Chapitre 18 : Le cercle de la vengeance
Soren ne bougea pas immédiatement. Il resta figé, le regard rivé sur la nuque tendue d’Izia. Il avait perçu l'éclair de panique dans ses yeux noirs lorsqu'il avait failli prononcer le mot fatidique. Cette protection farouche qu’elle érigeait autour de l'enfant l'irritait autant qu'elle le fascinait. Elle le chassait de ses propres appartements comme un intrus importun, craignant que sa seule présence ne brise le monde de verre du petit prince.
Discuter en toute tranquillité... Sa propre phrase l’agaça après coup. Il aurait dû s'imposer au lieu d'accepter de lui laisser le champ libre.
Au lieu de surenchérir ou de revenir sur ses mots, il se contenta de faire demi-tour et de sortir. Au lieu de rejoindre la salle du conseil où l'attendaient ses tout nouveaux ministres et leurs colonnes de chiffres fastidieuses, il s'arrêta dans l'embrasure d'une fenêtre haute donnant sur la cour intérieure.
Il se revit, vingt ans plus tôt.
L'image lui revint avec une netteté brutale, comme s'il revivait l'instant dans tous ses détails. Un gamin aux genoux écorchés, caché derrière une tenture de velours poussiéreuse, regardant Neil Falcon — le père d'Izia — essuyer nonchalamment son épée après avoir fendu le cœur du vieux roi de Prétanie. Soren se souvenait du silence qui avait suivi le cri d'agonie de son père.
Un silence identique à celui qui s'apprêtait à s'abattre sur le petit prince.
Cet enfant était son ennemi de par sa naissance. Il était le descendant d'une lignée qu'il avait juré de combattre, mais à cet instant, le souverain eut une sorte d’empathie viscérale pour ce qu’il s’apprêtait à vivre.
Même si Neil Falcon, le père de ce petit, n'avait pas eu de pitié, lui. Il n'avait pas eu de mots, non plus, pour l'orphelin qui avait assisté à la mise à mort de son parent. Il s'était simplement contenté de prendre les terres, et toutes les richesses qu’il convoitait avant de laisser Soren et sa famille, macérer dans la haine. Une haine qui devint leur force et leur seule boussole des années durant.
Aujourd'hui, se dit-il entre satisfaction et amertume, c’est moi qui suis à la place du bourreau...
Le jeune roi détestait Neil Falcon. Il avait passé sa vie à préparer sa chute, et pourtant, il se retrouvait à considérer sa fille et son fils avec une émotion qu’il détestait : la compassion.
Ce gamin aux yeux innocents, qui jouait avec des boîtes à fard et des peignes, allait bientôt connaître le désespoir qu’il avait lui-même vécu. Et lui aussi deviendra bientôt un être assoiffé de réponses et de vengeance…
Alors que Soren allait s’éloigner, il entendit les cris de protestations du petit. Il ne pleurait pas franchement, il refusait juste de croire la vérité. Ou plutôt, il la refusait avec véhémence.
Lui, il n'avait pas eu le luxe de se confronter à des mots. Il avait vu la mort de ses yeux. Et du haut de sa dizaine d'années, il avait dû trouver un sens à sa douleur pour pouvoir continuer à vivre.
Izia tentait comme elle pouvait de contenir la colère que son cadet retournait contre elle, mais en vain. Elle dut hausser le ton et le confronter plus fermement à la dure réalité. Leur réalité.
— Sire ? Stefen s'approcha de Soren, son armure cliquetant subtilement.
— Qu'y a-t-il ? demanda le souverain à son général qui l’observait avec cette patience tranquille qui le caractérisait.
— Nos troupes ont sécurisé toutes les frontières de Roan et les pays voisins ont dépêché leur émissaires. Ils veulent sûrement s’assurer que vous n’avez pas de projet d’expansion qui les mettrait en danger.
Soren ne se retourna pas devant l’annonce de son général.
Ses yeux d'or étaient trop occupés à fixer le ciel gris de Roan.
— Qu'ils attendent, trancha-t-il d'une voix dont la dureté masquait mal son trouble.
— Sire... plus vite on normalisera nos relations avec les pays qui nous entourent, plus vite on pourra reprendre les échanges diplomatiques et commerciaux.
— Oui, oui, céda-t-il sans véritable bonne volonté. J’arrive de ce pas. Fais-les patienter.
Stefen inclina la tête, et tourna les talons. Son général le connaissait assez, pour savoir que dès qu’il s’agissait de diplomatie, il n’était pas vraiment à l’aise.
Une fois seul, Soren approcha son oreille de la porte de la chambre. Des sanglots brisaient le silence, ceux de l’enfant mais aussi ceux de sa jeune épouse. Soren ferma les yeux, la mâchoire contractée.
Voilà. Il était devenu à son tour l’objet d’une haine sans nom. Il avait permis que le cercle révoltant de la vengeance soit nourri.
Enfin, au vu des projets qu’il réservait à ce petit, il lui serait impossible de marcher sur ses pas et de perpétuer la moindre riposte à l'avenir.
***
Izia tenait son petit frère avec fermeté afin qu'il ne se blesse pas dans ses gestes désespérés. Ses cris devinrent peu à peu des sanglots puis des hoquets. Son corps se relâcha, exténué de s'être autant débattu.
La jeune reine était à bout. Et elle aussi, se sentait révoltée par la mort de leur père. Elle aurait aimé se défouler a son tour, pour extérioriser son plein de tristesse.
Dans sa débâcle, Izia eut tout de même de la chance. Garance ne demanda pas qui avait fait ça à leur roi.
Le cas contraire, elle aurait été forcé de lui dire.
Même si Soren n'avait pas exécuté leur père de ses mains, il avait tout de même été l'instigateur de cette guerre. Et de leur malheur.
— On va faire quoi maintenant ? demanda l'enfant de sa voix brisée et sans relâcher son étreinte.
— On va se montrer forts, lui répondit sa sœur en caressant ses cheveux blonds d'une main tremblante. On doit se montrer courageux, pour père et pour notre peuple...
— C'est parce que père est mort qu'il y a un nouveau roi maintenant ?
Sa remarque ne pouvait être plus proche de la vérité. Seulement, la problématique avait été prise à l'envers.
C'était parce qu'il y avait un nouveau roi que leur père avait péri.
Mais ça, Izia se garda bien de le dire au petit...