Une fille naïve

1137 Mots
Chapitre 16 : Une fille naïve ​Le départ de Soren laissa dans la chambre un silence tenu, seulement troublé par la respiration soupirante de Garance. Izia serrait l'enfant contre elle comme si le lâcher le condamnerait à s'évaporer. Elle sentait la chaleur de son petit contre le sien, la douceur de ses longs cheveux blonds sous son menton et une bouffée d'amour protecteur, presque farouche, lui redonna les forces que la fièvre lui avait ravies. ​Elle avait veillé sur cet enfant depuis le jour où sa mère — cette femme ambitieuse et amère qui avait tant fait souffrir le vieux roi et Izia elle-même — avait rendu l'âme. Malgré les manigances de cette femme pour écarter définitivement Izia du palais, cette dernière n'avait jamais pu détester Garance. À la mort de cette parvenue et malgré son jeune âge, la princesse s'était faite sa mère. Son rempart contre les intrigues de cour et, plus récemment, contre la fureur du roi de Prétanie. ​— Tout va bien, Garance. Tout va bien maintenant, murmura-t-elle à l'oreille du petit garçon, qui ne la lâchait plus, sûrement pas crainte d’être à nouveau enfermé. ​Elle leva les yeux vers la porte close, songeant aux paroles de Soren. « Parce qu'une reine qui n'a plus rien à perdre est inutile. » L'explication était brutale, pragmatique, à l'image du guerrier qu’il était. Pourtant, Izia n'était pas dupe. Elle se souvenait de la main de Soren sur son front, de sa présence durant ses nuits de délire. Il l'avait protégée contre la mort avec la même ténacité qu'il mettait à assiéger sa cité. ​Un sentiment nouveau, trouble et effrayant, s'immisçait en elle. Son cœur ne ressentait plus seulement de la colère, ce n'était pas encore de l'affection, mais une forme de reconnaissance qu'elle n'avait pas souhaité ressentir. Il lui avait rendu son frère. Il l'avait épargnée au moment où elle s'était offerte à lui par pur désespoir. ​Plus tard dans la journée, alors que Garance s'était assoupi contre elle, Soren revint. Il avait sûrement accompli ses tâches de la journée et il venait s’enquérir de son état. Il s'arrêta à distance respectable, observant le sommeil paisible du petit prince. Cet ennemi qui semblait être la menace la plus concrète dont il se méfiait. ​— Cet enfant dort comme s'il n'avait pas vu de lit ces trois derniers jours, observa-t-il d'un ton presque de reproche. — C’est bien normal, au vu du lieu où il a été enfermé, répondit Izia en se redressant avec une précaution naturel qui n’ébranla pas le sommeil du petit, sa voix retrouvant un peu sa hargne. Les cachots froids et humides ne sont pas vraiment propices pour le repos d’un enfant de cet âge. Puis en apercevant un sourire excédé, ourler les lèvres de l’homme, elle reprit sur un ton moins réprobateur, les petits ont cette grâce d'oublier vite le mal qu'on leur fait, sire. Je suis sûre que Garance n’y fera pas exception … ​Soren s'approcha lentement d’elle, ses yeux d'or fixés sur son visage. Il semblait hésiter, une rareté chez un homme dont chaque décision était d'ordinaire tranchée comme un coup de lame. ​— Vos courtisans disent qu'il n’est pas votre frère mais votre demi-frère, commença-t-il. Ils racontent aussi que… — Je me fiche de ce qu’ils racontent, l’arrêta-t-elle avant qu’il n’en dise plus devant le petit. Même s’il dormait, elle refusait que les racontars de la cour soient prononcés en sa présence. Garance est mon frère, et rien de ce que peuvent dire quelques irrespectueux, n’a d’importance à mes yeux. ​Puis après avoir esquissé un sourire triste comme si elle remémorait de vieux souvenirs. — Vous savez sire, il n'est responsable ni de sa naissance, ni des péchés de sa mère. Comment pourrais-je lui reprocher des malveillances dont il ne comprend même pas la nature. Et puis, il est le dernier lien vivant avec mon sang. Il est un Falcon tout comme je le suis… — Oui précisément, regretta Soren. — Vous dites, sire ? — Non, rien. Il balaya sa question d’un geste de la main. Je me disais juste que nous sommes bien différents, vous et moi. Je vous savais naïve mais j’étais loin de me douter que c’était à ce point. — Est-ce une manière détournée de me dire que vous me trouvez stupide ? — Ce que je veux dire par là, c’est qu’au mieux, je vous prenais pour une fille gâtée qui n’a pas la tête sur les épaules. Et qui ne se préoccupe que des toilettes qu’elle porterait lors de somptueux bals… j’étais loin d’imaginer que… vous aviez véritablement la prétention de pouvoir tenir ce royaume, et de le protéger. ​— Les bals sont terminés depuis longtemps à Guive, sire, répliqua-t-elle avec une pointe d'amertume. Et même si cela vous amuse de me voir vider la mer à l’aide d’un verre, sachez que je fais ce que je peux pour mon royaume avec les moyens qui sont les miens. ​Contre tout attente, Soren fit un pas de plus. Il tendit la main, hésita, puis finit par poser ses doigts sur la joue d'Izia qui se figea. Elle sentit la rugosité de sa peau, et sa chaleur aussi. C’était étonnant pour homme au tempérament de glace. Malgré tout ce qui les séparait — les morts, la guerre, le sort de son ami, celui de son frère — elle ne pouvait nier plus longtemps l’intérêt que cet homme faisait naître en elle. Elle aurait beau se détester pour ces sentiments dérangeants, ils étaient là. Présent comme leur instigateur. ​— Reposez-vous encore, murmura-t-il en écartant sa main. Nous devrons bientôt paraître ensemble devant la cour pour mon couronnement. Le peuple doit savoir que sa reine a retrouvé son feu et sa santé par la même. — Sire ? ​Il arrêta son demi-tour et revint face à elle. ​— Le comte Emar... je voudrais savoir s'il a pu... ​Le regard de Soren se durcit instantanément, la lueur d'ambre devenant de givre. L'évocation du banni agissait toujours comme un affront. ​— Il partira ce soir, madame. Dans peu de temps, il franchira nos frontières alors oubliez-le une bonne fois pour toutes. — J’aimerai juste le voir une dernière fois, insista-t-elle incapable de s’en tenir aux recommandations de son roi. — Vous avez beaucoup fait pour lui, croyez-moi. Et si vous voulez qu’un semblant de paix perdurent entre ces murs, ma reine, ne prononcez plus jamais son nom en ma présence. ​Izia sentit un froid lui comprimer le cœur, mais elle ne protesta pas. Elle savait qu'elle avait atteint la limite de la clémence de Soren pour aujourd'hui. Elle regarda son mari s'éloigner, partagée entre le soulagement de savoir Emar vivant et la tristesse que lui impose leur séparation sans adieux.
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