CHAPITRE 9

4998 Mots
Mais ce n’était point le cas pourelle, et maintenant elle restait assise comme unepoupée, répondant à ses remarques parmonosyllabes. Au bout d’un certain temps, ilsarrivèrent en vue du bouquet d’arbres au-delàduquel s’étendait le village de Marlott : alors, levisage immobile de Tess manifesta quelqueémotion et deux larmes se mirent à couler.– Pourquoi pleurez-vous ? demanda-t-ilfroidement.– Je pensais seulement que je suis née là-bas,murmura Tess.– Hé ! il faut bien que nous naissions tousquelque part !– Je voudrais n’être jamais née... ni là niailleurs !– Bah ! si vous n’aviez pas envie de venir àTrantridge, pourquoi êtes-vous venue ?Elle ne répondit pas.– Vous n’êtes pas venue par amour pour moi,cela, je le jurerais.– C’est très vrai. Si j’y étais allée par amourde vous, si je vous avais jamais sincèrementaimé, si je vous aimais encore, je ne memépriserais et ne me haïrais pas à tel point en cemoment pour ma faiblesse !... J’ai été éblouie unpeu de temps, voilà tout.Il haussa les épaules. Elle reprit :– Je n’ai compris votre intention que trop tard.– C’est ce que disent toutes les femmes.– Comment osez-vous parler ainsi ? s’écria-telle,se tournant vers lui avec impétuosité, tandisque ses yeux étincelaient et que s’éveillait en ellel’esprit caché qu’il devait apprendre à mieuxconnaître un jour... Oh ! Dieu. Je vous jetteraishors de la voiture ! Ne vous est-il pas venu àl’idée que ce que disent toutes les femmes,quelques-unes peuvent le sentir ?– Bon, bon ! dit-il en riant. Je suis fâché devous avoir blessée. J’ai eu tort, je l’admets.Il continua avec un peu d’amertume :– Seulement vous ne devez pas me le jeteréternellement à la tête. Je suis prêt à payerjusqu’au dernier centime. Vous savez que vousn’avez plus besoin de travailler aux champs nidans les fermes. Vous savez que vous pouvezmettre les plus jolies toilettes, au lieu de voushabiller avec cette simplicité exagérée que vousaffectez depuis peu, comme si vous ne pouviezpas avoir un ruban de plus que ce que vousgagnez.Elle retroussa légèrement la lèvre, bien qu’engénéral il y eût peu de dédain dans sa large etimpulsive nature.– J’ai dit que je ne veux plus rien recevoir et jene recevrai plus rien. Je ne le peux pas. Je seraisvraiment votre créature si je continuais à le faireet je ne le veux pas.– On dirait à vos manières que vous êtes uneprincesse, outre une authentique et véritableD’Urberville. Ah ! ah ! Eh bien, ma chère Tess,je ne peux rien dire de plus. Je suppose que jesuis un mauvais sujet, un sacré mauvais sujet. Jesuis né mauvais, je reste mauvais et je mourraimauvais, selon toute probabilité. Mais sur monâme perdue, pour vous, je ne veux plus êtremauvais, Tess. Et s’il arrivait certainescirconstances... vous comprenez... où vous ayezle moindre besoin, la moindre difficulté,envoyez-moi un mot et vous aurez, par retour ducourrier, ce que vous demanderez... Je puis ne pasêtre à Trantridge. Je vais passer quelque temps àLondres ; je ne peux plus supporter la vieille.Mais on fera suivre toutes les lettres.Elle lui dit qu’elle désirait ne pas être conduiteplus avant et ils s’arrêtèrent juste sous le bouquetd’arbres. D’Urberville descendit, la prit dans sesbras pour la mettre à terre et déposa les affairesprès d’elle. Elle lui fit un léger salut, laissanterrer un instant son regard sur le sien ; puis ellese détourna pour prendre ses paquets et partir.Alec D’Urberville ôta son cigare de sa boucheet s’inclina vers elle en disant :– Vous n’allez pas vous éloigner ainsi, chèreTess ? Allons !– Si vous le désirez, répondit-elle avecindifférence. Voyez comme vous m’avezmaîtrisée !Alors elle se tourna, leva son visage vers celuidu jeune homme et demeura comme un terme demarbre pendant qu’il imprimait un b****r sur sajoue, moitié par acquit de conscience, moitiécomme si la saveur n’en avait pas tout à faitdisparu ; les yeux de Tess s’arrêtaient vaguementsur les arbres les plus éloignés du chemin, ellesemblait à peine s’apercevoir de ce qu’il faisait.