Chapitre 19 : Une visite impromptue
Soren s’était retiré dans ses appartements privés pour dîner seul. Ce soir-là, il préférait le silence de ses quartiers à la comédie humaine du grand réfectoire, où chaque noble de Roan l’observait comme on guette un prédateur. Il venait de poser ses couverts lorsque de légers coups furent frappés à la porte. Il fronça les sourcils. Il n’attendait personne.
Bart qui s’était dépêché d’aller ouvrir, revint penaud.
— Il s’agit de sa majesté, sire.
— Fais-la donc, entrez, ordonna-t-il d’une voix qui s’agaçait déjà de cette visite impromptue.
Lui qui s’attendait à voir Stefen ou un messager quelconque. Sa surprise fut totale. Izia portait une robe totalement noire, comme si elle s’autorisait enfin le deuil de son père. Ses yeux, bien que marqués par les larmes versées plus tôt, brillaient d’une détermination nouvelle.
Elle resta debout près de la porte, les mains jointes, sa silhouette frêle se découpant contre les tapisseries claires.
— Je ne vous ai pas fait mander, madame, observa Soren en s’adossant à son siège de chêne.
— Je le sais bien, Sire. En fait, je… je sollicite une audience privée.
Soren la détailla un instant. Elle ne venait pas en suppliante, mais en enquiquineuse qui pensait tout pouvoir obtenir d’une larme ou deux. Il lui fit signe d’approcher malgré son agacement.
— Parlez. Je vous écoute, madame.
Izia s’avança jusqu’au cercle de lumière projeté par les grands candélabres. Elle marqua une pause, comme pour s’assurer que sa voix ne tremblerait pas.
— Je voulais vous remercier, commença-t-elle doucement. Garance m’a dit… il m’a dit qu’il n’avait pas été enfermé dans les cachots. Qu’il était resté dans la chambre de notre père pendant sa détention.
Soren ne cilla pas, mais un léger pli apparut entre ses sourcils. Il se souvenait du moment où il avait donné ses ordres à Stefen. Il n’avait rien précisé et il se fichait, à cet instant, que le petit se retrouve dans une geôle glacée. Ce qui avait valu au prince ce traitement de faveur, c’était l’humanité de son général.
— Ne vous méprenez pas sur mes intentions, madame, répondit-il d’un ton sec. Je n’ai pas spécialement demandé que votre frère soit épargné. Ce sont mes hommes qui ont agi selon leur conscience.
— Qu’importe, Sire. Vous avez laissé le choix à vos officiers de l’épargner. Pour cela, je vous suis reconnaissante.
Soren l’observa, intrigué par ces manières inhabituelles. Elle n’était pas venue uniquement pour des remerciements, il l'avait deviné, seulement, il sentait que ses doléances allaient lui coûter.
— Est-ce là tout ce que vous aviez à me dire ?
— Eh bien, si vous me le permettez, je viens vous demander une faveur.
— Allons donc. Et si je ne vous le permets pas, allez-vous sagement retourner dans vos appartements ?
Izia secoua la tête prestement.
— En fait, Garance est un enfant qui a toujours trouvé un grand intérêt dans les jeux en extérieur. Sire, il dépérit entre ces murs. Il a besoin de lumière, d’air… de courir dans les jardins. Je sais que j’abuse de votre patience… mais je vous demande l’autorisation de le sortir. Bien sûr, cela se fera sous la garde de vos hommes...
Soren se leva lentement. Il s’avança vers sa femme sans la lâcher de son regard mordoré. Elle soutint ce dernier avec moins d’angoisse qu’avant. Mais non sans ce trouble qui faisait écho à ses propres attirances
— Vous me demandez de laisser l’héritier des Falcon se promener librement dans le palais ? De donner l’occasion à vos partisans de voir leur petit prince, afin qu’ils commencent à fomenter leurs petits plans dans l’ombre ?
— Il s’agit d’un enfant, sire ! s’exclama-t-elle, perdant un instant son sang-froid. Il ne comprend rien à la politique. Il veut juste voir le soleil. Si vous le gardez prisonnier, vous en ferez un martyr aux yeux du peuple. Si vous le laissez sortir, vous montrerez que vous êtes un roi sûr de sa force, un roi qui n’a pas peur d’un petit garçon inoffensif.
Soren s’arrêtant devant elle, si près qu’il pouvait percevoir l’odeur de lavande de ses cheveux. Il cherchait le mensonge, la ruse dans la lumière qui vacillait dans ses yeux, mais il ne trouva que de la sincérité. Une sincérité agaçante qu’il ne pouvait ignorer.
— Vous ne le quitterez pas d’une semelle, finit-il par lâcher, la voix plus basse. Il restera dans l’enceinte des jardins clos, escorté par quatre de mes gardes. S’il tente d’approcher les remparts ou s’il parle à quelqu’un, il retournera dans sa chambre sur-le-champ. Et ça sera sa dernière sortie.
Izia laissa échapper un soupir de soulagement, et pour la première fois, elle lui adressa un regard qui n’était pas chargé de colère ou de méfiance.
— Je vous remercie, sire, lâcha-t-elle avec un début de sourire.
Le roi détourna les yeux, agacé par l’effet que cette attitude produisait sur lui.
— Ne me faites pas regretter ma décision, madame.
Alors qu’elle se dirigeait vers la sortie, il ajouta presque pour lui-même :
— Et tâchez de lui apprendre que la vie ne se résume pas à des jeux de bois. Il doit comprendre que sa vie n’est plus ce qu’elle a été, et que c’est moi qui commande ce royaume à présent.
Izia s’arrêta, la main sur le loquet de la porte. Elle se tourna vers lui une dernière fois.
— Rassurez-vous, il le comprend déjà, Sire. D’ailleurs, il n’a rien réclamé. C’est de mon propre chef que j’intercède pour qu’il retrouve un semblant de vie.
Sans attendre, elle sortit, laissant Soren seul face à ses doutes, et ils étaient nombreux. Il venait encore de lui passer un caprice et cela l’irritait grandement. Ce n’est pas comme si ses hommes n’avaient que ça à faire. Surveiller un mioche tandis qu’il joue aux chevaux de bois dans la cour du palais.
Pourtant, en s’asseyant à nouveau devant son repas froid, il se surprit à espérer que le lendemain, le ciel de Roan serait dégagé pour que l’enfant et sa sœur puissent apprécier de leur sortie. Dans peu de temps, Garance Falcon sera envoyé au loin pour ne plus jamais revenir, autant qu'ils profitent tant qu'ils en ont l'occasion.