaux, leurs promesses, son sourire doux derrière l’objectif. « Il m’aime… il m’aime vraiment », se répétait-elle, comme une prière désespérée. Le tic-tac de l’horloge accrochée au mur résonnait dans le silence, comptant les secondes avant le départ de ses parents. Chaque battement sonnait comme un avertissement, mais aussi comme un appel à la liberté. Niamoye, sa mère, s’affairait déjà dans la cour, toussant à cause d’un début de grippe qui la rendait plus lente que d’habitude. Damien, son père, enfilait sa chemise blanche, prêt à sortir pour un rendez-vous judiciaire. Simona écoutait chacun de leurs pas, chaque mot échangé. Elle savait que dès que la porte claquerait derrière eux, elle n’aurait plus que quelques minutes avant que le soleil n’atteigne la fenêtre de sa chambre. Quand enfin la porte d’entrée se referma, Simona sentit son cœur exploser dans sa poitrine. C’est le moment. Elle se leva précipitamment, tremblante. Ses mains moites glissèrent sur la poignée de la fenêtre qu’elle tenta de forcer. Mais son père, prudent, avait cloué des planches et fixé une barrière métallique. « Pour ton bien », disait-il toujours. Simona, les larmes aux yeux, murmura : — Pour mon bien… ou pour ma prison ? Elle tira de toutes ses forces, grattant le bois avec un tournevis, soulevant les draps épais qu’ils avaient accrochés pour empêcher la lumière d’entrer. Les premières lueurs du matin filtraient déjà à travers les interstices. Une chaleur étrange la frappa au visage. Elle sentit une brûlure, légère d’abord, puis plus vive. Sa peau picotait. Non, pas maintenant ! Elle attrapa un manteau noir de son père, une casquette, un foulard. Elle se couvrit le visage, les bras, le cou, jusqu’à ne laisser paraître qu’une fine fente pour respirer. Son cœur battait à tout rompre. Elle attrapa le marteau que Damien laissait toujours dans la boîte à outils, et, dans un geste de désespoir, frappa la vitre de toutes ses forces. Le bruit éclata dans la pièce comme un cri. Le verre vola en éclats. L’air frais du matin entra, et avec lui, la lumière. Simona hésita un instant, la main tremblante sur le rebord, puis sauta. Le choc fut brutal. Elle atterrit sur le sol poussiéreux de la cour, un cri déchirant s’échappant de sa gorge. La douleur la frappa immédiatement : une brûlure aiguë, insoutenable. La peau de ses bras se mit à fumer légèrement, puis à cloquer. Elle tomba à genoux, les mains crispées contre la terre. Le soleil… le soleil me tue. Elle tenta de se relever, mais chaque rayon semblait la transpercer comme des aiguilles. En quelques secondes, ses jambes cédèrent, son manteau se mit à fumer, et une odeur de chair brûlée envahit l’air. — Maman ! Aide-moi ! hurla-t-elle, avant de s’effondrer complètement. À l’intérieur de la maison, Niamoye, qui s’apprêtait à rebrousser chemin pour récupérer son foulard oublié, entendit le fracas du verre, puis le cri. Son cœur s’arrêta une seconde. Elle reconnut cette voix. Simona. Sans réfléchir, elle courut vers la chambre, ouvrit la porte et vit la fenêtre brisée. Une terreur glaciale la traversa. Elle se précipita dehors. Ce qu’elle découvrit dans la cour la pétrifia : sa fille, gisant au sol, les bras fumants, la peau du visage noircie, les vêtements collés à sa chair brûlée. — Oh mon Dieu, Simona ! cria-t-elle en tombant à genoux près d’elle. Elle arracha sa veste, couvrit le corps de sa fille, la souleva tant bien que mal et la ramena à l’intérieur, loin du soleil meurtrier. Les larmes lui brouillaient la vue. — Tiens bon, ma fille… tiens bon, s’il te plaît ! Mais Simona ne bougeait plus. Son souffle était à peine perceptible. Sa peau, d’un éclat blanc d’albâtre autrefois, était désormais tachée, brûlée, fissurée. Niamoye hurlait, secouée par des sanglots incontrôlables. Elle appela son mari en tremblant, mais son téléphone ne passait pas. Alors, dans un réflexe de désespoir, elle appela sa propre mère, Djidi, restée à Ouagadougou. — Maman, aide-moi ! Simona… elle est en train de mourir ! La vieille femme, d’une voix calme mais ferme, lui répondit : — Ne panique pas, ma fille. Appelle Awa, la gardienne. Elle saura