– Maintenant l’autre côté, pour l’amourd’autrefois !Elle tourna passivement la tête comme on latournerait sur la demande d’un peintre ou d’uncoiffeur, et il la baisa de l’autre côté, touchant deses lèvres des joues moites, lisses et froidescomme la peau des champignons dans les présd’alentour.– Vous ne m’offrez pas votre bouche et nem’embrassez pas en retour ? Vous ne le faitesjamais volontiers. Je crains que vous ne m’aimiezjamais !– Je l’ai dit souvent. C’est vrai. Je ne vous aijamais vraiment aimé et je crois que je ne lepourrai jamais.Elle ajouta tristement :– Peut-être cela vaudrait-il mieux pour moi dementir maintenant. Mais si peu d’honneur qui mereste, j’en ai encore assez pour ne pas dire cemensonge. Si je vous aimais, j’aurais la meilleuredes raisons pour vous le faire savoir. Mais je nevous aime pas.Il respira laborieusement, comme si la scènedevenait pénible pour son coeur ou pour saconscience ou pour son goût distingué.– Mais vous êtes d’une mélancolie absurde,Tess ! Maintenant je n’ai plus de raison de vousflatter et je puis vous dire en toute franchise quevous n’avez nul besoin d’être si triste. Vous valezen beauté n’importe quelle femme, noble ou non,de ces parages. Je vous le dis en homme pratiqueet qui vous veut du bien. Si vous êtes sage, avantque cette beauté se fane, vous la montrerez aumonde un peu plus que vous ne faites... Etpourtant, Tess, voulez-vous revenir à moi ? Maparole ! cela me fait de la peine de vous laisserpartir ainsi !– Jamais ! jamais !... Je me suis décidéeaussitôt que j’ai vu ce que j’aurais dû voir bienavant, et je ne reviendrai pas.– Alors, bonjour, ma cousine de quatre mois,bonsoir !Il sauta légèrement en voiture, arrangea lesrênes et disparut entre les grandes haies aux baiesrouges. Tess ne le suivit pas du regard et continualentement son chemin le long du sentier tortueux.L’heure était encore matinale ; bien que le bordinférieur du soleil se fût à ce moment dégagé dela colline, ses premiers rayons sans vie éclairaientplutôt qu’ils n’échauffaient. Pas une âmealentour ; le triste mois d’octobre, elle-même plustriste encore, semblaient seuls hanter ce chemin.Cependant, comme elle allait toujours, elleentendit des pas derrière elle, et un homme à lamarche alerte était sur ses talons et lui avait ditbonjour avant qu’elle se fût à peine rendu comptede son approche. Il paraissait un artisan et tenait àla main un pot de fer-blanc rempli de couleurrouge. Il lui demanda sans façon s’il pouvait luiporter son panier ; elle le lui permit et marchaprès de lui.– C’est tôt pour être debout, un dimanchematin ! dit-il avec bonne humeur.– Oui, fit Tess.– Quand la plupart des gens sont en train de sereposer du travail de la semaine.Elle répondit encore affirmativement.– Et pourtant je fais de la meilleure ouvrageaujourd’hui que tout le reste de la semaine.– Ah !– Toute la semaine, je travaille pour la gloirede l’homme et le dimanche, pour la gloire deDieu. C’est de la meilleure ouvrage que l’autre,hein ?... J’ai quelque petite chose à faire ici surcette barrière.L’homme se tournait en parlant vers uneclôture qui conduisait de la route dans unpâturage.– Si vous voulez attendre un instant, ajouta-til,je ne serai pas long.Comme il avait le panier de Tess, celle-ci nepouvait guère agir autrement et elle attendit, touten observant.Il déposa le panier et le pot de fer-blanc et,après avoir remué la couleur avec le pinceau quis’y trouvait, il se mit à peindre de grandes lettrescarrées sur l’une des trois planches de la barrière,celle du milieu, en plaçant une virgule entrechaque mot comme pour donner à ce mot letemps de pénétrer dans le coeur de celui qui lelirait.TA, DAMNATION, NE, SOMMEILLE, PAS.Ces mots énormes, en vermillon, éclataient surle paysage paisible, sur les teintes pâles des taillisen train de se flétrir, sur l’air bleu de l’horizon etsur les planches couvertes de lichen. Ilssemblaient se crier eux-mêmes à pleine voix etfaire retentir l’atmosphère.Quelques-uns d’entre nous auraient pusoupirer : « Hélas ! pauvre Théologie ! » en lavoyant si hideusement défigurée, en contemplantcette dernière phase grotesque d’une croyancequi, dans son temps, a bien servi l’humanité.Mais les paroles accusatrices pénétraientd’horreur la malheureuse Tess. C’était comme sil’homme eût connu sa récente histoire ; pourtantil lui était étranger. Quand il eut fini le verset, ilramassa le panier et elle se remit à marchermachinalement à côté de lui.