Le procès approchait à grands pas. Depuis son témoignage, la vie de Simona semblait s’être figée, comme suspendue dans une éternité grise. Elle restait enfermée dans sa chambre, le visage couvert de bandages, fuyant son reflet dans le miroir. Parfois, quand la lumière du soir passait à travers les rideaux, elle croyait revoir l’ombre de la jeune fille qu’elle avait été — joyeuse, rêveuse, amoureuse — avant que tout ne s’effondre. Mais cette image s’effaçait aussitôt, remplacée par la réalité cruelle : son visage meurtri, ses cicatrices, et cette douleur qui brûlait encore sous la peau.
Un matin, Damien entra doucement dans sa chambre. Il tenait un appareil photo. Simona leva les yeux, étonnée.
— Papa ? Pourquoi tu as ça ? demanda-t-elle, d’une voix faible.
Il hésita avant de répondre.
— Le juge veut une photo de toi… pour le dossier. Ils veulent des preuves, Simona. Tu n’as pas à t’inquiéter, c’est juste une formalité.
Simona sentit un frisson la parcourir. Une photo d’elle ? Elle n’avait pas eu le courage de se regarder depuis l’accident. L’idée que le monde entier puisse voir ce qu’elle était devenue la terrifiait.
— Non… je ne peux pas, papa. Je suis… affreuse.
Damien posa l’appareil sur la table et s’assit près d’elle.
— Ce n’est pas pour te faire du mal, ma fille. Mais cette image… elle prouvera ce qu’il t’a fait. Ce monstre doit payer.
Le mot monstre résonna dans la tête de Simona comme un écho amer. Était-ce vraiment Lucas le monstre, ou elle, qui avait trahi l’amour au nom de la vérité ? Mais en voyant le visage fatigué de son père, ses cernes, la douleur dans ses yeux, elle comprit qu’elle n’avait plus le droit de se taire.
— D’accord, murmura-t-elle enfin. Fais-le.
Damien ajusta l’appareil, la gorge nouée. Simona retira lentement son foulard. Le silence se fit lourd, presque sacré. Quand son visage apparut à la lumière tamisée de la lampe, Damien sentit les larmes lui monter aux yeux. Les brûlures avaient laissé des traces profondes : une peau décolorée, marbrée, par endroits craquelée. Mais dans son regard, il y avait toujours cette innocence, cette douceur fragile.
— Regarde-moi, ma fille, dit-il d’une voix tremblante. C’est pour la justice.
Le flash éclata dans la pénombre. Une, deux, trois photos. À chaque clic, Simona sentait son cœur se fissurer un peu plus. Ce n’était plus elle qu’on photographiait, c’était un fantôme. Le cliché, plus tard diffusé dans les médias, provoqua une onde de choc : tout le monde crut que Lucas l’avait brûlée. Les journaux titrèrent :
« La victime du photographe marquée à vie : une beauté détruite par la trahison. »
Personne ne sut qu’en réalité, Simona s’était détruite elle-même, dans une fuite insensée pour sauver un amour condamné.
Les jours passèrent, rythmés par la douleur, les soins, et les cris étouffés de son père la nuit. Simona avait cessé de parler. Elle restait des heures à fixer la fenêtre, attendant un lever de soleil qu’elle ne verrait jamais plus. Elle pensait à sa mère, toujours plongée dans le coma, et priait en silence. Parfois, elle murmurait :
— Maman, pardonne-moi. Reviens. Je ne veux plus mourir. Je veux te voir sourire.
Les semaines s’écoulèrent ainsi, monotones, étouffantes. Jusqu’à ce matin-là.
Un rayon pâle filtra à travers la porte, et Damien entra en courant.
— Simona ! Ta mère a ouvert les yeux !
Elle crut d’abord avoir mal entendu.
— Quoi ? Maman ?
— Oui ! Elle est réveillée, ma fille !