quoi faire. Je t’envoie son numéro. Les doigts tremblants, Niamoye composa le numéro. Quand Awa décrocha, sa voix grave et apaisante la ramena un instant à la raison. — Respire, Niamoye. Que s’est-il passé ? — Elle… elle est sortie ! Le soleil l’a brûlée ! Elle est en train de fondre ! Un silence lourd s’installa, puis Awa répondit : — Écoute-moi attentivement. Ne cherche pas à la soigner comme une brûlure normale. Place-la dans le froid. Le plus froid possible. Une chambre frigorifique, si tu en as une. Elle doit rester là une semaine. — Une semaine ?! Mais elle va mourir ! — Fais-moi confiance. Le froid est sa seule chance. Les mots d’Awa résonnèrent dans la tête de Niamoye comme une lueur d’espoir. Elle hésita, puis, les larmes coulant encore, obéit. Damien rentra peu après, terrifié par le spectacle. Ensemble, ils transportèrent le corps presque inerte de Simona jusqu’à la chambre froide du restaurant familial attenant à la maison. Ils la déposèrent doucement à l’intérieur, sur une table métallique, enveloppée dans des draps blancs. Quand la porte du congélateur se referma, Niamoye s’effondra au sol, hurlant de douleur. — Mon Dieu, qu’ai-je fait ?! Pourquoi, Simona ? Pourquoi tu n’as pas écouté ?! Les jours suivants furent un long supplice. La maison, d’habitude remplie du rire de Simona, était plongée dans un silence pesant. Niamoye ne mangeait plus, ne dormait plus. Chaque soir, elle s’asseyait devant la chambre froide, parlant à travers la porte. — Ma fille, je t’en supplie, reviens-moi. Je ne te gronderai plus. Je te promets… je te promets qu’on partira loin, là où tu pourras vivre heureuse. Damien, quant à lui, restait prostré dans le salon, fixant les murs sans parler. La culpabilité le rongeait. Et si je n’avais pas été si dur ? Et si je lui avais fait confiance ? Le septième jour, alors que Niamoye se levait pour préparer une tisane, une douleur brutale lui traversa la poitrine. Elle s’écroula, la main sur le cœur. Damien appelle à l’aide. Niamoye fut transporté à l’hôpital mais elle est dans un état critique. Elle avait tout fait pour avoir cet enfant et elle ne supporterait s’il lui arrivait du mal. Elle était dans un coma. Le soir même, alors que le soleil disparaissait derrière l’horizon, Damien, en larmes, ouvrit la chambre froide. Le souffle glacé lui coupa la respiration. Simona était là, allongée, immobile, mais son teint avait repris un peu de couleur. Il posa une main tremblante sur son visage. À sa grande surprise, la peau était froide mais souple. Elle est vivante ? Il la prit dans ses bras, la sortit doucement et la déposa sur son lit. Quelques minutes plus tard, Simona ouvrit faiblement les yeux. — Papa ? murmura-t-elle, la voix rauque. — Mon ange ! Tu es vivante ! Il l’enlaça, pleurant de soulagement. Mais son visage s’assombrit rapidement. — Ta mère… elle a fait une crise cardiaque, elle est à l’hôpital, son état est très critique. Simona sentit son cœur se briser en mille morceaux. Elle voulut crier, mais aucun son ne sortit. Les larmes coulèrent sur ses joues abîmées. — Non… c’est ma faute… c’est à cause de moi. Elle tenta de se lever, mais la douleur la cloua au lit. Son reflet dans le miroir la figea. Son visage n’était plus le même. La beauté fragile qui faisait autrefois tourner les têtes avait disparu. Sa peau était marquée de cicatrices, ses lèvres fendillées, ses yeux cernés. Elle toucha sa joue du bout des doigts, puis éclata en sanglots. — Je suis un monstre… murmura-t-elle. Damien s’assit près d’elle, le cœur lourd. — Non, ma fille. Tu es en vie, c’est tout ce qui compte. — Mais maman… — Elle t’aime, plus que tout. C’est pour toi qu’elle a tout essayé et maintenant à toi de prendre soin d’elle. Simona se recroquevilla, le visage dans les mains. Les souvenirs de Lucas revinrent en cascade : son sourire, ses mots doux, son appareil photo, les promesses d’un amour éternel. Tout cela n’était plus qu’un mirage, une illusion. Sa mère était dans un état critique à cause de son entêtement. — Je ne veux plus jamais aimer, papa. Je te le jure. Plus jamais.
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