– Croyez-vous à ce que vous avez peint ?demanda-t-elle à demi-voix.– Si je crois à un texte comme ça ! Est-ce queje crois à ma propre existence ?– Mais, fit-elle, toute frémissante, supposezque vous n’ayez pas voulu votre péché ?Il secoua la tête.– Je ne sais pas couper un cheveu en quatresur ce sujet-là ; il est trop brûlant, dit-il... J’ai faità pied des centaines de kilomètres l’été dernierpour peindre des textes comme ça sur tous lesmurs, toutes les barrières, toutes les clôtures, danstoute la longueur et la largeur du pays. Je laisseau coeur des gens qui lisent le soin de lesappliquer.– Je les trouve horribles ! dit Tess. Ils vousaccablent, ils vous tuent !– C’est bien pour ça qu’ils sont faits !répondit-il tout tranquillement... Mais il vousfaudrait lire mes plus forts ! Ceux que je gardepour les vilains quartiers et les ports de mer. Çavous donnerait la chair de poule ! Non pas quecelui-ci ne soit pas bon pour les campagnes...Ah ! voilà un gentil bout de mur blanc, près decette grange abandonnée. Il faut que j’en metteun dessus, un qui sera bon à lire pour des jeunesfemmes dangereuses comme vous. Voulez-vousattendre, mam’zelle ?– Non, fit-elle, et, prenant son panier, Tesspoursuivit son chemin. Un peu plus loin elletourna la tête ; le vieux mur commençait à étalerdes lettres flamboyantes semblables auxpremières, prenant une physionomie étrange etinsolite, comme s’il était malheureux de rendreun service qui ne lui avait jamais été demandéjusque-là.Le sang lui monta au visage quand elle lut etcomprit l’inscription encore inachevée.TU, NE, COMMETTRAS, PAS.Son joyeux ami vit qu’elle regardait, arrêtason pinceau et lui cria :– Si vous voulez vous édifier sur ces choses siimportantes, vous pouvez entendre un très dignehomme et très fervent qui va prêcher aujourd’huiun sermon de charité dans la paroisse où vousallez : M. Clare, d’Emminster. Je ne suis plus desa communion maintenant, mais c’est un dignehomme et il vous expliquera cela tout aussi bienqu’un autre pasteur. C’est lui qui a commencél’oeuvre en moi.Mais Tess ne répondit pas ; elle reprit samarche, toute palpitante, les yeux fixés sur le sol.– Bah ! je ne crois pas que Dieu ait jamais ditdes choses pareilles ! murmura-t-elle avecmépris, quand sa rougeur eut disparu.Tout à coup, un panache de fumée s’éleva dela cheminée de son père et la vue lui en fit mal.L’aspect de l’intérieur à son arrivée lui fit encoreplus mal. Sa mère venait de descendre et allumaitdes brindilles de chêne écorcé sous la bouillottedu déjeuner. Les enfants étaient en haut et le pèreaussi, car, le dimanche matin, il s’accordait ledroit de rester au lit une demi-heure de plus.– Hé ! ma petite Tess ! s’écria la mère toutesurprise, se levant d’un bond pour embrasser lajeune fille, comment vas-tu ? Je t’ai vueseulement quand tu étais sur moi ! Es-tu venue àla maison pour te marier ?– Non ; je ne suis pas venue pour cela, mère.– Alors, pour un congé ?– Oui, pour un congé, pour un long congé, ditTess.– Comment ? Est-ce que ton cousin ne va pasfaire la chose ?– Il n’est pas mon cousin et il ne va pasm’épouser.Sa mère la regarda attentivement.– Allons, tu n’as pas tout dit ?Alors Tess s’approcha, appuya son visage surle cou de sa mère et lui dit tout.– Et pourtant, tu n’as pas su te faire épouser !reprit la mère. Toutes auraient su... sauf toi !– Peut-être bien.