Depuis plusieurs semaines, Simona errait dans la maison comme une âme en peine. Elle parlait peu, mangeait à peine. Ses yeux, autrefois pleins de curiosité et d’éclats, semblaient désormais vides, comme si une lumière intérieure s’était éteinte pour de bon. Chaque matin, Niamoye observait sa fille assise près de la fenêtre fermée, fixant le rideau sans jamais oser l’écarter. Le soleil, pourtant doux à travers les carreaux, semblait lui faire peur. Elle ne sortait plus, ne riait plus, et parfois, lorsqu’elle croyait être seule, ses épaules se mettaient à trembler silencieusement, secouées par des larmes qu’elle refusait de laisser voir.
Damien, impuissant, passait de longues heures dehors, à errer dans la cour, tentant de chasser ce sentiment d’échec qui l’écrasait. Sa fille vivait, certes, mais elle n’existait plus vraiment. Quant à Niamoye, elle s’efforçait de paraître forte, préparant les repas, s’occupant de Simona, mais ses yeux trahissaient la même détresse : celle d’une mère qui ne reconnaissait plus son enfant.
Et un soir, après un long silence, ce fut Damien qui parla le premier :
— Niamoye, on ne peut pas continuer comme ça.
Elle releva la tête, surprise.
— Que veux-tu dire ?
— Lucas… le procès… la prison… tout ça ne change rien. Regarde Simona. On a puni le garçon, mais notre fille s’enfonce. Peut-être… peut-être qu’en retirant la plainte, on libérera quelque chose en elle.
Niamoye resta muette. Le simple nom de Lucas faisait remonter en elle une douleur confuse — un mélange de colère et de pitié. Pourtant, en observant le visage absent de Simona, elle sentit un frisson de vérité dans les paroles de son mari. Peut-être que le pardon, même s’il semblait insensé, était la seule voie pour la délivrer.
Le lendemain, ils prirent la décision. Sans en parler à leur fille, ils allèrent voir l’avocat. Les formalités furent longues, pénibles, mais au bout de trois jours, la nouvelle tomba : Lucas était libre.
Le soir même, Damien et Niamoye entrèrent dans la chambre de Simona. Elle était assise sur le lit, une couverture sur les épaules, le regard perdu dans le vide.
— Simona… murmura Niamoye.
Elle leva lentement les yeux.
— Qu’est-ce qu’il y a, maman ?
Damien prit la main de sa fille, hésitant un instant avant d’ajouter :
— On… on a retiré la plainte. Lucas est sorti de prison.
Un silence. Long, dense, presque étouffant. Puis, contre toute attente, Simona se leva, s’approcha d’eux, et les serra dans ses bras.
Ses lèvres tremblaient quand elle souffla :
— Merci…
Ce mot, si simple, bouleversa les parents. Ils s’attendaient à une explosion de colère, à des reproches, mais non. Elle les remerciait. Et dans cette étreinte, pour la première fois depuis des mois, ses larmes n’étaient pas de douleur, mais de délivrance.
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Quelques jours plus tard, Lucas se présenta chez les parents de Simona. Il avait maigri, ses traits portaient la fatigue d’un homme qui avait tout perdu. Ses yeux, pourtant, brillaient d’une sincérité désarmante.
Damien hésita longuement avant d’ouvrir la porte.
— Que veux-tu, Lucas ? demanda-t-il d’une voix froide.
— Je ne viens pas faire du mal. Je veux juste parler. Je veux comprendre… et lui dire au revoir.
Contre toute attente, Niamoye, debout derrière son mari, murmura :
— Laisse-le entrer.
Ils s’assirent dans le salon. Le silence pesait lourd. Puis Lucas se lança, la voix tremblante :
— Je sais que vous me haïssez. Vous en avez le droit. Mais je ne peux pas partir sans savoir ce qui s’est réellement passé. Ce n’est pas une excuse, mais… je suis tombé amoureux d’elle. Pas de son visage, pas de son corps… d’elle. Et ce jour-là… ce jour-là, je jure que je ne voulais pas lui faire de mal.
Niamoye détourna le regard. Ses mains tremblaient.
— Lucas… il y a des choses que tu ignores. Simona… elle n’est pas comme les autres.
Le jeune homme fronça les sourcils.
— Je sais qu’elle est fragile, qu’elle a peur du soleil, mais… je ne comprends pas pourquoi.
Damien se leva, fit quelques pas, puis revint.
— Elle ne peut pas être exposée au soleil, Lucas. C’est une allergie grave, rare. Une seule exposition prolongée pourrait…
Il s’arrêta, cherchant ses mots.
— Pourrait la tuer.
Lucas resta figé.
— La tuer ? Vous voulez dire… brûler sa peau ?
— Non, Lucas, répondit Niamoye, la voix brisée. Son corps réagit d’une manière que les médecins n’expliquent pas. La lumière du soleil provoque des réactions… terribles. Comme si sa peau fondait. Comme si elle se dissolvait sous la chaleur.
Lucas sentit un frisson glacial lui parcourir le dos. Une partie de lui refusait d’y croire. Et pourtant, les cicatrices qu’il avait vues sur le corps de Simona… tout prenait sens.
