1

3102 Mots
1 À l’issue de cette conférence et même si, comme l’avait affirmé Max Planck, on vivait dans un univers complexe dont on ne percevait qu’une image à travers des lunettes dont on ignorait la convergence, ou encore que l’on ne voyait du monde réel que sa projection sur le mur du fond d’une caverne comme l’avait suggéré Platon, il fallait également survivre physiquement pour maintenir en état de marche cette conscience caractéristique des êtres vivants. En termes plus clairs, je m’arrêtai au super marché Match de la Cousinerie pour y acheter de quoi subsister sans trop avoir à faire la cuisine, sorte de retour brutal, mais fort utile, dans le monde perçu. J’optai pour une boîte de sushis. Heureux de cette initiative qui me ferait gagner un temps fou, j’eus quand même à faire la queue plus de quinze minutes à cause du trop peu de caisses ouvertes à cette heure de pointe. Après ce repas frugal où j’abandonnai au réfrigérateur la moitié de cette trop grosse boîte, mais que je fis néanmoins durer le plus longtemps possible, car il était encore trop tôt pour aller au lit, j’allumai instinctivement la télévision, puis m’affalai dans un fauteuil qui lui faisait face. Il s’agissait d’une émission politique ennuyeuse qui me plongea dans une sorte de léthargie où j’entendais, sans les comprendre, regardais, sans voir, les interlocuteurs s’écharper. J’atteignis progressivement un état comateux dans lequel je tâchais d’imaginer quelles pourraient être les conséquences observables dans la vie journalière des phénomènes d’intrication quantique. Soudain, il me sembla entendre le cri strident de la sonnette. Je me dirigeai vers l’interphone, appuyai sur le bouton parole : ⸺ Bonsoir Et j’entendis une voix de femme : ⸺ C’est moi. Sans vraiment chercher à savoir qui pouvait être cette personne, je déverrouillai machinalement la porte magnétique de l’immeuble, entrouvris celle de l’appartement et retournai m’asseoir dans ce fauteuil pour attendre ce visiteur. Quelle ne fut pas ma surprise. Je la reconnus instantanément. ⸺ Ester ! ⸺ Oui. Enfin, je te retrouve après toutes ces années. Te souviens-tu de moi ? ⸺ Bien sûr ! Mais, comment est-ce possible ? ⸺ Ce sera long à expliquer. Mais maintenant, nous avons tout notre temps, pas vrai ? J’avais rencontré cette jeune femme, il y avait près de quarante ans et j’en étais tombé instantanément amoureux fou, rien qu’en la voyant. Et voilà qu’aujourd’hui, elle débarquait soudain, toujours aussi jeune, aussi belle que dans mon souvenir. Emporté par cette heureuse folie de la revoir pareille qu’avant, je retrouvai cette attraction incompréhensible sans m’occuper de savoir comment un tel miracle pouvait être possible. Je me précipitai vers elle. Je la pris dans mes bras et nous nous embrassâmes jusqu’à plus soif. On remettrait au lendemain toutes les explications rationnelles. Pour l’heure, nous avions mieux à faire. Pourtant Ester me remit les pieds sur terre. ⸺ J’ai faim. Je lui apportai le reste de la boîte de sushis dont je n’avais péniblement avalé que la moitié. ⸺ Parfait. Mais, aurais-tu quelque chose à boire ? ⸺ Comme quoi ? ⸺ Un verre de San Gimignano par exemple, suggéra-t-elle en riant. Tu te souviens ? Bien sûr que je m’en souvenais. Mais, je n’en avais pas. Pris au dépourvu, je lui apportai une coupe de prosecco, un vin blanc pétillant italien qui était entré en scène depuis quelques années et recevait un franc succès dans tous les supermarchés de France. Nous évoquâmes avec nostalgie notre rencontre en Sicile, notre coup de foudre. Puis je tâchai de trouver un disque qui nous rappellerait également le saxophone d’Ulysse. Et nous nous mîmes à danser. Je la serrai si fort que j’eus l’impression que nous étions en train d’entrer en fusion. Ester m’entraîna dans la chambre à coucher. Impatients, nos corps se complétèrent avec la vigueur et cette fougue que nous avions connues quarante ans plus tôt. Épuisés, nous nous endormîmes profondément. Lorsque j’ouvris les yeux, elle avait disparu. Pourtant, nous nous étions bien endormis, blottis l’un contre l’autre. Avais-je rêvé ? Cela semblait si réel que je fus pris d’un doute. Souvent, les rêves s’évaporent quelque temps après le réveil. J’attendis