– Au moins ç’aurait été quelque chose àraconter au retour ! continua Mme Durbeyfield,prête à pleurer de contrariété... Après tout ce quenous avons appris de ce qu’on disait sur toi et surlui, qui se serait attendu à ce que ça finisse decette façon-là ! Pourquoi as-tu pas pensé à fairedu bien à ta famille au lieu de ne penser qu’à toi ?Vois comme je m’éreinte, et je travaille commeun n***e, et ton pauvre père si faible avec soncoeur tout encombré de graisse comme une poêleà frire ! J’espérais qu’il sortirait quelque chose delà ! Quand je pense au joli couple que vousfaisiez, le jour où vous êtes partis en voiture, y aquatre mois... Vois ce qu’il nous a donné ! Etnous croyions que c’était parce que nous étionsses parents. Mais s’il n’est pas notre parent, çadevait être parce qu’il était amoureux de toi. Etpourtant tu n’as pas su te faire épouser !Se faire épouser par Alec D’Urberville ! Lui,l’épouser, elle ! Il n’avait jamais dit un mot demariage ; et s’il en avait parlé ?... Elle ne pouvaitsavoir ce qu’un désir convulsif de se sauver auxyeux du monde l’aurait poussée à lui répondre.Mais sa pauvre niaise de mère ne connaissaitguère les sentiments qu’elle avait à présent pourcet homme. Peut-être, dans les circonstances,était-ce inouï, contre nature, inconcevable ; maiscela était, et comme elle l’avait dit, c’estpourquoi elle se détestait. Elle n’avait jamais tenuvraiment à lui : maintenant, il lui était tout à faitindifférent. Elle l’avait craint, avait cherché àl’éviter, avait succombé à l’adroit avantage qu’ilavait pris d’un être sans défense, puis, un instantaveuglée par ses belles manières de faux aloi, elles’était confusément abandonnée à lui ; elle avaittout à coup senti pour lui mépris et répugnance, etelle s’était enfuie. C’était tout. Elle ne pouvaitcomplètement le haïr ; mais il n’était pour elleque poussière et que cendres ; et c’est à peinemême si elle désirait l’épouser pour sauver saréputation.– Tu aurais bien dû être plus prudente, si tun’avais pas l’intention de te faire épouser !– Oh ! maman, maman, s’écria la jeune fille àla t*****e, se tournant avec passion vers sa mèrecomme si son pauvre coeur allait se briser...Comment pouvait-on s’attendre à ce que jesache ? J’étais une enfant quand j’ai quitté cettemaison, voilà quatre mois. Pourquoi ne m’avezvouspas dit qu’il y avait du danger avec leshommes ? Pourquoi ne m’avez-vous pas avertie ?Les dames savent contre quoi se défendre parcequ’elles lisent des romans qui leur parlent de cestours-là ! Mais je n’ai jamais eu l’occasiond’apprendre de cette façon et vous ne m’avez pasaidée !– Je croyais que si je te parlais de ses tendressentiments et à quoi ils pourraient mener, tuserais désagréable avec lui et que tu laisseraiséchapper la chance ! murmura Joan en s’essuyantles yeux avec son tablier... Eh bien, il faut enprendre son parti, j’imagine ; c’est la nature,après tout, et ce qui plaît à Dieu !Le retour de Tess Durbeyfield, qui arrivait dumanoir de son parent apocryphe, fut unévénement annoncé bientôt par la rumeurpublique, si le mot de rumeur n’est pas tropimportant pour une étendue de quinze centsmètres carrés. Dans l’après-midi, plusieurs jeunesfilles de Marlott, autrefois camarades de classe deTess, vinrent la voir, vêtues de leurs plus beauxatours empesés et repassés avec soin, ainsi qu’ilconvenait aux visiteuses d’une personne ayantfait (croyaient-elles) une conquête transcendante.Assises en cercle dans la chambre, elles laregardèrent avec une vive curiosité. Car le faitque ce cousin au e degré était tombé amoureuxd’elle (ce M. D’Urberville qui n’était pasvraiment du pays et dont la réputation galantecommençait à se répandre au-delà des limitesimmédiates de Trantridge), ce fait prêtait à laposition supposée de Tess, par son péril même,une fascination bien plus grande que si ellen’avait couru aucun risque.Leur intérêt était si profond que les jeuneschuchotèrent entre elles quand Tess eut le dostourné :– Comme elle est jolie et comme cette bellerobe l’avantage ! Ça doit coûter énormément et,pour sûr, c’est un cadeau qu’il lui a fait !Tess qui cherchait à atteindre le service à thédans le placard du coin n’entendit pas cescommentaires. Autrement elle aurait vitedésabusé ses amies. Mais sa mère les entendit, etla simple vanité de Joan, à laquelle avait étérefusée l’espérance d’un brillant mariage,s’alimenta tant bien que mal de l’idée d’unebrillante amourette. En somme elle était flattée,même si ce faux triomphe touchait à la réputationde sa fille ; après tout, cela pouvait encore finirpar un mariage ; et, répondant chaleureusement àleur admiration, elle invita ses visiteuses àprendre le thé.Leur babil, leurs rires, leurs sous-entenduspleins de bonne humeur, surtout leurs éclairsfugitifs d’envie, ranimèrent aussi l’entrain deTess et, à mesure que la soirée s’avançait, elle selaissa gagner par leur animation et devint presquegaie. Son visage perdit sa rigidité de marbre, sonpas reprit un peu son ancienne élasticité et toutesa jeune beauté s’épanouit.Par moments, malgré le souci, elle répondait àleurs questions d’un air de supériorité, comme sielle reconnaissait posséder maintenant en amourun savoir assez enviable. Mais elle était si loind’être, selon les mots de Robert South, « éprisede sa propre ruine », que l’illusion passait avecune rapidité fulgurante, la froide raison revenait,raillant ses spasmes de faiblesse, la hideur de sonorgueil momentané la saisissait de honte et laramenait à une indifférente réserve.Et le découragement du lendemain matin, àl’aube, quand dimanche fut passé, qu’il nes’agissait plus de belles robes, que les visiteusesau rire joyeux étaient parties et qu’elle s’éveillaseule dans son lit, entourée des innocents petitsdont elle entendait la douce respiration ! Au lieude l’animation de son retour et de l’intérêt qu’ilavait excité, elle vit devant elle une grande routelongue et pierreuse qu’elle avait à parcourir sansaide et avec peu de sympathie. Son abattementalors fut terrible et elle se serait cachée dans untombeau.Au bout de quelques semaines, Tess repritjuste assez de courage pour aller à l’église undimanche matin. Elle aimait entendre les chantset les vieux psaumes et se joindre à l’hymne dumatin. L’amour inné de la mélodie qu’elle avaithérité de sa mère, la chanteuse de ballades,donnait à la plus simple musique un tel pouvoirsur elle que parfois son coeur lui semblait arrachéde sa poitrine. Comme elle voulait éviter autantque possible, pour des raisons particulières, d’êtreremarquée, et comme elle désirait échapper auxgalanteries des jeunes gens, elle partit de chezelle avant que le carillon eût commencé et s’assitpar-derrière, au-dessous de la tribune, près ducoin de débarras où seuls les vieillards se tenaientet où l’on plaçait, debout contre le mur, lebrancard qui servait aux cercueils, au milieu desoutils du cimetière.Les paroissiens entraient par deux ou par trois,s’installaient en rang devant elle, baissaient lefront les trois quarts d’une minute comme s’ilspriaient, mais ils ne priaient pas : ils s’asseyaientet regardaient autour d’eux. Quand vint lemoment de chanter, on choisit par hasard l’un desairs qu’elle préférait : le vieux chant à deux voixdit Langdon ; elle ignorait qu’il s’appelât aussibien qu’elle eût beaucoup désiré le savoir. Ellepensait, sans s’exprimer aussi exactement sapensée, combien étrange et divin était le pouvoird’un compositeur qui, de la tombe, savait mener,à travers des enchaînements d’émotionséprouvées d’abord par lui seul, une fille commeelle, qui n’avait jamais entendu son nom et nedevait jamais avoir la moindre idée de sapersonnalité.Les gens, qui avaient tourné la tête, laretournèrent pendant le service et, finissant parremarquer Tess, chuchotèrent entre eux. Ellesavait pourquoi, en eut la mort dans l’âme etsentit qu’elle ne pourrait plus revenir à l’église.La chambre qu’elle partageait avec quelques-uns des enfants devint plus que jamais saconstante retraite. Là, sous ces quelques mètrescarrés de chaume, elle observa les vents, lesneiges, les pluies, les somptueux couchers desoleil et la succession des pleines lunes. Ellerestait si renfermée qu’à la fin presque tout lemonde la crut partie.Tess ne prenait d’exercice qu’à la nuit etc’était dans les bois qu’elle se sentait le moinsisolée. Elle savait saisir, à l’épaisseur d’uncheveu près, l’instant du soir où la lumière et lesténèbres sont en si parfait équilibre que le jourcontraint de s’arrêter et la nuit indécise seneutralisent l’un l’autre et laissent à l’esprit uneliberté absolue. Alors le triste fait de vivres’atténue pour tomber dans l’insignifiance. Ellene craignait pas les ténèbres, sa seule idée était defuir l’humanité, ou plutôt cette froideagglomération qu’on nomme le monde et qui, siterrible dans sa masse, est si peu formidable, sipitoyable même, dans ses unités.Par les collines et les vallons solitaires, elleglissait d’un pas silencieux et tranquille en accordavec l’élément dans lequel elle se mouvait. Sasilhouette souple et furtive devenait partieintégrante du paysage. Parfois sa fantaisiecapricieuse prêtait une telle intensité autour d’elleaux actes de la nature qu’ils lui semblaientappartenir à sa propre histoire. Et c’était vrai, carle monde n’est-il pas un phénomène de l’âme ?Et ce qu’ils semblaient être, ils l’étaient enréalité. Les plaintes des bises et des rafalesnocturnes, passant entre l’écorce et les bourgeonsbien enveloppés des ramilles hivernales, luiparaissaient formuler d’amers reproches. Un jourpluvieux exprimait la douleur irrémédiablecausée par sa faiblesse à un être moral très vaguequ’elle ne pouvait classer d’une façon déterminéecomme le Dieu de son enfance et qu’elle nepouvait concevoir autrement. Mais cet entourage,dont elle-même inventait les caractères, qu’ellefondait sur des bribes de convention et qu’ellepeuplait de fantômes et de voix pleinesd’antipathie pour elle, était une création triste etfausse de son imagination, une nuée de farfadetsmoraux qui la terrifiaient sans raison. Eux, nonpas elle, étaient en désaccord avec le monde réel.Quand elle se promenait au milieu des oiseauxendormis sur les haies, qu’elle épiait les lapinsbondissant sur une garenne au clair de lune ouqu’elle se tenait sous une branche chargée defaisans, elle se croyait la figure du Péchés’introduisant dans le séjour de l’Innocence. Maiselle voyait une différence là où il n’en existaitpas. Elle se sentait en antagonisme avec leschoses tandis qu’elle était en harmonie. Elle avaitété poussée à v****r une loi sociale acceptée parles hommes, mais inconnue de cette nature oùelle s’imaginait être une anomalie.C’était un lever de soleil vaporeux du moisd’août ; les brumes épaisses de la nuit, attaquéespar les chauds rayons, se divisaient et secontractaient en flocons isolés dans les creux etles fourrés, en attendant d’être réduites à néant.Le brouillard prêtait au soleil une physionomiecurieusement personnelle, comme d’un être douéde sensibilité et exigeant une désignationmasculine ; en ce moment, son aspect, joint àl’absence de toute forme humaine dans lepaysage, expliquait les anciens cultes d’Hélios.On sentait que jamais plus saine religion n’avaitrégné sous les cieux. L’astre était une créaturedivine, radieuse, à la chevelure d’or et aux yeuxdébonnaires, dans toute la force et l’ardeur de lajeunesse abaissant ses regards sur une terre quidébordait de sympathie pour lui.Un peu plus tard, ses rayons, s’introduisantdans les chaumières par les fentes des volets etréveillant les moissonneurs, jetaient sur lesarmoires, les commodes et les autres meubles,des barres de lumière pareilles à des tisonniersrougis au feu.Mais de tous les objets vermeils, les pluséclatants ce matin-là étaient deux larges bras debois peint qui se dressaient au bord d’un champde blé mûr, près du village de Marlott. Ilsformaient, avec deux autres bras placés plus bas,la croix de Malte tournante de la moissonneuseque l’on avait amenée dans le champ, la veille ausoir. Leur v*****t coloriage, aux rayons du soleil,leur donnait l’air d’avoir été trempés dans le feuliquide.Déjà, à travers le blé, tout autour du champ, unsentier de quelques pieds de large avait été coupéà la main pour livrer