Simona sentit une vague de chaleur envahir son corps. Elle se leva tant bien que mal, trébuchant presque, et courut vers la chambre où reposait Niamoye. La lumière douce de l’après-midi baignait le visage de sa mère, pâle mais vivant. Ses lèvres tremblaient, ses paupières s’ouvraient difficilement. Quand elle aperçut sa fille, ses yeux s’écarquillèrent, pleins de larmes.
— Simona… c’est toi ?
La voix de Niamoye était faible, brisée par les jours d’inconscience.
Simona tomba à genoux, éclatant en sanglots.
— Oui, maman, c’est moi… Je suis désolée ! Je t’en supplie, pardonne-moi !
Niamoye leva une main tremblante et caressa le visage de sa fille.
— Tu es vivante… murmura-t-elle, les larmes aux yeux. Mon Dieu, merci…
Elles restèrent ainsi, serrées l’une contre l’autre, pleurant toutes les deux, le cœur lourd de douleur mais empli d’un infime espoir.
Les jours suivants furent un long chemin vers la guérison. Niamoye, bien que faible, retrouva peu à peu ses forces. Elle demandait sans cesse des nouvelles de Simona, l’observant avec une tendresse infinie.
— Tu es belle, ma fille, lui disait-elle doucement. Ne laisse personne te dire le contraire.
Simona secouait la tête.
— Regarde-moi, maman… comment pourrais-je être belle ?
— Parce que la beauté ne se trouve pas dans la peau, Simona. Elle est dans la lumière que tu portes en toi.
Ces mots la bouleversèrent. Pour la première fois depuis l’accident, elle esquissa un sourire.
Niamoye insista pour qu’elles retournent à la maison familiale. L’air frais, disait-elle, les aiderait à guérir toutes les deux. Une fois installée, elle se mit à chercher des produits de soins : des crèmes, des pommades, des huiles importées, des mélanges d’herbes traditionnelles que Djidi lui envoyait depuis Ouagadougou.
Chaque matin, elle appliquait les onguents sur le visage et les bras de sa fille, en murmurant des prières.
— Que le mal s’efface, que la douleur parte avec la rosée du matin.
Les premiers jours, rien ne changea. Mais à mesure que le temps passait, les cicatrices de Simona commencèrent lentement à s’estomper. Sa peau, autrefois terne et rugueuse, reprenait un peu de douceur. Ses lèvres redevenaient roses, ses yeux brillaient à nouveau. Niamoye remerciait Dieu à chaque progrès.
— Tu vois, ma fille ? La vie revient toujours, même après l’enfer.
Pendant ce temps, le procès suivait son cours. Lucas, en prison préventive, continuait de clamer son innocence. Ses avocats plaidaient l’amour sincère, la passion réciproque. Mais face aux photos de Simona, aux témoignages de ses parents, et à la colère du public, la sentence était déjà écrite avant même le verdict.
Le jour du jugement, Damien revint à la maison, le visage fermé.
— C’est fini, dit-il simplement.
— Il est libre ? demanda Simona, la voix tremblante.
— Non. Six ans de prison. Pour abus sur mineure vulnérable.
Simona resta silencieuse. Elle ne ressentit ni joie, ni vengeance, ni satisfaction. Seulement un vide immense.
— Il paie pour ce qu’il n’a pas fait, murmura-t-elle.
— Non, répondit son père avec amertume. Il paie pour t’avoir volée à nous.
Elle ne répondit rien. Ce soir-là, elle monta dans sa chambre et sortit une vieille photo d’eux deux, prise avant la tragédie. Lucas souriait, son bras autour d’elle. Elle regarda longuement le cliché, puis le posa dans la flamme d’une bougie. Le papier se recroquevilla, noircit, et disparut en cendres.
— Adieu, Lucas. Je te laisse dans le passé.
Dès lors, Simona se consacra entièrement à ses parents. Elle devint une fille dévouée, attentive, présente. Chaque jour, elle préparait le repas de son père, aidait sa mère à se coiffer, nettoyait la maison. Elle riait parfois, mais sans éclat, sans cette chaleur d’autrefois. Ses gestes étaient doux, mais ses yeux restaient vides.
— Tu es si différente, Simona, lui dit un jour Niamoye, en la regardant dresser la table.