Il murmura :
— Et c’est à cause de ça… que vous vouliez qu’elle reste enfermée ?
Niamoye hocha la tête.
— Oui. Nous avons tout fait pour la protéger. Et la dernière fois qu’elle est sortie, tu sais ce qui s’est passé.
Elle se mit à pleurer. Damien la prit par les épaules. Lucas sentit la culpabilité l’écraser à nouveau.
— Je ne savais pas… dit-il faiblement. Je ne savais rien de tout ça. Mais je l’aime, malgré tout. Je veux juste… la voir une dernière fois. Promis, après ça, je partirai pour toujours.
Un long silence suivit. Puis, à contre-cœur, Damien accepta.
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Simona fut amenée dans le salon, vêtue d’une robe claire, les bras recouverts d’un châle. Lorsqu’elle vit Lucas, son visage se figea. Ses yeux, d’abord surpris, se remplirent d’émotion. Ils restèrent quelques secondes immobiles, avant de s’avancer l’un vers l’autre.
Sans un mot, ils se prirent dans les bras. Un long, profond, silencieux câlin, où tout semblait se dire sans paroles. Simona sentit son cœur battre à toute vitesse, comme s’il retrouvait un rythme oublié. Lucas, lui, ferma les yeux, respirant le parfum doux et familier de celle qu’il croyait perdue.
— Je suis désolée… murmura-t-elle contre son épaule.
— Non, répondit-il aussitôt. C’est moi qui suis désolé. Je t’ai blessée, sans le vouloir. Si j’avais su…
Ils restèrent ainsi, enlacés, jusqu’à ce que Damien toussote, mal à l’aise.
— Lucas… il est temps.
Lucas se détacha lentement d’elle. Il posa une main sur sa joue.
— Tu es toujours aussi belle, Simona. Et même si la vie nous sépare, je garderai ton souvenir dans mon cœur.
Simona hocha la tête, des larmes coulant sur son visage pâle.
— Promets-moi de vivre, Lucas. Promets-moi de ne pas te souvenir de moi comme d’un fantôme.
Il sourit faiblement.
— Toi, un fantôme ? Non… tu es la lumière, même si elle te fait peur.
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Mais avant de partir, Lucas demanda à parler aux parents. Ils s’éloignèrent dans la cour, le crépuscule teintant le ciel d’un rouge sombre.
— Je vous remercie de m’avoir laissé la voir, dit-il d’une voix calme. Mais… j’ai besoin de vous dire quelque chose.
Damien fronça les sourcils.
— Quoi encore ?
— Cette histoire d’allergie au soleil… je n’y crois pas.
Le silence tomba brusquement. Niamoye se figea.
— Comment ça, tu n’y crois pas ?
— Parce que j’ai vu ses cicatrices. Ce n’étaient pas des brûlures normales. C’était… autre chose. Comme si sa peau se régénérait lentement. Et cette lueur étrange dans ses yeux quand elle me regardait… Je crois que vous me cachez quelque chose de plus grand. Quelque chose de… lourd.
Les visages de Damien et Niamoye se crispèrent. Leurs regards se croisèrent, paniqués.
— Lucas, tu ferais mieux de partir maintenant, dit sèchement Damien.
— Non, écoutez-moi ! insista-t-il. Je ne suis pas un idiot. Ce n’est pas une simple maladie, n’est-ce pas ?
Niamoye recula, blême.
— Assez ! cria-t-elle soudain. Tu ne comprends pas ! Tu ne sais rien !
Lucas fit un pas vers eux.
— Alors expliquez-moi ! Qu’est-ce qu’elle est, vraiment ? Pourquoi vous avez peur du soleil pour elle ? Pourquoi vous tremblez chaque fois qu’elle prononce mon nom ?
Damien serra les poings.
— Sors d’ici, Lucas.
— Pas avant que vous me disiez la vérité !
Niamoye éclata en sanglots, se réfugiant dans les bras de son mari. Damien, d’une voix étranglée, lança :
— Tu ne comprends pas ce que tu es en train de faire. Si tu continues, tu risques ta vie. Pars, maintenant !
Lucas resta figé, incapable de bouger. Leurs yeux, emplis de terreur, lui firent comprendre qu’il venait de toucher à quelque chose d’interdit. Quelque chose qu’il aurait mieux valu ne jamais découvrir.
Damien ouvrit la porte d’un geste brusque.
— Dehors ! Et ne reviens plus jamais !
Lucas sortit lentement, le cœur battant, jetant un dernier regard à la maison. Derrière la fenêtre, il crut apercevoir Simona, pâle, triste, la main posée sur la vitre. Et, dans la lumière du couchant, il eut l’impression fugitive que sa peau luisait faiblement, comme traversée d’un éclat surnaturel…
À l’intérieur, Niamoye se laissa tomber sur une chaise, tremblante.
— Et s’il parle ? murmura-t-elle.
Damien, blême, secoua la tête.
— Il ne comprendra jamais ce qu’elle est. Et il vaut mieux pour lui qu’il ne cherche pas à savoir.
Mais au fond d’eux, tous deux savaient que le secret commençait déjà à s’effriter…