Par une belle journée

1204 Mots
Chapitre 20 : Par une belle journée Le lendemain, le ciel de Roan semblait avoir entendu le vœu silencieux de Soren. Un soleil franc, bien que froid, inondait les jardins clos du palais. Depuis la galerie haute qui surplombait les parterres, le roi observait la scène, les bras croisés sur son plastron de cuir. En bas, Garance tenait la main de sa sœur, craintif. Peut-être que les hommes qui le surveillaient à bonne distance l’impressionnaient. Il devait y avoir sa peine aussi qui l’abattait et le rendait moins remuant. Sous les encouragements et les embrassades répétés de sa sœur, il finit par se relâcher peu à peu. Après que la reine eut initié un jeu — il s’agissait sûrement d’un jeu qu’ils partageaient habituellement — le petit retrouva de sa gaieté naturelle. Poursuivi par Izia drapée dans sa cape sombre, il zigzaguait entre les haies de buis sous l’œil attentif de ses hommes. Ces derniers, habitués aux champs de bataille, paraissaient presque ridicules à surveiller les cabrioles d’un petit garçon, mais ils restaient de marbre, fidèles aux ordres de leur roi. Par moments, son épouse s’arrêtait et se cachait pour mieux surprendre son frère quand il revenait sur ses pas, en la cherchant. Malgré sa tenue de deuil, elle riait aux éclats et le prince aussi. Lui en aurait été incapable à l’époque, ni même maintenant. Sa rancœur l’avait amputé de cette légèreté qu’il leur enviait sans se l’avouer. Après s’être défoulé tout un moment, l’enfant entreprit de cueillir des fleurs. Il les tenait maladroitement, en perdant quelques-unes au passage. Quand il fut satisfait de son petit bouquet ébouriffé par son irrégularité, il s’avança vers Izia qui le contemplait comme s’il était la plus belle merveille de ce monde. Elle accueillit son présent avec émotion, puis se mit sur les genoux pour l’enlacer tendrement. Soren se rembrunit devant la scène qui se jouait sous ses yeux. Il sentait que l’exil programmé de Garance n’allait pas se faire sans heurt. Ni pour l’un, ni pour l’autre. — Il ne semble pas tenir de son père, observa une voix calme derrière lui. Soren ne sursauta pas. Il reconnut les pas discrets, presque imperceptibles, de Stefen. Son général vint s’appuyer au parapet à ses côtés, observant lui aussi le manège de l’enfant. — Neil Falcon était un monstre de pouvoir, répondit Soren d’une voix presque dénuée de ressentiment. Il prenait ce qui lui faisait envie et tant pis s’il foulait aux pieds la vie et la dignité de pauvres innocents. — C’était un rapace en effet. — Oui, et ce gosse est son oisillon. Il finira par avoir des serres un jour. — Vous avez sûrement raison, soupira son bras droit. Ne me dites pas qu’il vous fait de la peine, Soren ? — Je mentirais si je vous disais que je suis serein devant le sort qui attend cet enfant. Bien que je connaisse mieux que personne la menace qu’il représente, et que je sois le premier à vous conseiller de l’évincer. Soren laissa échapper un soupir, lourd et agacé. — Si je puis me permettre, Majesté ? Pourquoi avez-vous autorisé cette sortie ? — Contrairement aux apparences, cette fille est habile, Stefen. Elle a compris que je la ménageais depuis sa fièvre, elle profite donc de ma patience et en étire les limites. — Peut-être, concéda le général avec un sourire discret et presque amusé, mais je suis presque certain que vous la préférez ainsi. — Serais-tu en train de te moquer de moi ? — Jamais je n’oserai, Majesté, mentit l’homme qui se mit à sourire franchement. Je suis, au contraire, heureux de vous voir trouver un intérêt à votre épouse. Même si vous avez dû la choisir par pur intérêt pour nos desseins. En bas, Garance venait de trébucher. Izia se précipita, s’agenouillant pour le relever et essuyer ses mains et ses genoux abîmés par les graviers tranchants. On percevait les pleurs de l’enfant jusqu’à la galerie. Izia essuyait ses larmes tout en l’exhortant à se montrer courageux. Soren sentit une crispation dans sa poitrine. Il avait beau observer la relation qu’avait sa femme avec son frère, il ne lui reconnaissait aucunement les traits de la fraternité. Non, elle se comportait comme une mère avec son fils. Et ce détail le dérangeait de plus en plus. Son instinct maternel devait rester exclusif à l’enfant qu’il lui ferait. À son héritier. — Descendez, Sire, suggéra Stefen en voyant qu’il se refermait. Allez rejoindre votre épouse et passez du temps avec elle. Je veux dire, en dehors des obligations protocolaires ennuyantes. Soren tourna la tête vers lui, les sourcils froncés. — Pour quoi faire ? Pour qu’ils s’arrêtent de respirer normalement dès qu’ils verront mon ombre ? — Pour qu’ils s’habituent à votre présence, justement. Et puis la cour doit voir son roi dans un rôle plus avenant que celui de geôlier. Soren hésita. Sa fierté lui hurlait de rester à l’écart, dans sa tour de vainqueur. Mais la vue d’Izia, qui relevait ses cheveux d’un geste las mais gracieux, acheva de le convaincre. Il avait besoin de comprendre ce qui, chez cette femme, parvenait à le déstabiliser avec tant de facilité. Et par là même, il devait rapidement engager un rapprochement s’il voulait éloigner cet obstacle que constituait Garance. — Tu as sans doute raison. Le pays est en voie de stabilisation, je dois, à mon tour, m’engager plus sérieusement dans mes devoirs. En parlant de ça, demande aux domestiques de déménager les effets de ma femme dans mes appartements. C’est là qu’elle résidera dorénavant. — À vos ordres, Sire. J’y vais de ce pas… Soren descendit les marches de pierre, son cœur battant un rythme qui le surprit. Lorsqu’il poussa la grille de fer forgé, le grincement attira immédiatement l’attention des gardes, qui se mirent au garde-à-vous. Comme attendu, Izia se figea. Elle tenait encore la main de son frère qui s’était lancé dans un récit qui ne parvenait que par bribes à l’homme. En le voyant enfin, le petit garçon s’arrêta. Il releva le menton vers sa sœur, comme s’il voulait observer sa réaction. Le silence s’appesantit sur le jardin. Soren s’avança, sentant le poids de son autorité briser la légèreté qu’il observait de loin quelques instants plus tôt. — Continuez, dit-il en s’arrêtant à quelques pas d’eux, sa voix résonnant trop fort dans le calme de l’après-midi. Ne vous laissez pas interrompre par ma présence. Je ne fais que passer… Izia le regarda, ses yeux noirs sondant les siens avec une méfiance qu’elle ne put cacher. Quand elle serra la main du petit, comme pour le tirer un peu en arrière, le souverain sentit un relent de colère couver en lui. Était-elle consciente que s’il désirait s’en prendre à lui, elle ne pourrait le protéger ? — Oui, bien sûr, dit-elle en comprenant que son attitude l’avait agacé. Garance, salue donc Sa Majesté. Le petit, dont le regard passait de l’un à l’autre, s’exécuta sans se faire prier, ni témoigner la moindre méfiance envers Soren. Ce petit était-il inconscient ou un simple d’esprit ? Le roi qu’il était représentait l’autorité par laquelle son père fut tué. Et lui, il le saluait en lui adressant un sourire sincère, dénué de tout ressentiment…
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