— J’ai juste grandi, maman.
— Non… tu t’es éteinte.
Simona ne répondit pas. Elle savait que c’était vrai. Depuis sa fuite, depuis l’accident, quelque chose s’était brisé en elle. La passion, la curiosité, la joie simple de vivre avaient disparu, remplacées par une paix froide, presque mécanique. Elle faisait ce qu’il fallait, sans jamais se plaindre, mais son regard semblait toujours perdu ailleurs.
Les semaines devinrent des mois. Son visage retrouvait peu à peu sa beauté d’avant. Les cicatrices s’effaçaient sous les crèmes et les soins. Ses cheveux repoussaient, brillants, soyeux. Les gens du quartier, qui l’avaient crue morte, s’étonnaient de la revoir ainsi, transformée.
— Dieu fait des miracles, disait-on.
Mais à l’intérieur, Simona savait qu’il n’y avait pas de miracle. Seulement une reconstruction silencieuse, un effort quotidien pour ne pas sombrer.
Un soir, alors qu’elle massait les mains de sa mère fatiguée, Niamoye murmura :
— Tu es redevenue belle, ma fille.
— La beauté ne sert à rien, maman. Elle m’a tout pris.
Niamoye posa sa main sur la sienne.
— Ne dis pas ça. Ce n’est pas ta beauté qui a causé tout ça. C’est le monde, c’est la cruauté des hommes, c’est le manque de vérité. Mais toi… tu es la lumière que rien ne pourra éteindre.
Simona pleura silencieusement, mais pour la première fois, ses larmes ne brûlaient plus.
Les mois suivants, la maison retrouva une certaine paix. Le rire de Niamoye résonnait à nouveau dans la cour. Damien, adouci par le temps, reprenait son travail. Simona préparait les repas, allait au marché, aidait les enfants du voisinage à lire. Tout semblait redevenu normal.
Mais parfois, le soir, quand elle se regardait dans le miroir, elle voyait autre chose. Une ombre dans ses propres yeux. Une fille morte qui l’observait derrière la vitre, celle qu’elle avait été — naïve, rêveuse, amoureuse. Et dans un souffle, elle murmurait :
— Tu n’existes plus. Moi non plus.
Cette nuit-là, Niamoye entra dans sa chambre et la trouva assise dans l’obscurité.
— Simona, pourquoi ne dors-tu pas ?
— Je pense à avant, maman. À tout ce qu’on a perdu.
— On n’a rien perdu, ma fille. On a survécu.
— Mais à quel prix ?
Niamoye s’assit près d’elle et prit sa main.
— Tu veux savoir ce que j’ai appris, Simona ? Le prix de la vie, c’est la douleur. Mais la douleur, quand on la transforme en force, devient le plus grand des remèdes.
Simona leva les yeux vers sa mère. Pour la première fois depuis longtemps, un éclat passa dans son regard. Elle serra la main de Niamoye et souffla :
— Alors, je veux apprendre à guérir.
Et ce fut le début d’une lente renaissance.
Chaque matin, elle ouvrait les fenêtres, laissant filtrer un peu de lumière, protégée derrière ses rideaux. Elle sortait parfois, à la tombée de la nuit, pour sentir le vent sur sa peau. Elle reprenait peu à peu goût aux petites choses : les fleurs, la pluie, le rire de ses voisins.
Mais malgré la paix retrouvée, ses parents savaient. Quelque chose en elle s’était définitivement éteint.
La Simona d’autrefois — celle qui riait aux éclats, qui rêvait d’amour et d’ailleurs — avait disparu dans les flammes de ce matin tragique.
Ce qu’il restait, c’était une jeune femme calme, douce, belle encore, mais figée dans un silence intérieur que rien ne semblait pouvoir briser.
Et chaque soir, quand la lune remplaçait le soleil qu’elle ne verrait plus jamais, elle murmurait dans l’ombre :
— Je suis vivante, mais morte à l’intérieur.
Puis elle fermait les yeux, bercée par la respiration tranquille de sa mère, et la promesse d’un lendemain sans douleur.