Le théâtre du sang

1431 Mots
​Chapitre 13 : Le théâtre du sang ​Le ciel de l’après-midi s’était chargé de nuages gris de plomb, comme si le temps lui-même s’accordait à l’humeur funèbre qui régnait sur la place d’armes du palais de Guive. ​Izia se tenait sur l’estrade royale, immobile comme une statue de marbre. Elle avait refusé de s’asseoir, sa manière à elle de contester ce qui allait suivre. À ses côtés, Soren occupait le grand fauteuil de bois sculpté, une main nonchalamment posée sur la garde de son épée. Il ne lui avait plus adressé la parole depuis leur confrontation matinale, mais son ombre l’écrasait et lui rappelait qu’elle n’avait pas intérêt à faire un pas de travers. — ​Réjouissez-vous, madame, votre « ami » restera en vie grâce à vous, murmura-t-il sans la regarder, alors que les tambours commençaient à battre un rythme sourd et régulier. — ​Que je me réjouisse, Sire ? dit-elle la voix glacée par son audace. Vous allez tuer cet homme sous les yeux des siens, et vous voudriez que je me réjouisse ? ​Soren tourna la tête vers elle, un sourcil levé. — Vous êtes encore bien jeune pour comprendre les rouages du pouvoir, ma chère reine. Même si cela vous paraît insupportable, c’est ainsi que l’on forge une nation et que l’on impose son autorité. — Comme il est facile pour vous de dire cela, ce n’est pas votre peuple qui endure… Le rire qui quitta la gorge de l’homme résonna dans la poitrine de la reine, démunie. — Non, vous n’avez pas tort… c’est d’ailleurs ce que j’ai dit à votre père quand il m’enseigna cette tirade. Le cœur de Izia se souleva à ces mots. Elle savait pertinemment qu’il mentait pour la déstabiliser, mais le fait qu’il veuille faire passer sa haine sur le compte de la réciprocité, lui donna la nausée. ​Pendant qu’elle se débattait avec sa révulsion, au centre de la cour, Emar fut attaché à un poteau de bois brut. On lui avait arraché sa chemise, exposant sa peau pâle au vent cinglant. Izia sentit un goût de fiel lui monter à la gorge. La cour de Roan, massé derrière les cordons de soldats prétaniens, observait la scène dans un silence de mort. La présence de leur reine sur l’estrade était un message clair. Elle n’était plus la victime de Soren, mais sa complice. ​Le premier coup de fouet fendit l’air avec un sifflement sec. Izia laissa échapper un cri. ​À l’inverse, Emar se retint. Il contracta seulement les muscles de son dos, ses phalanges blanchissant sur les cordes qui le retenaient. Incapable de supporter le prochain coup qui s’abattit sur son ami, la jeune femme ferma ses paupières brulantes de larmes. — ​Ouvrez les yeux, Izia, ordonna la voix de Soren, basse et impérieuse. Si vous détournez le regard, je doublerai sa peine pour votre lâcheté. Vous avez demandé qu’il vive, ayez au moins le courage de soutenir votre choix. ​De quel choix parlait cet homme sans cœur ?! Elle avait demandé sa clémence et voilà qu’il torturait ce pauvre garçon sous ses yeux. N’ayant d’autre choix que de lui obéir, elle se fit violence et supporta ce spectacle inhumain. Les dents serrées à s’en briser la mâchoire, elle fixa Emar, essayant de lui envoyer toute sa force par la pensée. À chaque impact, elle sentait son propre cœur se lacérer. Le dixième coup fit jaillir le sang et arracha au comte un cri étouffé qui déchira le silence de la place. ​La cour commença à gronder. Un murmure de haine montait des rangs des nobles de Roan. Stefen, au pied de l’estrade, fit un signe à ses hommes afin qu’il fasse reculer le monde. — ​Vous voyez ce que vous faites ? souffla Izia à l’adresse de Soren. En soumettant la cour de la sorte, vous nourrissez sa haine. — ​Non, je lui donne un exemple, rétorqua le souverain, ses yeux d’or fixés sur le supplicié. Croyez-moi, après la punition de ce petit orgueilleux, jamais personne ne se permettra de me défier. — Vous êtes si sûr de vous ? Vous disiez que mon père vous à fait subir le même traitement, et vous voilà sur ses terres, vous vengeant sur son peuple. — Oui, peut-être bien. Sauf que je ne ferais pas les mêmes erreurs que lui. Dès que vous m’aurez donné un héritier, je ferais en sorte que votre frère ne puisse jamais constituer un obstacle pour mon règne dans le futur. — Vous aviez donné votre parole, sire ! — Et je la tiendrai ! Il restera en vie, mais je m’assurerais qu’il ne puisse jamais prétendre à ce trône… La réponse de Soren fit trembler la jeune femme. Il avait aussi épargné la vie de Emar, et voilà son sort aujourd’hui. Que comptait-il faire à Garance avant de l’exiler ?! ​Quand le trentième coup tomba, Emar s’effondra lourdement contre le poteau, retenu uniquement par ses liens. Son dos n’était plus qu’une plaie sanglante. Izia ne put retenir un sanglot. Sans attendre la fin du supplice, ni même demander la permission au roi, elle descendit les marches de l’estrade d’un pas précipité. — ​Majesté ! l’interpella Stefen en tentant de la retenir par le bras. — ​Laisse-la passer, tonna la voix de Soren derrière eux. ​Izia faillit se prendre les pieds dans ses jupes et n’atteignit Emar qu’avec mille peines. Elle s’agenouilla dans la poussière, et prit la tête de son ami contre elle. — ​Emar… murmura-t-elle en caressant son front trempé de sueur. Je suis désolée. Tellement désolée. Je vous en prie, de l’eau ! réclama-t-elle en larme. De l’eau ! ​Le jeune homme ouvrit péniblement un œil. Sa respiration était courte et ses lèvres ensanglantées de les avoir trop mordues pour s’empêcher de crier. — Pars… Izia… souffla-t-il dans un dernier sursaut de conscience. Ne le laisse pas… t’avoir… ​Avant qu’elle ne puisse répondre, des mains puissantes la saisirent pour la relever. C’était Soren. Il la força à se tenir debout, face à lui, au milieu de la place, sous le regard de tous. — ​C’est assez de sentimentalisme pour aujourd’hui, déclara-t-il pour que tout le monde l’entende. Le banni sera soigné par mes médecins, puis conduit à la frontière quand son état le permettra. Si quelqu’un l’aide à revenir, prevint-il l’assistance, il subira un sort bien plus terrible. ​Il se tourna ensuite vers Izia, son regard s’adoucissant d’une nuance qu’elle n’arriva pas à identifier. De la pitié ? — Rentrez vite au palais. Votre rôle ici est terminé. ​Elle se dégagea de son emprise avec une violence qui le surprit. Elle essuya le sillon de larmes qui parcourait sa joue, le fixant avec une colère pure. — Vous avez eu votre démonstration de force, Sire. J’espère que cela ne pèsera pas trop sur votre conscience… j’oubliai… vous en êtes totalement dénué. ​Elle fit demi-tour et traversa la place, la tête haute, laissant Soren sur cette estrade. Les gardes s’écartèrent sur son passage et la cour qui n’avait rien manqué de son comportement courageux, se courba par respect pour elle. ​Ce soir-là, dans le secret de ses appartements, Izia ne pleura pas. Elle se débarrassa de sa robe, et alla la jeter dans l’âtre. Elle comprit qu’elle ne pourrait jamais vaincre Soren sur le terrain de la violence. Il était le maître dans ce domaine. Mais elle… elle avait le respect et l’amour de son peuple. Et c’était ça sa force. Et si au départ, elle pensait que seul son frère était en danger, aujourd’hui elle eut la démonstration que n’importe qui pouvait subir la haine de son époux. Et son rôle, même s’il était dérisoire, c’était de faire en sorte que cela ne se reproduise plus. ​Ses pensées furent interrompues par quelques coups à la porte, incapable de se lever pour ouvrir, elle lui donna l’ordre d’entrer. C’était Bart, le visage pâle. — Majesté… Le roi demande votre présence pour le dîner. Il dit que… cela concerne la libération de votre frère, le prince Garance. ​Izia ferma les yeux un instant. Le jeu sinistre de cet acerbe continuait. La jeune princesse naïve était morte sur cette place, cette après-midi. Et c’est une reine résignée sur le sort de son pays qui répondit : — ​Dites-lui que j’arrive sous peu… — Voulez-vous que j’appelle votre suivante ? demanda Bart en voyant qu’elle était seule et qu’elle aurait sûrement besoin d’aide pour s’apprêter. — Oui, s’il te plaît…
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