De longtemps, Tess ne se joignit pas à cespèlerinages hebdomadaires, mais, poussée pardes mères de famille à peine plus âgées qu’elle(les gages d’un laboureur étant les mêmes à vingtet un ans et à quarante, on se mariait tôt dans cesparages), elle consentit enfin à y aller. Le premiervoyage lui causa plus de plaisir qu’elle ne s’yattendait, et l’hilarité des autres fut contagieuseaprès la monotonie de son travail journalier dansla basse-cour.Elle retourna souvent. Comme elle étaitgracieuse et intéressante et à ce moment de la vieoù la jeune fille est à peine femme encore, elle futremarquée de quelques oisifs dans les rues deChaseborough ; aussi, bien qu’elle fît seule laroute quelquefois en allant à la ville, ellecherchait toujours ses camarades à la chute dujour, pour avoir la protection de leur compagnie àson retour.Tout se passa ainsi pendant un mois ou deux,jusqu’à un certain samedi de septembre oùtombaient à la fois une foire et un marché ; et lespèlerins de Trantridge en profitèrent pour fairedouble station aux cabarets. Il était plus de neufheures et Tess, lassée, attendait toujours latroupe. Tandis qu’elle se tenait dans un coin, prèsde la taverne où ils étaient attablés, elle entenditun pas et, se retournant, vit le feu rougeoyantd’un cigare. D’Urberville était là ; il lui fit signeet elle s’approcha de lui à contrecoeur.– Ma mignonne, que faites-vous ici à cetteheure de la nuit ?Elle était si fatiguée après sa longue journée etsa promenade qu’elle lui confia son ennui.– J’ai attendu si longtemps, monsieur, pourrevenir avec eux, parce que la route ne m’est pastrop familière la nuit. Mais vraiment, je pense queje n’attendrai plus !– Vous avez raison ; je n’ai aujourd’hui qu’uncheval de selle ; mais venez à la Fleur de Lys etje louerai une voiture et vous reconduirai.Bien que Tess fût flattée, elle n’avait jamaissurmonté la méfiance qu’il lui avait d’abordinspirée et elle préférait revenir à pied avec lestravailleurs, malgré tous leurs retards. Aussirépondit-elle qu’elle le remerciait beaucoup, maisqu’en y réfléchissant elle aimait mieux ne pas ledéranger.– J’ai dit que je les attendrais, et ils comptentsur moi.– Très bien, petite sotte, faites ce que vousvoudrez !Aussitôt qu’il eut rallumé son cigare et qu’ils’en fut allé, les villageois de Trantridge, dans lecabaret, commencèrent aussi à se rappeler la fuitedu temps et se préparèrent en b***e au départ. Ilsrassemblèrent paquets et paniers et, une demiheureaprès, le carillon de l’horloge sonnant onzeheures et quart, ils s’éparpillaient le long dusentier qui, par-dessus la colline, les conduisaitchez eux.Ils avaient à faire cinq kilomètres sur uneroute sèche et blanche que la lumière de la lunerendait cette nuit-là plus blanche encore. Tess,mêlée à la troupe, allait de l’un à l’autre ets’aperçut bientôt qu’à l’air frais de la nuit leshommes, qui avaient festoyé trop abondamment,titubaient et zigzaguaient ; quelques-unes desfemmes les plus insouciantes avaient égalementune démarche peu sûre ; entre autres la brunevirago, Car Darch, dite Reine de Pique,récemment encore favorite de D’Urberville,Nancy, sa soeur, surnommée Reine de Carreau, etune jeune femme mariée qui, déjà, s’était laisséechoir. Cependant, si grossière et pesante que fûten ce moment leur apparence aux regardsvulgaires et prosaïques, ils se voyaient euxmêmesavec des yeux tout autres. Ils allaient,avec la sensation de planer dans un milieu qui lessoutenait, ils étaient possédés de pensées neuveset profondes, ils formaient avec la natureenvironnante un organisme dont toutes les partiesse pénétraient avec une joyeuse harmonie. Ilsétaient sublimes comme la lune et les étoiles quiles éclairaient et la lune et les étoiles partageaientleur ardeur.Tess avait passé par de si pénibles expériencesde ce genre dans la maison de son