Une raison de vivre

1093 Mots
Chapitre 15 : Une raison de vivre ​Le corps d'Izia, dans les bras de Soren, pesait moins que celui d’une enfant. En la tenant ainsi, il repensa à toutes les fois où elle s’était emportée contre lui. Il la trouva bien imprudente, tout d’un coup. Tenir tête à un homme de sa stature quand on est si frêle et fragile ? Heureusement pour son inconscience, qu’il n’était pas une brute dénuée d’éducation. Et que jamais, il n’avait porté la main sur une femme quelle qu’elle soit. En traversant les couloirs du palais pour rejoindre ses appartements, le souverain exigea que le médecin y soit envoyé sur le champ. Il sentait à travers sa tunique épaisse que la chaleur du corps de la reine augmentait dangereusement. Un incendie qu’il avait lui-même allumé dans son cœur, au point qu’il s’était propagé à l’ensemble de son être. ​— Reste dehors et fais appeler ses suivantes ! ordonna-t-il à Bart qui le suivait comme son ombre alors qui allait entrer dans la chambre. — J’y vais de ce pas sire, mais la princesse, enfin, je veux dire la reine n’en a qu’une… C’était étrange, une fille de son rang qui n’aurait qu’une seule chambrière ? Même les plus indigentes des rentières, se plaisaient à en avoir au moins deux ou trois. — Très bien, fais-la appeler, se résigna Soren qui sentait qu’il allait devoir changer beaucoup de choses dans les lieux. ​Durant les deux jours qui suivirent, le palais de Guive retint son souffle et malgré les lourdes charges qui lui incombaient, Soren passait plusieurs heures au chevet de son épouse, ainsi que toute la nuit. Il s’était installé dans un fauteuil, observant le combat acharné qu’Izia livrait contre le délire et les flammes de la fièvre. Il l’écoutait gémir, l’entendait murmurer des noms qui lui lacéraient les entrailles — son père, Emar, Garance — et il restait là, immobile, une sentinelle impuissante face à une ennemie qu'il ne pouvait vaincre par l'épée. ​L'image, de cette reine digne qui s’était mise à nu dans tous les sens du terme dans cette salle à manger, le hantait. Ce n'était pas de la soumission qu'il avait vu le dans ses yeux à ce moment-là, mais une abdication de son âme. Elle s'était offerte comme on monte à l'échafaud, et cette réalisation lui laissait un goût de défaite. Il ne voulait pas d'un cadavre dans son lit, ni d'une automate brisée à ses côtés. Ce qu’il convoitait lui, c’était cette femme téméraire qu'il avait vue sur la place d'armes. Il voulait retrouver cette flamme qui dansait dans son regard insoumis, quitte à ce qu’il s’y brûle. Tant pis. ​Au troisième matin, alors que le soleil inondait une partie de la pièce, celle qui n’était pas occultée par les lourds rideaux de velours, la fièvre finit par s’estomper. Soren, qui s'était assoupi à l’aube, fut tiré de sa torpeur par un mouvement qui froissa les draps. ​Izia ouvrit les paupières. Ses yeux noirs, encore voilés par la fatigue, errèrent dans la pièce avant de se fixer sur une petite silhouette assise sur les talons au bord de son matelas. ​— Izia ? murmura la voix d'enfant, fragile et étouffée par l'émotion. ​— Garance… ? souffla la reine dans un sifflement ténu. ​Elle cligna des yeux, croyant sûrement à une nouvelle ruse de son esprit malade. Mais le petit prince était bien là, ses mains d'enfant serrant désespérément les siennes. Les larmes inondèrent instantanément le visage de sa femme. Elle attira son frère tout contre elle dans un geste de protection instinctif, ses sanglots muets secouant ses épaules frêles. ​Soren se leva lentement de son fauteuil. Il resta dans l'ombre, observant ces retrouvailles. Il avait donné l'ordre de libérer le petit de sa captivité dès que le médecin avait déclaré que les jours d'Izia n'étaient plus en danger. C’était une concession qu’il n’avait pas prévu de faire. Il aurait certes épargné et exilé le prince dans un lieu d’où il n’était pas près de revenir, mais jamais, il ne lui aurait laissé la possibilité d’interagir avec sa sœur. S’avouant vaincu pour cette fois, il soupira de dépit. Et puis en voyant le visage d'Izia s'illuminer d'une lueur de vie qu'il n'espérait plus, il se dit que c’était peut-être un mal nécessaire en fin de compte. Tant qu’il ne lui donnait pas d’autres raisons de vivre, il ne pouvait la dépouiller de tout. Et cette nouvelle raison de vivre, lui apparut clairement : elle devait porter son héritier au plus vite, s’il ne voulait pas la revoir sombrer au départ de cet enfant. ​Izia releva les yeux vers lui. Par-dessus la tête de son frère, son regard croisa le sien. La colère n’y brulait plus comme la dernière fois. Seuls des interrogations semblaient y passer. ​— Il restera ici, déclara Soren d'une voix qui se forçait à reprendre sa sévérité habituelle. Mes appartements sont assez vastes pour deux et ils sont disposés de sortes que mes hommes en contrôlent plus facilement les allers et venues. ​Izia ne répondit rien sur le moment. Elle se contenta de caresser les cheveux de Garance, son regard ne quittant plus celui du souverain. Elle mesurait peut-être l'ampleur du geste. Soren venait de lui rendre une personne importante sans rien exiger en retour. Et au moment même où elle n'avait plus rien à lui offrir. ​— Pourquoi, sire ? finit-elle par demander d’une voix hésitante. ​Soren se rapprocha du lit, sa stature imposante dominait l’espace. Il fixa la main d'Izia qui serrait celle de l'enfant. La jalousie qu'il avait éprouvée envers Emar n'avait plus la même prise ici ; devant ce lien fraternel, ou plutôt maternel à en juger par l’attitude de la jeune femme, il devenait curieux. Même envieux… ​— Parce qu'une reine qui n'a plus rien à perdre est inutile, Izia. J'ai besoin que vous ayez une raison de tenir votre rang. Et parce que... ​Il s'interrompit, ses yeux d'or se perdant un instant dans les siens. ​— ... parce que je n’ai aucune envie de supporter d’entendre son nom dans vos délires fiévreux, asséna-t-il pour ne pas la laisser deviner la moindre de ses faiblesses. ​Après cette tirade qui n’eut pas l’effet escompté, à en juger par l’expression reconnaissante de sa femme, il tourna les talons et se dirigea vers la porte. — Reposez-vous, madamde. Le banni sera conduit à la frontière d'ici à quelques heures. Ne comptez pas sur moi pour une seconde grâce aujourd'hui.
Lecture gratuite pour les nouveaux utilisateurs
Scanner pour télécharger l’application
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Écrivain
  • chap_listCatalogue
  • likeAJOUTER