passage aux chevaux et à lamachine.Deux groupes, l’un d’hommes et de jeunesgarçons, l’autre de femmes, avaient descendu lesentier à l’heure même où le sommet de la haiesituée à l’orient frappait de son ombre à mi-hauteur la haie opposée, de sorte qu’ils avaient latête en plein soleil levant et les pieds encore dansla pénombre de l’aube. Ils disparurent du sentierentre les bornes qui flanquaient la barrièremenant au champ.Bientôt, un bruit saccadé, pareil au chantamoureux de la cigale, se fit entendre. Onapercevait par-dessus la barrière la machinebranlante, le conducteur assis sur l’un des troischevaux et l’aide sur le siège.L’attelage descendait un côté du champ, tandisque les bras de la moissonneuse tournaientlentement, puis il disparut peu à peu au bas de lacolline. Une minute après, il remontait du mêmepas égal de l’autre côté ; l’étoile de cuivreétincelant sur le front du premier cheval frappaitd’abord la vue, puis les bras rutilants, puis enfintoute la machine. L’étroit sentier de chaumeentourant le champ s’élargissait à chaque circuitet le blé encore debout couvrait un espace de plusen plus restreint à mesure que la matinées’avançait. Les lapins, les lièvres, les serpents, lesrats, les souris se retiraient à l’intérieur, commedans une forteresse, ignorant la nature éphémèrede leur refuge et le sort qui les attendait à la finde la journée ; alors, leur abri se resserranttoujours d’une façon effroyable, ilss’entasseraient pêle-mêle, amis et ennemis, et lesderniers mètres d’épis une fois tombés sous ladent infaillible de la moissonneuse, ils seraientmassacrés à coups de bâton et de pierres par lesouvriers.Derrière la machine, les épis tombés en petitstas (chaque tas représentant la quantité requisepour une gerbe) étaient saisis aussitôt par leslieurs de gerbes affairés qui suivaient à l’arrièregarde.Les femmes étaient en majorité ; mais il yavait aussi quelques hommes, en chemised’indienne, le pantalon retenu par une lanière decuir qui rendait inutiles les deux boutons parderrière,scintillant et dardant des rayons àchaque mouvement de l’ouvrier, comme deuxyeux placés à la chute des reins.De tous ces lieurs de gerbes, les plusintéressants appartenaient à l’autre s**e, enraison du charme acquis par la femme quand elledevient partie intégrante de la nature et du grandair. Un homme qui travaille aux champs y est unepersonnalité distincte ; une femme s’y confond ;elle est, pour ainsi dire, sortie d’elle-même ; elleest comme imprégnée de l’essence de ce quil’entoure ; elle s’y est assimilée.Les femmes – les jeunes filles, car elles étaientjeunes pour la plupart – portaient des capelines decotonnade tirées sur la figure, et dont les grandspanneaux agités par le vent garantissaient dusoleil ; des gants leur protégeaient les mainscontre le chaume. L’une d’elles avait unecamisole rose pâle, une autre portait une robecrème à manches collantes, une troisième, unjupon aussi rouge que les bras de la machine ; etd’autres, plus âgées, avaient la longue blouse biseque les jeunes abandonnaient mais qui estl’ancien costume, et le plus commode, de latravailleuse des champs.Ce matin, les yeux reviennentinvolontairement à la jeune fille en robe decotonnade rose dont la taille est la plus flexible etla mieux faite. Mais sa capeline est tirée si avantsur son front qu’on ne voit rien de sa figurepenchée sur les gerbes, bien qu’on devine sonteint à une ou deux torsades de cheveux brunfoncé échappées des pans de sa coiffure. Peutêtrel’une des raisons pour lesquelles elle attirel’attention passagère est qu’elle ne la recherchejamais, tandis que les autres femmes regardentsouvent autour d’elles.Son travail se fait avec la monotonie d’unehorloge. De la gerbe qu’elle vient de finir, elleretire une poignée d’épis qu’elle tapote avec lapaume de la main gauche pour les égaliser. Puis,se courbant, elle s’avance, rassemble le blé desdeux mains contre ses genoux et pousse sa maingauche gantée sous la botte à la rencontre del’autre main, tandis