un petit moment pour voir si cela serait le cas. Cette impression de vécu persista. Étonné, mais persuadé qu’Ester s’était bien endormie dans mes bras, j’allai vérifier qu’elle ne s’était pas réfugiée dans une autre pièce. Le salon n’était éclairé que par la multitude des diodes qui ornent les appareils électroniques, mais qui fournissent une clarté suffisante pour ne pas avoir à mettre en marche l’éclairage. L’appartement était vide ! Tout semblait normal, à cette baie vitrée près qui ouvre sur la terrasse et que j’avais probablement oublié de refermer. Je la poussai machinalement, tout en observant la terrasse, et fus étonné de voir que la porte donnant accès à l’extérieur de l’appartement était également entrebâillée. Surpris, et encore sous le coup de l’émotion de cette vision trop réaliste pour n’être qu’un rêve, j’interprétai cette succession de portes ouvertes comme une sorte d’invitation à aller explorer le parc qui entourait la résidence. Ce que je fis en dépit du froid et de cette nuit sans lune. Je parcourus péniblement quelques centaines de mètres avant d’apercevoir une sorte de lueur suggérant un feu de bois. Je m’approchai du foyer, constatai qu’il était approvisionné de superbes branches dont la consumation avait à peine commencé, signe que ce feu venait d’être allumé. ⸺ Il y a quelqu’un ? Aucune réponse. Je fus partagé entre l’idée réaliste qu’un sans-abri avait dû l’allumer pour se réchauffer et, m’entendant arriver, devait s’être caché derrière les arbres qui bordaient cette petite clairière et celle trop peu crédible d’un évènement paranormal. Seul le crépitement du feu se faisait entendre. Les flammes projetaient des lueurs dansantes sur la végétation environnante qui suggéraient la présence de farfadets. Je compris qu’il me serait impossible de retrouver Ester. Je fus pris de frayeur et rentrai le plus rapidement chez moi. Avant tout, café, cigare, puis ouverture de l’ordinateur pour y consigner les évènements de cette étrange soirée. Bien évidemment il me fut facile de reconstituer notre conversation où, dans ce soi-disant rêve, nous avions évoqué cette première rencontre, car je l’avais vraiment vécue. Aussi, ce que j’écrivis à propos de cette partie de la nuit fut un mélange de souvenirs lointains et de cette discussion nocturne. * * * « C’était en 1974, lors d’une école d’été qui se tenait à Erice, en Sicile. J’atteignis ce village à l’issue d’un périple assez varié. Après un vol de deux heures trente depuis Paris je débarquai à l’aéroport international Falcone-Borsellino situé sur la commune de Cinisi, à trente-deux kilomètres à l’ouest de Palerme. Première difficulté : trouver un bus ou une navette qui m’amènerait au centre-ville où j’avais réservé un hôtel. Je fus abordé par un jeune gars qui me proposa la course dans sa voiture privée, moyennant un prix défiant toute concurrence, m’affirma-t-il. L’hôtel était situé à proximité de la gare centrale. Sitôt installé, j’allai consulter les horaires de trains et acheter un billet pour Trapani. Je fus étonné d’apprendre que le trajet durerait plus de quatre heures pour une distance de cent dix kilomètres. Et je compris pourquoi dès le lendemain. Le train roulait si lentement que parfois les voyageurs en sortaient pour se dégourdir les jambes en le suivant. D’autres fois, il s’arrêtait même et aussitôt, quelques jeunes surgissaient des bas-côtés de la voie avec des paniers chargés de fruits à vendre. Enfin, la ligne de chemin de fer ne longeait pas la côte, mais faisait un large crochet à travers les terres. Arrivé à Trapani, il restait encore à atteindre Erice. Ce dernier trajet d’une dizaine de kilomètres se ferait en bus, avec un départ chaque deux heures. Alors, eh bien il fallait attendre assis sur les valises. Nous étions écrasés d’une chaleur accablante. Le bus nous débarqua à la porte du rempart qui entourait le village. Je franchis cette porte et me retrouvai sur un chemin pavé très pentu, ne sachant où aller et ne découvrant aucune petite pancarte qui eut pu signaler le site de l’école. C’est alors qu’un homme d’une cinquantaine d’années, habillé d’un costume noir en dépit de la température élevée, se dirigea vers moi. ⸺ Vous participez à