Depuis son accident avec le cheval de sonpère, Tess Durbeyfield, si courageuse qu’elle fût,était devenue extrêmement timide en voiture : lemoindre mouvement irrégulier l’effrayait. Elles’inquiéta bientôt de la façon assez insouciantedont son conducteur dirigeait le cheval.– Vous n’allez pas descendre vite, monsieur,n’est-ce pas ? dit-elle avec une indifférenceforcée.D’Urberville se retourna vers elle, mordit soncigare du bout de ses grandes et blanchesincisives et sourit lentement des lèvres.– Comment, Tess ! répondit-il après une oudeux bouffées, c’est une brave et robuste fille quime demande cela ?... Mais je descends toujoursau grand galop. Il n’y a rien de tel pour vousmettre en train.– Mais peut-être que ce n’est pas nécessaire ence moment !– Ah ! fit-il, secouant la tête. Nous sommesdeux avec qui il faut compter. Il n’y a pas quemoi, il y a Tib et elle est très capricieuse.– Qui ?– Mais la jument. Il me semble qu’elle vientjustement de se retourner vers moi d’un airfarouche. Ne l’avez-vous pas remarqué ?– N’essayez pas de m’effrayer, dit Tess avecraideur.– Mais non ! S’il est possible à un homme degouverner ce cheval, je le puis. Je ne dis pasqu’un homme en soit capable, mais s’il y en a un,c’est moi.– Pourquoi avez-vous un cheval pareil ?– Ah ! vous pouvez bien le demander ! C’estle sort qui l’a voulu, sans doute. Tib a déjà tué unindividu, et aussitôt après que je l’ai achetée, ils’en est fallu de peu qu’elle ne me tue. Et alors,croyez-m’en sur parole, il s’en est fallu de peuque je ne la tue ! Mais elle est encore irritable,très irritable, et on peut craindre parfois pour savie quand on est derrière elle.La descente commençait et il était évident quele cheval, soit de lui-même, soit par la volonté deson maître (chose plus probable), savait si bienl’exercice téméraire qu’on attendait de lui qu’ilavait à peine besoin d’un signe.Ils filaient vertigineusement ; les rouesronflaient comme une toupie ; le dog-cart sebalançait de droite et de gauche et obliquaitlégèrement sur son axe ; devant eux la forme ducheval, ondulant, s’élevait et s’abaissait. Parfois,une roue ne semblait pas toucher la terre pendantplusieurs mètres ; d’autres fois, une pierre étaitlancée en tournoyant par-dessus la haie et lesétincelles, jaillissant des cailloux sous les sabotsdu cheval, brillaient malgré la clarté du jour. Laroute toute droite paraissait s’élargir à mesurequ’ils avançaient et les deux talus du bord, seséparant comme une baguette qui se fend, seprécipitaient pour disparaître de chaque côté. Levent traversait la blanche mousseline de Tessjusqu’à sa peau et ses cheveux légers s’envolaientderrière elle. Elle était résolue à ne manifesterouvertement aucune crainte ; mais elle s’accrochaau bras de D’Urberville qui tenait les rênes.– Laissez mon bras ! Nous serions lancésdehors. Tenez-moi par la ceinture.Elle se cramponna après lui et ils arrivèrentainsi au bas.– Sains et saufs, Dieu merci, en dépit de votrefolie ! dit-elle, le visage en feu.– Tess, fi donc ! voilà de l’humeur !– C’est la vérité !– Eh bien, pourquoi me lâcher avec tantd’ingratitude aussitôt que vous vous sentez horsde danger ?Elle n’avait pas réfléchi à ce qu’elle faisaitquand elle le tenait inconsciemment, et s’il étaithomme, femme, bois ou pierre. Reprenant saréserve, elle resta sans répliquer et ils atteignirentainsi le sommet d’une autre pente.– Maintenant, recommençons ! fitD’Urberville.– Non, non ! dit Tess, montrez un peu plus debon sens, s’il vous plaît !– Mais quand on se trouve sur un des plushauts points du comté, il faut bien redescendre,fut la réplique.Il lâcha la bride et ils repartirent une secondefois.D’Urberville tourna la tête vers elle pendantqu’ils étaient secoués et lui dit sur un ton enjouéet railleur :– Maintenant, entourez-moi de vos brascomme tout à l’heure, ma belle ?