qu’elle serre le blé commed’une étreinte amoureuse. Elle réunit les bouts dulien et s’agenouille sur la gerbe pour l’attacher,rabattant de temps à autre ses jupes que soulèvela brise. Un peu de son bras nu apparaît entre legantelet de cuir et la manche de sa robe et, àmesure que la journée s’écoule, le chaumeécorche sa peau délicate et la fait saigner. Parfoiselle se redresse pour se reposer et rattache sontablier ou rajuste sa coiffure. Alors on voit levisage ovale d’une belle jeune femme aux yeuxprofonds et foncés, aux longues et lourdesboucles qui s’enroulent et semblent s’enlacersuppliantes à tout ce qu’elles touchent. Les jouessont plus pâles, les dents plus régulières, leslèvres rouges plus minces qu’elles ne le sontd’habitude chez une fille de la campagne.C’est Tess Durbeyfield, autrement ditD’Urberville, quelque peu changée ; la mêmeTess, et pourtant non, pas tout à fait la même, àce moment de son existence vivant ici enétrangère et en inconnue bien qu’elle ne soit pasen terre étrangère. Après une longue réclusion,elle s’était enfin décidée à chercher de l’ouvrageau-dehors, en pleine saison agricole, car lestravaux des champs rapportaient alors plus queles tâches sédentaires.Les mouvements des autres femmes étaientassez semblables à ceux de Tess ; tout l’essaim seréunissait comme les danseuses d’un quadrillequand leurs gerbes étaient terminées ; et chacuneposait sa gerbe debout contre celles des autresjusqu’à former un faisceau de dix ou de douze.Elles allèrent déjeuner puis revinrent et letravail reprit. Onze heures approchaient ; onaurait pu remarquer de temps en temps le regardde Tess s’envolant attentif vers le sommet de lacolline, bien qu’elle ne cessât pas de lier. L’heureétait sur le point de sonner quand plusieursenfants de six à quatorze ans apparurent derrièrele renflement de la colline couvert de chaume. Levisage de Tess se colora légèrement mais elle nes’arrêta pas encore. L’aîné des nouveauxarrivants était une fille ; elle avait un châletriangulaire dont un coin traînait sur le chaume, ettenait dans ses bras quelque chose qui, à premièrevue, paraissait une poupée mais qui était enréalité un bébé au maillot. Un autre apportait àgoûter. Les moissonneurs cessèrent leur travail,prirent les provisions et s’assirent contre un tas degerbes. Puis ils se mirent à manger et les hommesse versèrent largement à boire d’une cruche degrès, se passant un gobelet à la ronde.Tess Durbeyfield avait été l’une des dernièresà s’interrompre. Elle s’assit au bout du tas degerbes, tournant un peu le dos à ses compagnons.Un homme, avec un bonnet de peau de lapin etun mouchoir rouge passé dans la ceinture, luitendit le gobelet de bière par-dessus le faisceau,mais elle refusa. Aussitôt qu’elle eut disposé songoûter devant elle, elle appela la grande fille, sasoeur, à qui elle prit le poupon et qui, heureused’être débarrassée, s’en alla se joindre aux jeuxdes autres enfants. Tess, rougissant encore plus,d’un mouvement curieusement furtif et pourtantcourageux, dégrafa sa blouse et allaita l’enfant.Les hommes assis près d’elle, et dont quelquesunscommençaient à fumer, eurent la discrétionde tourner la tête de l’autre côté, tandis que l’und’eux distraitement caressait d’un air de tendreregret la cruche d’où rien ne voulait plus jaillir.Toutes les femmes, sauf Tess, se mirent àbavarder avec animation et rattachèrent leurscheveux dénoués.Une fois l’enfant rassasié, la jeune mère l’assittout droit sur ses genoux et, regardant au loin, letint avec une morne indifférence qui était presquede l’aversion ; puis, tout à coup, elle le couvrit debaisers violents et sans fin et le fit pleurer de cettevéhémence où la passion se mêlait si étrangementau mépris.– Elle a beau dire qu’elle le déteste et qu’ellevoudrait être au cimetière avec lui, elle aime cetenfant-là ! fit remarquer la femme au juponrouge.– Elle aura bientôt fini de le répéter, répliqual’autre en robe grise... Seigneur Dieu !
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