père que leplaisir de la promenade au clair de lune en futgâté pour elle. Il lui fallait bien pourtants’attacher à la troupe pour la raison déjàmentionnée. Les paysans avaient marché jusquelàdisséminés sur la grand-route ; mais ils étaientobligés de passer maintenant par une barrièredans les champs et, le premier de la b***e ayanteu quelque difficulté à l’ouvrir, tous serejoignirent. C’était Car, la Reine de Pique, quiétait le chef de file ; elle portait un panier d’osiercontenant les achats d’épicerie de sa mère, sespropres affaires et diverses choses pour lasemaine. Comme le panier était grand et lourd,Car, pour plus de commodité, l’avait posé sur satête où il se tenait en périlleux équilibre tandisqu’elle marchait les poings sur les hanches.– Tiens ! qu’est-ce qui glisse donc le long deton dos, Car Darch ? dit tout à coup quelqu’un dugroupe.Tous regardèrent Car. Sa robe était encotonnade imprimée de couleur claire, et l’onvoyait une sorte de corde descendre comme unequeue de Chinois de sa nuque jusqu’au dessousde sa taille.– Ses cheveux sont défaits ! dit un autre.Non, ce n’étaient pas ses cheveux ; c’était unruisseau noir qui suintait de son panier et reluisaitcomme un serpent visqueux aux froids rayons dela lune.– C’est de la mélasse ! déclara une matroneobservatrice.C’était de la mélasse, en effet. La pauvrevieille grand-mère de Car avait une faiblesse pourcette sucrerie ; ses ruches produisaient du miel enabondance mais elle lui préférait la mélasse, etCar voulait lui faire la surprise de ce régal. Lafille, se hâtant d’enlever son panier, découvritque le vase où était contenu le liquide s’était briséen mille morceaux.Pendant ce temps, un éclat de rire s’était élevéà l’apparence extraordinaire que présentait le dosde Car, et la brune Reine, irritée, chercha lepremier moyen venu pour se débarrasser àl’instant de cet ornement ridicule sans le secoursdes railleurs. Très surexcitée, elle se précipita encourant dans le champ qu’ils allaient traverser et,se jetant à plat sur le dos dans l’herbe, se mit àessuyer sa robe de toutes ses forces en tournanthorizontalement sur elle-même et se traînant,appuyée sur ses coudes.Le fou rire augmentait ; les uns s’accrochaientà la barrière, les autres aux poteaux, d’autress’appuyaient sur leurs bâtons, pouvant à peine setenir au milieu des convulsions dont ils étaientsecoués. Notre héroïne qui, jusque-là, était restéesilencieuse, à ce moment de folie ne puts’empêcher de se joindre aux autres. Ce fut unmalheur sous plus d’un rapport.La brune Car n’eut pas plus tôt entendu la noteplus sobre et plus riche de la voix de Tess parmicelles des autres travailleurs, qu’un sentiment derivalité qui couvait depuis longtemps l’enflammajusqu’à la furie. Elle se releva d’un bond et seposta en face de l’objet de son aversion.– Comment oses-tu rire de moi, gredine ? cria-t-elle.– Vraiment, je ne pouvais pas m’en empêcherquand les autres faisaient de même, dit Tess pours’excuser, pouffant encore de rire.– Oh ! tu penses que tu es quelqu’un parce quetu es sa première favorite pour le moment ?...Mais attends un peu, madame, attends un peu.J’en vaux bien deux comme toi !... allons !... j’ysuis !À l’horreur de Tess, la Reine se mit à enleverson corsage (trop heureuse de s’en débarrasser) etmontra son cou, ses épaules et ses bras potelés auclair de lune, sous lequel ils parurent aussilumineux et aussi beaux qu’une création dePraxitèle, dans leurs rondeurs parfaites de robustecampagnarde. Serrant les poings, elle se prépara àboxer avec sa rivale.– Ah ! c’est ainsi ? Eh bien, je ne me battraipas ! fit Tess majestueusement... Et si j’avais suquelle espèce vous étiez, je ne me serais pasabaissée à venir en si malpropre compagnie !Ce discours un peu trop général fit tomber surla maladroite et jolie Tess un torrent d’injures,venant de tous côtés, et surtout de la Reine deCarreau qui, ayant eu avec D’Urberville lesmêmes relations dont on avait soupçonné Car,s’unit à cette dernière contre l’ennemiecommune. D’autres femmes firent chorus avecune animosité qu’aucune d’elles n’aurait étéassez sotte pour montrer sans leurs joyeuseslibations. Là-dessus, les maris et les amoureux,trouvant que Tess était injustement maltraitée,essayèrent de faire la paix en la défendant, maisle résultat immédiat de cette tentative fut deredoubler la guerre.Tess était confuse et indignée. Elle ne songeaitplus à la solitude du chemin ni à l’heure tardive ;son seul désir était d’échapper à toute la bandeaussitôt que possible.Elle savait bien que les meilleurs d’entre euxse repentiraient de leur colère le lendemain. Tousétaient maintenant entrés dans le pré ; elle sereculait peu à peu pour s’enfuir, quand uncavalier surgit presque silencieusement du coinde la haie qui bordait la route, et AlecD’Urberville jeta les yeux sur eux.– Holà ! pourquoi diable tout ce tapage, eh !les travailleurs ?L’explication n’arrivait pas vite ; à dire vrai, iln’en avait pas besoin. Ayant entendu leurs voixquand il était encore à quelque distance, il s’étaitavancé au petit trot et en avait appris assez pourêtre édifié. Tess se tenait à l’écart des autres, prèsde la barrière. Il se pencha vers elle :– Sautez derrière moi, murmura-t-il, et nousaurons planté là ces chats braillards en un clind’oeil.Elle était prête à s’évanouir, tant elle étaitconsciente d’une crise décisive. Presque à toutautre instant de sa vie, elle aurait refusé l’aide etla compagnie qui lui étaient offertes comme ellel’avait déjà fait bien souvent, et la solitude seulene l’aurait pas décidée. Mais l’invitation, venantau moment précis où, d’un bond, elle pouvaittriompher des adversaires qui excitaient sa crainteet sa colère, elle s’abandonna à son impulsion,escalada la barrière, mit le bout du pied sur celuid’Alec et grimpa tant bien que mal sur la sellederrière lui. Le couple s’enfuyait dans le lointaingrisâtre avant que les ivrognes querelleurs sefussent rendu compte de ce qui était arrivé.La Reine de Pique en oublia la tache de soncorsage et se tint près de la Reine de Carreau etde la jeune mariée chancelante, toutes trois lesyeux fixés dans la direction où se perdait le bruitdu galop du cheval.– Qu’est-ce que vous regardez ? demanda unhomme qui n’avait pas remarqué l’incident.La brune Car se mit à rire aux éclats ; la jeunemariée ivre l’imita, s’appuyant sur le bras de sontendre époux, et le père de Car rit aussi en secaressant la moustache et en disantlaconiquement :– De la poêle à frire dans le feu !Puis ces enfants du grand air, à qui l’abusmême de l’alcool ne pouvait faire de mal durable,se remirent en route. Un cercle de lumièreopaline, formée par les rayons de la lune sur lacouche scintillante de rosée, s’avançait avec eux,entourant l’ombre de leur tête ; chacun d’eux nepouvait voir que sa propre auréole ; elle nequittait pas leur ombre, quelle qu’en fûtl’instabilité vulgaire, et persistait à l’embellir,tandis que les mouvements capricieux de leurmarche semblaient faire partie de l’irradiation, lesvapeurs de leur souffle produire le brouillard dela nuit, et la scène, le clair de lune, la nature, semêler harmonieusement aux fumées de laboisson.Le couple s’en alla quelque temps au petitgalop sans parler, Tess s’accrochant à Alec,haletante encore au milieu de son triomphe mêléde quelques appréhensions. Elle s’était renducompte que le cheval n’était pas la bêtefougueuse montée par lui quelquefois et n’enressentait aucune crainte ; mais sa position étaitassez précaire bien qu’elle se tînt étroitementserrée contre lui. Elle le pria de mettre le chevalau pas ; Alec le fit aussitôt.– C’était bien mené, n’est-ce pas, chère Tess ?lui dit-il peu après.– Oui ! je devrais pour sûr vous en être trèsobligée.– Et... l’êtes-vous ?Elle ne répondit pas.– Tess, pourquoi cela vous déplaît-il que jevous embrasse ?– Je suppose que... c’est parce que je ne vousaime pas.– Vous en êtes bien certaine ?– Je suis fâchée parfois contre vous.– Ah ! c’est ce que je craignais presque !Néanmoins Alec n’était pas mécontent decette confession. Il savait que tout valait mieuxque la froideur.– Pourquoi ne m’avez-vous pas dit quand jevous fâchais ?– Vous savez très bien pourquoi. Parce qu’icije n’y puis rien.– Je ne vous ai pas souvent offensée en vousfaisant la cour ?– Quelquefois.– Combien de fois ?– Vous le savez aussi bien que moi..., tropsouvent.– Toutes les fois que j’ai essayé ?Elle garda le silence et le cheval continualongtemps sa marche tranquille jusqu’à ce qu’unfaible brouillard lumineux qui, toute la soirée,avait flotté dans les creux, fût devenu général etles enveloppât. Le clair de lune y semblaitsuspendu et brillait d’un éclat plus pénétrant. Soità cause du brouillard soit parce qu’elle étaitdistraite ou assoupie, Tess ne s’aperçut pas qu’ilsavaient de beaucoup dépassé l’endroit où lesentier conduisant chez eux se détachait du grandchemin, et qu’ils ne suivaient pas la route deTrantridge.Elle était extrêmement lasse ; levée à cinqheures du matin toute la semaine et sur pied toutle jour, elle avait en plus, ce soir-là, fait les cinqkilomètres jusqu’à Chaseborough ; elle avaitattendu trois heures ses compagnons sans boire nimanger dans son impatience de les voir partir ;elle avait encore fait à pied deux kilomètres enrevenant ; elle avait passé par la surexcitation dela querelle, et maintenant, avec la lenteur de leurmonture, il était presque une heure du matin.Cependant, elle ne fut qu’une fois pour de bonvaincue par le sommeil. Dans ce moment d’oubli,sa tête s’inclina doucement contre Alec.D’Urberville arrêta le cheval, ôta les pieds desétriers, se tourna de côté sur la selle et lui entourala taille de son bras pour la soutenir. Aussitôt,elle se mit sur la défensive et, dans un de cessoudains élans de représailles auxquels elle étaitsujette, elle le poussa légèrement loin d’elle.Dans la position critique où il se trouvait, il faillitperdre l’équilibre et ne put que tout justes’empêcher de rouler sur la route, son chevalétant heureusement la plus paisible de sesmontures.– C’est diablement méchant ! dit-il... Je n’aipas de mauvaise intention ; je veux seulementvous empêcher de tomber.Elle réfléchit, méfiante ; puis, songeantqu’après tout il pouvait être sincère, elle seradoucit et dit humblement :– Je vous demande pardon, monsieur.– Je ne vous pardonnerai pas à moins que vousne me montriez plus de confiance... Bon Dieu !s’écria-t-il avec emportement. Que suis-je doncpour qu’une gamine insignifiante me traite ainsi ?Pendant près de trois mortels mois vous vous êtesjouée de mes sentiments, vous m’avez évité,rebuffé... Je ne le supporterai plus !– Je vous quitterai demain, monsieur !– Non, vous ne me quitterez pas demain ; jevous le demande encore une fois, voulez-vous meprouver que vous croyez en moi en me laissantpasser le bras autour de votre taille ? Allons,entre nous maintenant, nous nous connaissonsbien... et vous savez que je vous trouve la plusjolie fille du monde... et vous l’êtes. Ne puis-jevous traiter en amoureux ?Elle fit une petite aspiration dépitée commepour s’y opposer, s’agita inquiète sur son siège,regarda bien loin devant elle et murmura :– Je ne sais pas... je voudrais... Comment puisjedire oui ou non quand...Il mit fin à la discussion en l’entourant de sonbras comme il le désirait et Tess ne fit plusd’autre objection... Ils s’avançaient ainsi, toutdoucement, quand Tess s’aperçut soudain qu’ilschevauchaient depuis un temps déraisonnable,depuis bien plus longtemps qu’il n’étaitnécessaire pour le court trajet de Chaseborough,même en allant au pas, et qu’ils n’étaient plus surla route au sol dur mais dans un simple sentier.