l’école d’été ? ⸺ Oui, répondis-je surpris. ⸺ Bienvenue ! Mais après tout ce trajet, vous devez avoir faim. Suivez-moi. Ce que je fis. L’homme m’amena dans un petit restaurant proche et commanda un plat de spaghetti alla verdura, bien qu’on fut au beau milieu de l’après-midi. ⸺ Prenez votre temps, j’envoie quelqu’un vous prendre dans une petite heure. L’homme partit sans même s’être présenté. Dans la soirée, je découvris qu’il s’agissait du professeur Gondi, soit encore l’organisateur de cette école. Erice est un village sicilien bâti sur un piton rocheux haut de 756 mètres, près de Trapani et à quelques kilomètres de la plage. En souvenir de Fermi2, le CNR3 italien en avait fait un lieu privilégié pour y organiser des écoles d’été ou des meetings scientifiques. Les participants étaient logés dans d’anciens couvents transformés en hôtels et avaient gratuitement accès à pratiquement tous les restaurants du village. Il leur suffisait pour cela de démontrer leur inscription à tel ou tel meeting, puis de signer la note qui serait à la charge du CNR. Je participais à une école d’été dédiée aux propriétés des défauts dans les semi-conducteurs. L’organisateur, le Professeur Gondi, directeur d’un laboratoire de l’université de Bologne, y avait emmené toute son équipe. Ester, une jeune étudiante en thèse, en faisait partie. Elle possédait des yeux de différentes couleurs bleu-vert, ce qui lui donnait un regard espiègle. Un regard échangé quelques secondes seulement, dès le premier soir, chez Ulysse, un restaurateur qui finissait chacune de ses soirées en faisant danser ses convives, grâce à son saxophone. Un regard dont j’amplifiai l’importance, car il avait allumé une sorte de petite bougie au fin fond de mon vide sentimental. Mais elle était entourée d’un aréopage de jeunes chercheurs de tous les pays européens. Je n’avais pas leur aisance et n’arrivai pas, ce soir-là, à attirer son attention. J’en pris ombrage. Le lendemain, je la retrouvai à la pause-café de la matinée. Elle était encore seule. Je me précipitai vers elle, mais ne savais pas trop quoi dire. Elle parlait trop peu l’anglais, juste quelques mots techniques glanés lors de la lecture de quelques articles scientifiques. Je connaissais trois-quatre mots d’italien, pour avoir parcouru ce pays dans tous les sens lorsque j’étais étudiant. Je lui proposai de faire quelques pas sur les remparts du village. Elle accepta. Dès que nous fûmes hors de vue de nos condisciples, et à la première difficulté rencontrée sur le chemin pierreux et pentu, je lui tendis la main et ne la lui lâchai plus. Un contact loin d’être banal et qui me donna l’illusion que nous étions le prolongement l’un de l’autre, que nous ne formions plus qu’un seul être : nous deux ! Mais il fallait bien rentrer pour la deuxième partie des exposés du matin. Elle rejoignit sa place, entourée de deux jeunes Allemands rigolards et sembla plaisanter avec. J’en fus jaloux. Cette soirée-là, je ne pouvais me joindre à leur b***e, chez Ulysse, car le lendemain, je devais présenter le résultat de mes recherches : une intervention d’une heure. Par avance, j’en fus malade de trac et attrapai réellement un mal de gorge d’origine psychosomatique. Seul dans ma chambre, je répétai mon discours. J’aurais affaire aux plus grands spécialistes européens. Je me concentrai et oubliai provisoirement Ester et ma jalousie. Enfin, on y était. J’intervins dans la première partie de la matinée. Après, ce serait la pause-café. Je ne bafouillai pas trop et répondis sans problème aux questions. Supplice terminé. C’est drôle, mais je perçus nettement que mon mal de gorge avait progressivement disparu avec le bon déroulement de mon intervention. Applaudissements. Je sortis, pris un café et allai m’asseoir seul dehors, dans la cour du couvent où se tenait l’école d’été, m’isolant ainsi des autres participants. C’était idiot, car, dans ce métier, les collaborations à long terme se nouent souvent lors des conversations des pauses-café. Je ne pensais plus et me contentais d’observer les statues qui garnissaient le préau. Je ne la vis pas arriver. Ester s’assit et déposa son jus d’orange sur la petite table. ⸺ È stato bello !4 dit-elle. ⸺ Grazie. Che