– Jamais ! fit Tess avec indépendance, setenant aussi bien que possible sans le toucher.– Que je mette un petit b****r sur ces lèvresrouges comme des baies d’yeuse, Tess, ou mêmesur cette joue animée et je m’arrêterai, oui, paroled’honneur !Tess, surprise outre mesure, se coula encoreplus loin de lui sur le siège ; alors, il excitaderechef son cheval et la secoua d’autant plus.– Rien d’autre ne suffirait ? cria-t-elle enfin audésespoir, en le fixant de ses grands yeux de bêtetraquée.La jolie toilette que lui avait fait mettre samère lui servait d’une façon déplorable !– Rien, chère Tess, répondit-il.– Oh ! je ne sais pas !... Très bien, ça m’estégal !... fit-elle, haletante et misérable.Il tira la bride et, ralentissant le pas, il était surle point d’imprimer le b****r désiré quand ellel’esquiva par un mouvement de pudeur à peineconsciente encore. Les mains de son capricieuxcompagnon étant prises par les rênes, celui-ci neput empêcher sa manoeuvre et se mit à jurer avecfureur.– Sacredieu ! Je vais nous casser le cou à tousdeux ! Ah ! c’est ainsi que vous manquez à votreparole, petite sorcière !– Très bien ! dit Tess, je ne bougerai paspuisque vous le voulez. Mais je croyais que vousseriez bon pour moi et que vous me protégeriezpuisque nous sommes parents !– Au diable la parenté ! Allons !– Mais je ne tiens pas à être embrassée,monsieur, dit-elle suppliante, une grosse larmecommençant à couler et les coins de sa bouchetremblant des efforts qu’elle faisait pour ne paspleurer... Et je ne serais pas venue si j’avais su !Il fut inexorable ; elle resta immobile etD’Urberville lui donna le b****r du maître. Iln’eut pas plus tôt fait qu’elle rougit de honte, pritson mouchoir et s’essuya la joue à l’endroit queles lèvres du jeune homme avaient touché.L’ardeur de celui-ci en fut piquée, car le gesteavait été inconscient.– Vous êtes joliment susceptible pour unepaysanne ! dit-il.Tess ne répondit pas à cette remarque dont ellene saisissait pas très bien la portée, ignorant laréprimande qu’elle lui avait administrée en sefrottant instinctivement la joue. Elle avait par lefait effacé le b****r autant que c’étaitphysiquement possible ; ayant la vagueimpression qu’il était fâché, elle regarda droitdevant elle avec persistance pendant une demiheure,puis elle vit à sa consternation une autredescente encore à subir.– Vous vous en repentirez ! reprit-il d’un tontoujours blessé en agitant de nouveau son fouet.C’est-à-dire si vous ne consentez pas de bon coeurà ce que je recommence, et sans mouchoir, cettefois !Elle soupira.– Très bien, monsieur, fit-elle... Oh ! monchapeau ! il faut que j’aille le chercher !Au même moment son chapeau s’était envolésur la route, car ils gravissaient rapidement lapente. D’Urberville arrêta et dit qu’il allait leprendre, mais Tess était descendue de l’autrecôté. Elle revint sur ses pas et ramassa l’objet.– Ma parole, vous êtes encore plus jolie sanschapeau, s’il est possible ! dit-il en la regardantpar-dessus la voiture... Allons, remontez ! Qu’estcequ’il y a ?Le chapeau était mis et rattaché, mais Tessn’avançait pas.– Non, monsieur ! dit-elle, montrant le rougeet l’ivoire de sa bouche, tandis que ses yeuxs’éclairaient de triomphant défi. Non, pas que jesache !– Comment ! vous ne voulez pas monter prèsde moi ?– Non, je vais marcher.– Il y a encore huit à dix kilomètres d’iciTrantridge !– Quand il y en aurait vingt, ça m’est égal. Etpuis, la carriole est par-derrière.– Rusée coquine ! Allons, dites-moi, n’avez-vous pas fait exprès de laisser envoler votrechapeau ? Je le jurerais !Le silence de Tess confirma les soupçons deD’Urberville. Alors il se mit à sacrer et pestercontre elle et à lui donner tous les noms possiblespour le tour qu’elle lui avait joué. Il essaya, enfaisant tourner tout à coup son cheval, de pousserle cabriolet sur elle et de la serrer contre la haie.Mais il ne le pouvait sans risquer de lui faire dumal.– Vous devriez avoir honte de dire de vilainsmots ! cria Tess avec feu du haut de la haie oùelle était grimpée... Je ne vous aime pas du tout !Je vous hais, je vous déteste. Je retournerai poursûr chez maman !La mauvaise humeur de D’Urberville sedissipa à la vue de la sienne et il rit de bon coeur.– Eh bien, je ne vous en aime que mieux ! ditil.Allons, faisons la paix. Je ne recommenceraiplus jamais contre votre gré, sur ma vie, là !Il ne put cependant décider Tess à remonter,bien qu’elle ne fît aucune difficulté pour marcherprès du cabriolet, et, à pas lents, ilss’approchèrent ainsi de Trantridge.De temps en temps D’Urberville se montraitfurieusement désolé de voir que, par sa conduite,il l’avait obligée à marcher. À vrai dire, elleaurait pu maintenant se fier à lui en toutesécurité ; mais il s’était aliéné pour le moment saconfiance et elle continuait sa route, pensive, sedemandant s’il ne serait pas plus sage deretourner chez elle. Pourtant sa résolution étantprise, l’abandonner sans raisons plus graves luisemblait être de l’indécision, presque del’enfantillage. Comment pourrait-elle pour cesmotifs sentimentaux affronter ses parents,reprendre sa malle et troubler tout le plan destinéà la réhabilitation de la famille !Quelques minutes plus tard apparaissaient lescheminées des Pentes, et, dans un gentil recoinsur la droite, la basse-cour et la maisonnette,terme de son voyage.La société de volatiles dont Tess avait éténommée surveillante, pourvoyeuse, infirmière,chirurgien et amie, avait pour quartier généralune vieille chaumière située dans un ancienjardin, maintenant sablonneux et piétiné. Le lierreenvahissait la maison, et ses branches enélargissaient la cheminée, lui donnant l’aspectd’une tour en ruine. Les pièces du bas étaientcomplètement abandonnées aux oiseaux, qui s’ypromenaient d’un air de propriétaires, comme sicet endroit avait été bâti par eux et non parcertains tenanciers réduits en poussière quigisaient maintenant dans le cimetière.Les descendants des anciens possesseursn’avaient pas été loin de considérer queMme Stoke D’Urberville leur faisait un outragepersonnel en transformant en poulailler, aveccette indifférence, la maison qu’ils avaient tantaimée, qui avait coûté tant d’argent à leursancêtres et qui leur avait appartenu durantplusieurs générations, avant l’arrivée de cesD’Urberville.– C’était assez bon pour des chrétiens dutemps du grand-père ! disaient-ils.Les chambres où force nourrissons avaientpleuré résonnaient maintenant des coups de becde poussins perçant leurs coquilles. Des poulesaffolées dans leurs cages occupaient la place oùles cultivateurs placides s’étaient assis autrefois.Le coin de la cheminée et l’âtre jadis flamboyantétaient à présent remplis de ruches renversées oùles poules déposaient leurs oeufs ; tandis quedehors, les coqs avaient défoncé de la piremanière les plates-b****s que la bêche de chaquepropriétaire avait soigneusement tracées. Un murentourait le jardin où se trouvait la maisonnette eton ne pouvait y entrer que par une seule porte.Le lendemain matin, Tess était depuis uneheure à effectuer changements et améliorationssuivant les connaissances supérieures que luiconférait sa qualité de fille de marchand devolailles, quand la porte du mur s’ouvrit et unedomestique en bonnet et tablier blancs entra. Ellevenait du château.– Mme D’Urberville demande les poules,comme d’habitude, dit-elle, et voyant que Tess necomprenait pas bien, elle expliqua : Madame estvieille et aveugle.– Aveugle ! dit Tess.Avant qu’elle eût le temps de se formulerl’appréhension que lui causait cette nouvelle, elledut prendre dans ses bras, sur les instructions desa compagne, deux des plus beaux hambourgeoiset elle suivit la servante, qui en avait égalementpris deux, jusqu’à la maison voisine. Celle-ci,bien qu’élégante et majestueuse, montrait partout,de ce côté, les traces de l’amour que lapropriétaire portait aux bêtes : plumes flottantdevant l’entrée et cages à poulets dressées surl’herbe.Dans un salon du rez-de-chaussée, engoncéedans un fauteuil, le dos tourné au jour, était assiseune femme à cheveux blancs, ayant tout au plusla soixantaine et coiffée d’un grand bonnet. Elleavait cette mobilité de traits si fréquente chezceux dont la vue s’est affaiblie peu à peu, aprèsune lutte pénible pour la conserver, et qui se sontenfin soumis à contrecoeur ; non point l’airapathique des personnes depuis longtempsprivées de la vue ou aveugles-nées.Tess s’avança, sa charge emplumée perchéesur ses bras.– Ah ! c’est vous la jeune femme qui êtesvenue pour vous occuper de mes oiseaux ? ditMme D’Urberville, reconnaissant un pas nouveau.J’espère que vous serez bonne pour eux. Monintendant me dit que vous convenez tout à fait...Eh bien, où sont-ils ?... Oh ! voici Strut ! Mais ilne me paraît pas si éveillé aujourd’hui, n’est-cepas ?... Il a peur parce qu’il est tenu par une mainétrangère, sans doute. Et Phéna aussi... oui, ilssont un peu effrayés... n’est-ce pas, mignons ?Mais ils vont bientôt s’habituer à vous.Tandis que la vieille dame parlait, Tess etl’autre servante, obéissant à ses gestes, lui avaientmis à mesure les volatiles sur les genoux, et elleles tâtait de la tête à la queue, examinant leursbecs, leurs crêtes, la parure des coqs, leurs ailes etleurs pattes. Elle pouvait en les touchant lesreconnaître à l’instant et découvrir si une seuleplume était abîmée ou salie. Elle palpait leursjabots et savait ce qu’ils avaient mangé et sic’était trop ou trop peu ; et sa figure exprimait,par une mimique animée, les critiques qui luipassaient dans l’esprit.Les oiseaux que les deux filles avaientapportés furent remportés et l’opération se répétajusqu’à ce que tous les favoris eussent été soumisà l’inspection de la vieille femme :hambourgeois, bantams, cochinchinois, dorkingset autres espèces rares et à la mode, à cemoment ; elle se trompait rarement quand ils’agissait de reconnaître chaque visiteur. Tesss’imaginait voir une confirmation oùMme D’Urberville était l’évêque, où les pouletsjouaient le rôle de confirmants et elle-même et laservante, celui du pasteur et du vicaire qui lesconduisaient. À la fin de la cérémonie,Mme D’Urberville demanda soudain, ridant etcontractant son visage en vallonnementsmultiples :– Savez-vous siffler ?– Siffler, madame !– Oui, siffler des airs ?Tess savait siffler comme la plupart despaysannes, bien que ce ne fût pas un talentqu’elle se souciât de proclamer dans une sociétédistinguée ; cependant elle l’avoua d’un ton pleinde douceur.– Alors, vous aurez à vous exercer tous lesjours. J’avais un jeune homme qui le faisait trèsbien, mais il m’a quittée. Je veux que voussiffliez à mes bouvreuils ; comme je ne puis lesvoir, j’aime à les entendre et nous leur apprenonsdes airs de cette façon... Dites-lui où sont lescages, Élisabeth... Il faut commencer demain,sinon ils retourneront à leurs gazouillis. Voiciplusieurs jours qu’on les a négligés.– M. D’Urberville leur a sifflé ce matin,madame, dit Élisabeth.– Oh ! lui ? Peuh !La figure de la vieille femme se sillonna deplis de contrariété et elle ne fit pas d’autreréponse.C’est ainsi que se termina la réception de Tesspar sa parente supposée, et les oiseaux furentremportés dans leur habitation. La jeune fille nefut pas fort surprise des manières deMme D’Urberville, car elle n’attendait pas mieuxdepuis qu’elle avait vu l’apparence de la maison.Mais elle était loin de se douter que la vieilledame n’avait jamais entendu dire un mot de lasoi-disant parenté. Elle conclut aussi qu’iln’existait pas grande affection entre l’aveugle etson fils. Mais en ceci, elle se trompait encore :Mme D’Urberville n’était pas la première femmeobligée d’aimer son enfant à contrecoeur et de luiêtre amèrement attachée.En dépit des événements de la veille et dudébut peu encourageant, la liberté et la nouveautéde sa position plaisaient assez à Tess, par cematin de beau soleil, à présent qu’elle étaitinstallée, et elle était curieuse d’essayer sesmoyens dans la science bizarre qu’on exigeaitd’elle et de s’assurer qu’elle pouvait conserverson poste.Aussitôt qu’elle fut seule dans le jardin clos demurs, elle s’assit sur une cage à poules et se mitgravement à avancer et serrer les lèvres pourcommencer l’exercice depuis si longtempsnégligé. Elle reconnut que ses talents avaientbaissé ; elle n’arrivait plus à produire qu’unsifflement sourd et caverneux sans une seule notelimpide. Elle avait beau s’efforcer ets’époumoner, rien ne venait et elle se demandaitcomment elle avait pu, en grandissant, perdre cetart naturel, quand elle se rendit compte d’unmouvement dans les branches de lierre quirevêtaient le mur du jardin tout autant que lachaumière. Regardant de ce côté, elle vitquelqu’un sauter de l’arête du mur par terre.C’était Alec D’Urberville qu’elle n’avait pasaperçu depuis qu’il l’avait conduite la veillejusqu’à la porte de la maisonnette du jardinier oùelle logeait.– Parole d’honneur ! s’écria-t-il, ni l’art ni lanature n’ont jamais rien fait d’aussi beau quevous, cousine Tess ! (le « cousine » avait un sonun peu moqueur). Je vous observais par-dessus lemur, pareille à une statue de l’impatience, cettejolie bouche rouge faisant la moue pour siffler, etsoufflant et soufflant encore et jurant en dedanssans pouvoir sortir une seule note... Allons, vousêtes toute maussade de ne pas y arriver !– Je puis être maussade, mais je ne jurais pas.– Ah ! je comprends pourquoi vous essayez ;ces satanés bouvreuils ! Ma mère veut que vouscontinuiez leur éducation musicale. Qu’elle estégoïste ! N’est-ce pas assez d’ouvrage, pourn’importe quelle fille, de soigner ces mauditscoqs et poules ! Je refuserais carrément, si j’étaisvous.– Mais elle tient tout particulièrement à ce queje le fasse et que je sois prête demain matin.– Vrai ? Eh bien, alors je vais vous donner uneou deux leçons.– Oh ! non, fit Tess en reculant vers la porte.– Quelle sottise ! Je ne veux pas vous toucher.Voyez, je resterai de ce côté du réseau de fil defer et vous pouvez rester de l’autre : de cettefaçon, vous vous sentirez en sûreté. Maintenant,regardez-moi. Vous serrez les lèvres trop fort.Voilà, faites comme ceci !Il joignit le geste à la parole et siffla un versde Cachez, oh ! cachez ces lèvres ! mais Tess nesaisit pas l’allusion.– À présent, essayez, dit D’Urberville.Elle tâcha d’avoir l’air réservé ; sa figure pritune sévérité sculpturale, mais il persista dans sademande et, à la fin, pour se débarrasser de lui,elle avança les lèvres suivant les instructionsqu’il lui donnait pour produire un son clair, touten riant d’une façon désolante, et puis rougissantde contrariété parce qu’elle avait ri. Ill’encouragea en lui disant : « Essayez encore ! »Tess était cette fois toute sérieuse, péniblementsérieuse et elle essaya... pour arriver enfin, àl’improviste, à faire entendre une note bienronde. Le plaisir momentané de la réussitel’emporta sur tout autre sentiment ; ses yeuxs’agrandirent et involontairement elle sourit aujeune homme.– Voilà ! maintenant que je vous ai lancée,cela va marcher admirablement. Là !... J’ai ditque je ne m’approcherais pas de vous, et malgréune de ces tentations que jamais mortel n’aéprouvée jusqu’ici, je tiendrai parole. Tess,trouvez-vous que ma mère soit une drôle devieille personne ?– Je ne la connais guère, monsieur.– Vous le verrez. Il faut bien qu’elle le soitpour vous faire apprendre à siffler à sesbouvreuils. Je ne suis pas dans ses papiers en cemoment, mais vous aurez toutes ses faveurs sivous traitez bien ses animaux... Bonjour. Au casoù vous auriez ici quelques difficultés, si vousaviez besoin d’aide, n’allez pas à l’intendant ;venez me trouver.Tel était le régime sous lequel TessDurbeyfield allait vivre. Les expériences desjours suivants furent à peu près semblables àcelles du premier jour. Elle se familiarisa avec laprésence d’Alec D’Urberville, grâce à l’habiletéavec laquelle il vint causer et badiner avec elle,en l’appelant par plaisanterie sa cousine, quandils étaient seuls ; elle perdit ainsi beaucoup de latimidité première qu’elle éprouvait devant lui,sans pourtant que cette familiarité produisît enelle aucun sentiment capable de faire naître unenouvelle timidité d’un genre plus tendre. Maiselle était plus souple entre ses mains que nel’aurait rendue une simple camaraderie,puisqu’elle dépendait forcément de la mère et,étant donné l’impuissance relative de la vieilledame, de lui-même.Elle découvrit bientôt que ce n’était pas unetâche fort pénible de siffler aux bouvreuils dansla chambre de Mme D’Urberville depuis qu’elleavait recouvré cet art, car elle avait appris de Joannombre d’airs qui convenaient admirablement àces chanteurs. Le temps qu’elle passait chaquematin à siffler près des cages était bien plusagréable que l’heure d’étude dans le jardin.N’étant pas gênée par la présence du jeunehomme, elle avançait la bouche, approchait leslèvres des barreaux et gazouillait avec une grâcepaisible aux auditeurs attentifs.Mme D’Urberville couchait dans un grand lit àcolonnes garni de lourds rideaux de damas, et lesbouvreuils occupaient le même appartement ; àcertaines heures, ils y voletaient en liberté etcouvraient de mouchetures blanches les meubleset les tentures. Un jour que Tess donnait commed’habitude sa leçon près de la fenêtre où les cagesétaient alignées, elle crut entendre un frôlementderrière le lit. La vieille dame n’était pas là et lajeune fille, se retournant, eut l’impression que lebout d’une paire de bottes était visible sous lafrange des rideaux. Là-dessus, elle siffla d’unefaçon si décousue que l’auditeur, s’il y en avaitun, dut s’apercevoir qu’elle soupçonnait saprésence. Dès lors, chaque matin, elle visita lesrideaux mais ne trouva jamais personne. AlecD’Urberville s’était évidemment ravisé et,laissant là sa lubie, avait compris que mieuxvalait ne pas la terrifier par une embuscade de cegenre.Chaque village a son idiosyncrasie, saconstitution, souvent son code de morale propre.La légèreté de quelques-unes des jeunesfemmes de Trantridge et des environs étaitconnue, et elle était peut-être l’indice duvoisinage du bon vivant qui gouvernait lesPentes. L’endroit avait aussi un défaut plusinvétéré. On y buvait sec. Le sujet habituel desconversations dans les fermes des alentours étaitl’inutilité des économies, et des arithméticiens enblouse, appuyés sur leur charrue ou sur leur houe,s’engageaient dans des calculs minutieux, afin deprouver que les secours de la paroisse étaient plusefficaces à pourvoir aux besoins d’un homme surses vieux jours que les économies faites sur lesgages pendant une vie entière.Le plus grand plaisir de ces philosophesconsistait à aller tous les samedis soirs, quandl’ouvrage était fait, à un bourg déchu,Chaseborough, situé à trois ou quatre kilomètresde là, et à en revenir aux premières heures dulendemain, pour passer le dimanche à oublierdans le sommeil les effets dyspeptiques descurieuses mixtures vendues comme bière auxcabarets.