– Comment ! où sommes-nous donc ? s’écriat-elle.– Nous passons par un bois.– Un bois ? Quel bois ? Bien sûr nous nesommes plus du tout sur le chemin.– C’est une partie de La Chasse, la plusancienne forêt de l’Angleterre ; la nuit estdélicieuse ; et pourquoi n’allongerions-nous pasun peu notre promenade ?– Comment avez-vous pu être aussi déloyal ?dit Tess, d’un air moitié espiègle moitié consternéet se débarrassant du bras d’Alec en lui ouvrantles doigts l’un après l’autre, au risque de glisser...Juste au moment où je me confiais si bien à vouset vous obligeais pour vous faire plaisir, parceque je croyais vous avoir fait injure en vouspoussant ! S’il vous plaît, mettez-moi à terre etlaissez-moi revenir à pied chez moi.– Vous ne pouvez pas retourner à pied chezvous, chérie, même si le temps était plus clair.Nous sommes à plusieurs kilomètres deTrantridge, puisqu’il faut vous le dire, et, avec cebrouillard qui augmente, vous pourriez errer desheures au milieu de ces arbres.– N’importe, insista-t-elle. Mettez-moi à terre,je vous en prie. L’endroit m’est égal, seulementlaissez-moi descendre, monsieur, s’il vous plaît.– Bon ; mais à une condition. Puisque je vousai amenée ici dans cet endroit perdu, je meconsidère comme tenu de vous reconduire saineet sauve chez vous, quoi que vous en pensiez.Quant à retourner seule à Trantridge, c’est tout àfait impossible ; pour dire la vérité, ma chérie, àcause de ce brouillard qui déguise tout, je ne saispas moi-même où nous nous trouvons.Maintenant, si vous promettez d’attendre près ducheval pendant que j’irai à travers les buissons àla recherche d’une route ou d’une maisonquelconque et que je m’assurerai du lieu où noussommes, je vous déposerai ici volontiers. À monretour, je vous donnerai toutes les indicationsnécessaires et, si vous persistez à vouloirmarcher, vous marcherez ; ou vous irez à cheval,à votre gré.Elle accepta ces conditions et glissa à terre,mais pas avant qu’il eût rapidement dérobé unbaiser. Il sauta de l’autre côté.– Je pense qu’il faut tenir le cheval ? dit-elle.– Oh ! non, ce n’est pas nécessaire, réponditAlec, en caressant l’animal haletant. Il en a assezpour cette nuit.Il tourna la tête du cheval vers les buissons,l’attacha à une branche et fit pour elle une sortede couche ou de nid dans la masse épaisse defeuilles mortes.– Allons, asseyez-vous là, dit-il. Les feuillesne sont pas encore humides, ayez seulement l’oeilsur le cheval ; ce sera bien suffisant.Il s’éloigna de quelques pas, puis revenant, luidit :– À propos, Tess, votre père a un nouveaubidet aujourd’hui. Quelqu’un le lui a donné.– Quelqu’un ? Vous ?D’Urberville fit signe que oui.– Oh ! comme vous êtes gentil ! s’écria-t-elle,sentant péniblement l’embarras d’avoir à leremercier juste à ce moment.– Et les enfants ont des jouets.– Je ne savais pas... que vous leur ayez jamaisenvoyé quelque chose ! murmura-t-elle, trèstouchée. Je désirerais presque que vous ne l’ayezpas fait... oui, presque !– Pourquoi, chérie ?– Cela me gêne tant !– Tessy, ne m’aimez-vous pas un tout petitpeu maintenant ?– Je suis reconnaissante, avoua-t-elle à regret.Mais je crains de ne pas...Elle fut si bouleversée en se représentantsoudain qu’il avait fait tout cela par amour d’ellequ’une larme commençant à couler fut suivie parune autre, et qu’elle sanglota tout de bon.– Ne pleurez pas chérie, ma chérie ! Allons ;asseyez-vous ici et attendez que je revienne.Elle s’assit passivement au milieu des feuillesqu’il avait amoncelées et fut secouée d’un légerfrisson.– Avez-vous froid ?– Pas beaucoup, un peu.Ses doigts la touchèrent, s’enfonçant commedans une vague.– Vous n’avez que cette robe de mousselinesur vous ? C’est un souffle. Comment cela se faitil?