Tariq appelle Nabila en milieu d’après-midi. D’un ton bref, presque mécanique, il lui indique ce qu’elle doit préparer. Il rentrera dîner avec son ami. Nabila écoute attentivement, répond par un « bien monsieur » respectueux, puis raccroche.
Elle se met aussitôt au travail. Une chance, se dit-elle, elle n’avait pas encore commencé à cuisiner le repas qu’elle avait imaginé pour la journée. Elle sort les ingrédients, organise le plan de travail, puis n’oublie pas de glisser une bouteille de champagne au frais. Tout est presque prêt lorsqu’elle s’apprête à éteindre la marmite sur le feu. Son téléphone vibre. Un message de sa sœur.
_ « Maman ne va pas bien, c’est comme si elle délire ».
Le sang de Nabila se glace. Son cœur se serre. L’angoisse monte brutalement. Elle sait ce que cela signifie, elle connaît trop bien les signes. Il faut qu’elle parte maintenant. Tout de suite. Mais elle ne peut quitter la maison sans attendre le retour de ses patrons.
La panique la gagne. Les mains tremblantes, elle décide de gagner du temps autrement. Elle dresse la table avec soin, pose les assiettes, dispose les couverts, ajuste les verres. Son regard ne quitte plus sa montre. Les minutes passent. L’heure à laquelle ils sont censés rentrer est déjà dépassée.
Nabila commence à faire les cent pas. Elle monte, descend, traverse le salon, revient à la cuisine. Son esprit est ailleurs, auprès de sa mère. Chaque seconde lui semble interminable.
Soudain, un bruit la fige. Des moteurs de voitures. Elle s’approche de la fenêtre, puis reconnaît distinctement le ronronnement de plusieurs voitures qui se garent devant la maison. Trois véhicules, l’un après l’autre.
Ils sont là. Nabila inspire profondément, essuie ses mains sur son tablier et se précipite vers la porte. Elle ouvre, ils entrent.
_ Bienvenus messieurs.
_ Merci, répond Tariq.
_ Hum ça sent bon par ici, s’exclame Malik. Est-ce que c’est le repas que ton patron t’a demandé que tu as fait ?
_ Oui monsieur.
_ Ah, tu es brave. J’ai super faim.
Les hommes s’installent. Chacun devant son assiette. Nabila sert du champagne dans le verre de chacun. Malik la regarde attentivement comme s’il voulait entrer dans sa tête. Il n’arrive toujours pas à croire que cette fille polie, et respectueuse soit une escort girl, une fille de joie. A ses yeux, elle a l’air si innocente.
Les hommes trinquent à ce nouveau contrat qui va les lier pendant quelques mois. Alors que Nabila cherche le bon moment pour demander à partir, les hommes se régalent et parlent d’affaires. Elle s’approche de la table, les mains croisées sur le ventre, la tête baissée. Les hommes qui l’ont vu arriver se taisent.
_ Un problème ? interroge Tariq.
_ Euh monsieur j’aimerais avec votre permission, partir maintenant.
_ Oh, maintenant ? Pourquoi ?
_ J’ai une urgence s’il vous plaît.
_ Une urgence tu dis. Tu es attendu ailleurs alors. Nabila il va falloir que tu fasses un choix. Tu ne peux pas continuer comme ça.
_ Je ne sais pas de quoi vous parler monsieur.
_ Oh que si, tu sais très bien de quoi je parle. Nous sommes en train de manger et tu veux t’en aller. Qu’est ce qu’on fait si on a besoin de quelque chose ? Qui va débarrasser ?
_ Monsieur je suis désolée, c’est que…
_ C’est que tu ne peux pas te passer de t’occuper de tes clients. C’est plus fort que toi, au point d’abandonner ton poste.
_ Tariq, intervient Malik, soit moins dur avec elle. Elle te demande une permission tu t’emportes.
_ Mais elle va où ? Son travail n’est pas fini.
_ Tu peux y aller, déclare calmement Lamine, on va s’en sortir.
_ Eh bah dis-donc, s’exclame Tariq, c’est toi qui prend des décisions maintenant. Je te rappelle que c’est MA ménagère, c’est à moi de lui ce qu’elle doit faire ou pas.
_ Ah c’est TA ménagère quand ça t’arrange. Tu es très égoïste Tariq. Laisse-la partir et ce qu’elle fait ne te regarde pas.
_ Ça me regarde tant qu’elle travaille pour moi. C’est mon image qui est en jeu monsieur.
_ Il n’y a pas que toi qui doit garder une bonne image. D’ailleurs, tu ne penses pas à ton image lorsque tu vas…
_ Ta gueule ! Ferme là vite.
_ Eh arrêtez, intercède Malik. Ce n’est pas le moment de vous disputer et encore moins devant Nabila. Elle attend une réponse et non des querelles d’égo des frères DIOP.
Un silence de quelques secondes s’installe. Puis, Tariq prend la parole.
_ Tu peux partir et malheur à toi si demain tu arrives en retard.
_ Merci monsieur. Passez une bonne fin de soirée.
Nabila se dépêche d’aller porter son sac et sortir. Elle s’en fout de ce que cet homme pense d’elle et des sous-entendus. Elle n’a même pas eu envie de se défendre. Tout ce qui compte c’est sa mère.
Malik se lève et va guetter à la fenêtre. Il la voit courir.
_ Elle a vraiment l’air pressé. Je ne pense pas que ça à voir avec un client.
_ Qu’est-ce que tu en sais, lui répond Tariq.
_ Toi-même qu’est-ce que tu en sais ? Certainement elle a une urgence chez elle. Je suppose que tu ne connais pas sa famille. Tu es trop focalisé sur le coup d’un soir.
_ Alors qu’il n’est pas différent d’elle, renchérit Lamine. b***e de bordel.
Malik éclate de rire. Alors que Tariq froisse le visage. Ça ne l’amuse pas. Il est bien vrai qu’il a eu recours aux services des filles de joie mais c’était dans les cas extrêmes et ça ne fait pas de lui un dévergondé. Les garçons reprennent le dîner et changent de sujet. Ils parlent de foot. Après le repas, c’est Lamine qui se charge de débarrasser et de faire la vaisselle. Vu que c’est lui qui a insisté pour que Nabila parte. Ça ne le dérange pas tant que ça. La soirée s’achève paisiblement chez eux, mais pas chez Nabila.