fai stasera ?5 ⸺ Rien de particulier. On peut dîner ensemble si tu veux. Bien sûr que je le voulais. ⸺ OK, mais toi et moi seulement ! Pas trop envie de te partager avec les Allemands. Ester sourit. ⸺ D’accord. L’après-midi me sembla trop long. Impossible de comprendre les exposés des autres, tant j’étais excité à l’idée de cette soirée. Pause-café. Je l’attendis, mais elle resta piégée par les Allemands et ne me rejoignit pas. Nous retournâmes dans la salle de conférences pour le dernier round. Encore deux heures ! Or, tout finit par arriver. J’eus peur qu’elle ait changé d’avis. Mais non. Et nous nous sauvâmes discrètement de la cour du couvent dans laquelle les autres discutaient vivement. Nous visitâmes le village, à la recherche d’un restaurant qui serait le plus éloigné de celui d’Ulysse et de son saxophone. Il faisait beau et chaud et il était trop tôt pour le service. Aussi, nous sortîmes de la ville. Au-delà des remparts s’étendaient quelques champs pentus couverts d’herbes sauvages rouillées par la sécheresse à travers lesquelles nous courûmes comme de jeunes enfants. Soudain, elle me poussa et je m’écroulai en l’entraînant vers moi. Ester se mit à califourchon sur mes cuisses. Je la pris en photo, seul souvenir matériel qui me resterait d’elle. Elle écarta l’appareil et me fixa gravement de ses yeux vairons. Son visage était magique. Elle était magnifique ! Je tentai de l’attirer, mais elle résista. ⸺ I am engaged ! ⸺ Alors, aucune histoire n’est possible entre nous ? Après quelques secondes de silence, je l’attirai à nouveau et elle céda. Nos lèvres se rencontrèrent fougueusement. Sa bouche était humide et fraîche, ses cheveux doux et soyeux. Nous nous ébattîmes longuement dans les herbes séchées, jusqu’à une heure décente pour rejoindre le resto. Pas besoin de connaître trop de vocabulaire anglais pour se faire comprendre. Le mariage d’Ester était programmé et, en bonne Italienne, il lui était impossible de s’y soustraire, sans posséder une forte raison. Or, nous ne nous connaissions pas. Mais, pour moi, c’était plus fort que tout : je la désirais physiquement et peu m’importait si, plus tard, comme elle le faisait entendre, elle pourrait très bien ne pas se montrer gentille : « Io sono cattiva ». Eh bien, tant pis si plus tard elle se révèle être une mégère insupportable ! Je lui proposai un pacte : ⸺ Nous allons nous marier. Mais, personne ne le saura jamais. Nous vivrons en pointillés. Tu seras ma femme secrète ! Nous nous retrouverons au gré des futurs colloques, un peu partout dans le monde. Même aussi, dès que nos vies nous laisseront quelques jours de liberté. Sans rien dire, Ester me regarda sérieusement dans la pénombre du petit restaurant. Puis, au bout d’un certain temps, elle sourit. ⸺ D’accord. Où allons-nous nous marier ? ⸺ Suis-moi. Nous sortîmes du restaurant et je l’emmenai dans une petite cour, engoncée entre quelques vieux bâtiments. Étaient installés, sur la droite et sous un petit préau quelques ordinateurs en accès libre pour permettre aux participants des différents colloques de pouvoir se connecter sur le réseau interne de leur laboratoire afin de consulter leur messagerie électronique – une version très élémentaire de l’Internet d’aujourd’hui. Sur la gauche, quelques tables ainsi que deux tonneaux contenant l’un du Chianti, l’autre du San Gimignano, un vin blanc de Toscane, mis également à la disposition de tous. Nous remplîmes nos verres et entrelaçâmes symboliquement nos bras pour faire mine de les boire. ⸺ Ester, consens-tu à me prendre pour époux secret ? Si… Et toi, David, consens-tu à m’aimer chaque fois que nous nous retrouverons ? ⸺ Oui ! … … Et nous nous déclarâmes ainsi unis par les liens de notre serment ! Mais pas besoin de boire le vin. Nous reposâmes les verres sur une petite table et, seuls dans la cour, par une chaude soirée sicilienne, nous nous embrassâmes fougueusement. Après cette étreinte, Ester enfouit sa tête dans mon coup, puis recula de quelques pas et me regarda de ses yeux troublants dans lesquels perlaient quelques petites larmes. ⸺ C’est bidon tout ça, pas vrai ? On ne se connaît pas ! ⸺ Non ! Nous nous découvrirons. Si tu le veux vraiment, ça peut être sérieux. ⸺ Alors OK ! Que fait-on maintenant ? Je lui tendis la main. ⸺ Viens. Sans plus de discours, nous quittâmes la cour et nous nous dirigeâmes vers le couvent où était située ma chambre. Tout au long du chemin, Ester fut anxieuse à l’idée que l’un de nos condisciples pourrait nous surprendre et que Gondi finisse par l’apprendre. Fort heureusement, cette fois-là, nous ne rencontrâmes personne. Le lendemain, nos visages rayonnaient de bonheur au point que tout le monde s’en aperçut ! Personne ne nous fit la moindre remarque, le moindre reproche. Sauf l’un des copains d’Ester, un jeune chercheur déjà partiellement chauve et commençant à prendre visiblement de l’embonpoint, qui me prit à partie et m’avertit qu’Ester était sur le point de se marier. Les dix jours restants passèrent trop vite. Nous partagions nos soirées avec les jeunes en allant danser chez Ulysse, puis nous regagnions ma chambre le plus discrètement possible, précaution parfaitement inutile. Ce furent des nuits indescriptibles lors desquelles nous ne cherchâmes jamais à nous connaître davantage, mais où nous exploitâmes le moindre recoin de nos corps dans la plus grande ivresse. En milieu de semaine était prévue une escapade sur l’une des plages de Trapani. Tous les participants à l’école d’été y débarquèrent et banalisèrent le fait qu’Ester et moi étions désormais toujours l’un à côté de l’autre. Même les jeunes Allemands nous lorgnaient avec des regards attendris. Nous nous dirigeâmes vers la mer en nous tenant la main et je finis, tout comme elle, par patauger sur quelques oursins. Dur ensuite de se faire enlever les épines par un autochtone qui charcuta nos plantes des pieds avec une épingle de sûreté de propreté douteuse. Nous subîmes ce supplice en nous serrant très fortement la main au vu et au su de toute la compagnie. Lors du dernier repas clôturant la conférence, il était question de remettre à l’assistante du professeur Gondi quelques cadeaux ainsi qu’un énorme bouquet de fleurs afin de la remercier pour cette organisation formidable. Ester fut unanimement désignée pour remettre les cadeaux. Je fus chargé de remettre le bouquet de fleurs. Nous nous quittâmes dignement à l’aéroport de Palerme. Et nous nous promîmes de bien travailler pour avoir le droit de participer aux prochains colloques. Elle rejoignait Bologne pour se marier, se donner à un autre homme. Pourtant, je ne ressentis aucun sentiment de jalousie. J’étais persuadé que nos corps étaient inévitablement faits l’un pour l’autre et qu’une sorte de Volonté supérieure bienfaisante les réuniraient fatalement. Grâce à eux, nos esprits étaient entrés en fusion et nous nous séparions, non pas individuellement, mais comme deux êtres complémentaires reconstitués chacun par un subtil mélange de la moitié de l’autre. Nous nous retrouverions nécessairement, car ces dix jours de jouissance physique nous avaient psychiquement imbriqués. Mais, je ne la revis jamais. Peut-être n’avait-elle pu obtenir de poste permanent à l’université, ce qui l’aurait empêché de participer à une quelconque conférence. Aucune nouvelle depuis. Moi-même, je n’ai jamais cherché à la retrouver, car je ne souhaitais pas perturber sa nouvelle vie. À nouveau seul, je replongeai dans un univers vide de tout sentiment. Je passai le plus clair de mon temps à griffonner des équations, occupation qui ne me mena à aucune connaissance subtile de la société qui m’entourait. Je m’isolai encore plus et alternai ce travail avec la pratique du piano. Je répétai mille fois, sans réellement faire de progrès, les morceaux les plus difficiles de Chopin. À partir de la photo de son visage prise lors de nos ébats dans les herbes sèches d’Erice, je me mis en tête d’en faire un portrait au fusain. Ce fut un réel acte d’amour où il me sembla la caresser à chaque coup de crayon. J’étais fasciné par ses yeux et je tâchai de rendre son regard le plus vrai possible. J’installai le tableau à proximité du piano. Et elle me regardait ! Alors, je jouais pour elle. Je lui demandais parfois quelques conseils pour l’interprétation. Elle m’écoutait, me conseillait, me comblait d’une sorte de présence mystérieuse.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER