La loi du vainqueur

1086 Mots
Chapitre 12 : La loi du vainqueur ​Le soleil se leva sur Roan, baignant la pierre grise du palais d’une lumière dorée qui jurait avec l’obscurité qui régnait dans le cœur de Izia. Elle n’avait pas fermé l’œil, repensant incessamment à ce qui allait arriver à Emar. Elle aurait aimé intervenir comme elle l’avait fait pour Garance, mais elle n’avait plus rien à proposer à diable emplit de haine. Trouvant difficilement la force de se préparer c’est sa suivante qui lui choisit une toilette de circonstance. Une robe d’un bleu profond, austère mais digne. Alors qu’on voulut lui nouer une coiffe pour dissimuler ses cheveux, elle arrêta sa dame de compagnie. — Laisse-les ainsi, murmura-t-elle avec difficulté. Contente-toi de les attacher… — Bien majesté… Après tenté de contrôler son reflet dans le psyché, elle détourna vivement le regard. Elle était incapable de s’y regarder. Et d’y voir cette impuissance qui lui tordait les tripes. ​Lorsqu’elle entra dans la salle d’audience, le silence se fit, pesant. Soren n’était pas assis sur le trône. Pas encore. Il se tenait debout près de la grande table de conseil, entouré de ses généraux. Il portait une armure légère de cuir et d’acier, dépourvue des ornements excessifs dont son père aimait se parer. Contrairement à beaucoup d’homme de pouvoir, la simple carrure de ce roi, et son regard fauve suffisaient à dominer l’espace. ​Il leva les yeux vers elle, et Izia sentit ce trouble familier l’envahir, ce mélange de crainte et d’attraction qu’elle détestait tant. ​— Majesté, dit-il d’une voix monocorde qui ne trahissait aucune émotion. Vous tombez à point nommé. Nous allions justement décider du sort du rebelle appréhendé hier soir. ​— Emar n’est pas un rebelle, sire, répondit-elle en s’avançant jusqu’au centre de la pièce, la voix claire malgré le battement furieux de son cœur. C’est un homme loyal qui n’a pas encore accepté que le monde qu’il connaissait s’est effondré. ​Soren esquissa un sourire placide. — Le monde ne s’effondre pas, madame. Il change, voilà tout. Et ceux qui tentent d’empêcher sa progression n’y ont pas leur place. ​Il fit un signe à Stefen. Quelques instants plus tard, Emar fut traîné jusque dans la salle. Il semblait fatigué, une trace de sang séché barrait son arcade sourcilière, mais son regard restait provocateur. En voyant Izia, son expression s’adoucit d’une peine infinie, ce qui n’échappa pas au roi. ​— Comte Emar, commença le souverain, sa voix résonnant contre les voûtes. Vous avez conspiré pour libérer un prisonnier d’État et enlever la reine. En Prétanie, la sentence pour un tel crime est la décapitation immédiate, suivie de l’exposition de la tête sur les remparts. ​Izia fit un pas rapide vers lui, le cœur déconfit. — Sire, je vous en supplie ! Écoutez-moi. Vous voulez asseoir votre autorité sur Roan ? Vous voulez que ce peuple vous accepte un jour comme leur souverain ? On n’obtient pas la loyauté par la seule terreur. Le pouvoir qui dure est celui qui sait faire preuve de clémence. Si vous le tuez, vous en ferez un martyr. Sa mort sera le ferment de toutes les révoltes futures. ​Soren se tourna vers elle, les sourcils froncés. — La clémence, madame, me sera permise qu’une fois que tout votre peuple m’aura accepté comme souverain. Je ne suis ici que depuis deux jours, si je laisse ce malappris vous tutoyer et menacer mes gardes sans conséquence, je serais indigne du titre qui est le mien. ​— Quel mal y-t-il à montrer un peu bonté, sire ! rétorqua-t-elle avec fougue. Montrez que vous êtes assez grand pour pardonner à un pauvre fou. Faites preuve de magnanimité devant les sentiments de ceux que vous avez écrasé sans ménagement.. ​Le silence qui suivit fut étouffant. Soren observa Izia, détaillant son visage altier, sa lèvre inférieure qui tremblait imperceptiblement, et cette dignité qui semblait le défier autant que l’implorer. Puis, son regard glissa vers Emar, dont la simple présence semblait lui rappeler l’affront de la veille. ​— Très bien, finit-il par lâcher, sa voix vibrant d’une menace sourde. Je vais vous accorder cette clémence que vous réclamez tant, madame. Je ne le tuerai pas. ​Izia laissa échapper un soupir de soulagement, mais Soren leva un doigt pour l’interrompre. ​— Mais ne vous méprenez pas. Un crime reste un crime. S’il garde sa tête, il perdra ce qui lui permet de nuire. Comte Emar, vous êtes déchu de tous vos titres et vos terres sont confisquées au profit de la couronne. Vous êtes banni de Roan à perpétuité. ​Emar ouvrit la bouche pour protester, mais Soren poursuivit d’un ton plus tranchant : ​— Et avant votre départ, pour que vous vous souveniez de la leçon et pour que chacun ici sache ce qu’il en coûte de défier mon autorité… vous recevrez cinquante coups de fouet sur la place publique… ​— Non ! s’écria Izia. Soren, cinquante coups… c’est une condamnation à mort déguisée ! Il n’y survivra pas ! ​Soren fit deux pas vers elle, l’écrasant de sa stature. Il plongea ses yeux d’or dans les siens, sa voix n’étant plus qu’un murmure destiné à elle seule : — C’est mon dernier mot, Izia. C’est le prix pour sa vie. Si vous continuez de négocier, je ferai dresser l’échafaud sur-le-champ. Choisissez. Son sort dépend de vous. ​La jeune reine sentit ses forces la quitter. Elle regarda Emar, qui lui adressa un léger signe de tête, une acceptation résignée et digne. Elle comprit qu’elle avait obtenu tout ce qu’elle pouvait de cet homme de fer. ​— Qu’il en soit ainsi, murmura-t-elle, le cœur en lambeaux et les jambes flageolantes. ​Soren fit un signe aux gardes qui emmenèrent le comte. Il se tourna ensuite vers Izia, son expression reprenant sa dureté habituelle. — Préparez-vous, madame. Cet après-midi, vous m’accompagnerez pour passer les troupes en revue dans la cité. Le peuple doit voir que sa reine est désormais au bras de son roi. Et tâchez de ne pas paraître trop… « ennuyée ». ​Il quitta la salle sans un regard en arrière, laissant Izia seule face aux tapisseries de ses ancêtres. Elle venait de sauver la vie d’Emar, mais elle sentait que chaque concession qu’elle arrachait à Soren l’enchaînait un peu plus à lui, tissant entre eux un lien complexe fait de dettes, de sang et d’un désir inavouable qu’elle commençait à craindre plus que si elle lui avait fait la guerre.
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