– C’est ma plus jolie robe d’été. Il faisait trèschaud quand je suis partie et je ne savais pas quej’irais à cheval et qu’il ferait nuit.– Les nuits deviennent froides en septembre...Voyons !Il enleva son léger pardessus et l’en entouratendrement.– Voilà ! maintenant vous aurez plus chaud,reprit-il. Allons, ma mignonne, reposez-vous là ;je serai bientôt de retour.Après avoir boutonné le pardessus autour desépaules de Tess, il se plongea dans les tissus devapeurs qui maintenant formaient des voiles entreles arbres. Elle put entendre le bruissement desbranches à mesure qu’il gravissait la pentevoisine ; bientôt, le bruit de ses mouvements nefut plus que celui d’un sautillement d’oiseau ets’éteignit finalement au loin. La pâle lumières’affaiblit avec le coucher de la lune et Tess,devenue invisible, s’enfonça dans la rêverie surles feuilles où il l’avait laissée.Pendant ce temps, Alec D’Urberville avaitmonté rapidement la pente pour tâcher dereconnaître son chemin et voir dans quelle partiede la forêt ils se trouvaient. Il avait, en effet,chevauché au hasard pendant plus d’une heure,prenant tous les détours qui se présentaient afinde rester plus longtemps en compagnie de lajeune fille, et accordant beaucoup plus d’attentionà cette forme féminine éclairée des rayons de lalune qu’aux objets du chemin. Comme un peu derepos était bon pour le cheval fourbu, il ne se hâtapoint. L’escalade de la colline et la descente dansle vallon voisin le conduisirent jusqu’au talusd’une grande route qu’il reconnut. Alors, il revintsur ses pas ; mais la lune était couchée, et aussi, àcause du brouillard, la forêt était enveloppée deprofondes ténèbres bien que le matin ne fût paséloigné. Il était obligé de s’avancer les mainsétendues pour ne pas heurter les branches et celui fut d’abord tout à fait impossible de tombersur l’endroit exact d’où il était parti. Errant dedroite et de gauche, tournant et retournant, ilentendit enfin près de lui un léger mouvement ducheval et se prit le pied à l’improviste dans lamanche de son pardessus.– Tess, fit D’Urberville.Pas de réponse. L’obscurité maintenant était siprofonde qu’il ne pouvait absolument rien voirqu’une pâle nébuleuse à ses pieds, la blanchesilhouette sur les feuilles mortes. Tout le resten’était que ténèbres. D’Urberville s’inclina etperçut une respiration douce et régulière. Il se mità genoux et se pencha encore plus près et sentitsur son visage le souffle tiède de la jeune fille ;un moment après, sa joue touchait celle de Tess.Elle dormait profondément et des larmes restaientencore suspendues à ses cils.Autour d’eux régnaient la nuit et le silence ;au-dessus d’eux s’élevaient les ifs et les chênesantiques de la forêt où perchaient endormis lespaisibles oiseaux, faisant leur dernier sommeavant le jour, et autour d’eux passaient furtifs leslapins et les lièvres sautillants.Mais où donc était l’ange gardien de Tess ?Où était la Providence de sa simple foi ? Peutêtrecomme cet autre dieu dont parlait l’ironiqueTisbite, il causait, ou il était à ses affaires, ou ilétait en voyage, ou d’aventure il dormait et nedevait pas être réveillé.Pourquoi fallait-il que sur ce beau tissuféminin, plus délicat que toile arachnéenne,encore intact et blanc comme neige, le sortinfligeât une empreinte aussi grossière ? Etpourquoi si souvent l’être grossier prend-ilpossession de l’être supérieur, l’homme de lafemme pour laquelle il n’était point fait, lafemme du compagnon qui n’était point pourelle ? Voilà ce que des milliers d’années d’étudesphilosophiques n’ont su expliquer à notre sens del’ordre !On peut, il est vrai, admettre la possibilitéd’une compensation, se dissimulant derrière lacatastrophe actuelle. Sans doute, parmi lesancêtres de Tess D’Urberville, quelques-uns,bardés de fer, revenant en gaieté d’un combat,avaient infligé semblable traitement, plusbrutalement encore, à des paysannes de leurépoque.Mais si la morale qui consiste à faire porter lespéchés des pères par les enfants est assez bonnepour les dieux, elle est méprisée par la moyennede l’humanité ; et, par conséquent, cetteexplication n’arrange pas les choses. Des gens dela classe de Tess ne se lassent jamais de le répéterentre eux avec leur fatalisme : « Cela devaitêtre ! » Et c’est grand pitié !Un immense abîme social allait dès lorsséparer la personnalité de notre héroïne de cellequi avait franchi le seuil de sa mère pour allertenter la fortune au poulailler de Trantridge.Le paquet était gros, le panier était lourd, maiselle les portait comme si elle ne trouvait pas dansles choses matérielles son plus grand fardeau. Detemps en temps, elle s’arrêtait pour se reposermachinalement près d’une barrière ou d’uneborne, puis, remontant son bagage sur son brasplein et rond, elle continuait sa route d’un pasferme.C’était un dimanche matin de la fin d’octobre,quatre mois environ après l’arrivée de TessDurbeyfield à Trantridge et quelques semainesplus tard que la promenade nocturne de la forêt.L’aube venait de paraître et la clarté dorée del’horizon, derrière la jeune fille, illuminait laligne des hauteurs vers laquelle elle se dirigeait etqu’elle devait gravir pour arriver au lieu de sanaissance. La côte était celle que D’Urberville luiavait fait descendre si follement en voiture aumois de juin dernier. Tess acheva de la gravirsans s’arrêter et, arrivée au bord del’escarpement, contempla le monde verdoyant etfamilier qui s’étendait là-bas, à demi voilé par labrume.De cet endroit, il paraissait toujours beau ;aujourd’hui, pour Tess, il était d’une beautéterrible, car, depuis la dernière fois qu’elle y avaitjeté les yeux, elle avait appris que le serpent secache là où retentit le chant mélodieux desoiseaux, et la dure leçon avait bouleversé sesidées sur la vie. En vérité, ce n’était plus la naïveenfant qui avait quitté la maison paternelle, cellequi se tenait là, immobile, courbée par la pensée,et qui se retournait pour lancer un coup d’oeil enarrière. Elle n’avait point le courage de regarderdevant elle, dans la vallée.Bientôt, sur la longue route blanche qu’elleavait suivie péniblement, Tess vit monter unevoiture à deux roues près de laquelle marchait unhomme qui leva la main pour attirer sonattention. Il lui faisait signe de l’attendre et elleobéit dans un repos indifférent ; quelques minutesplus tard, l’homme et la voiture s’arrêtaient prèsd’elle.– Pourquoi vous être échappée aussifurtivement ? fit D’Urberville d’un ton dereproche essoufflé... Et encore un dimanchematin, quand tout le monde est au lit ! Je ne l’aidécouvert que par accident et j’ai été d’un traind’enfer pour vous rejoindre. Regardez donc lajument ! Pourquoi vous en aller ainsi ? Voussavez que personne ne voulait vous empêcher departir. Et comme c’était peu nécessaire de vousfatiguer à marcher et de vous embarrasser decette lourde charge ! J’ai suivi comme un fou,rien que pour vous conduire en voiture le reste duchemin si vous ne voulez pas revenir.– Je ne reviendrai pas, dit-elle.– Je le pensais bien ; je l’ai dit ! Eh bien, alors,mettez vos paniers dans la voiture et laissez-moivous aider à monter.D’un air apathique, elle plaça son panier et sonpaquet dans le dog-cart, y monta et ils s’assirentcôte à côte. Elle n’avait plus peur de luimaintenant ; et dans la cause de sa confiancerésidait son affliction.Machinalement, D’Urberville alluma un cigareet le voyage se continua en conversant à bâtonsrompus et sans émotion sur les objets ordinairesdu chemin.Il avait tout à fait oublié sa lutte pourl’embrasser quand, au commencement de l’été,tous deux avaient suivi la direction opposée sur lamême route.