Nabila est épuisée. Elle n’a presque pas fermé l’œil de la nuit. Il fallait veiller sur sa mère, rester attentive au moindre signe, au moindre souffle différent. Plus les jours passent, plus son état ne s’améliore pas. Les médicaments seuls ne suffisent plus, elle le sait. Il faut absolument qu’elle trouve un moment dans la journée pour aller voir le médecin qui la suit, lui expliquer la situation. Espérer qu’il ait une solution, une astuce, quelque chose pour soulager sa mère.
Lorsqu’elle arrive au travail ce matin-là, le corps lourd et l’esprit embrumé, elle se dépêche de préparer le petit déjeuner. Elle dresse la table avec application, comme toujours. A peine a-t-elle fini que Tariq et son frère arrivent et s’installent. Nabila apporte les fruits, les pose délicatement. Tariq n’a pas eu besoin de la regarder longtemps pour comprendre. Les cernes sous ses yeux parlent pour elle. Son visage est tiré, fatigué.
Un sourire narquois se dessine sur ses lèvres.
_ On dirait qu’au lieu de dormir la nuit, tu travailles. C’est pour ça que tu es partie si tôt.
La remarque claque comme une gifle. Nabila se fige. Le malaise l’envahit.
_ Euh monsieur je ne sais pas de quoi vous parlez. Je vais très bien.
_ Ouais ça se voit que tu vas bien. Tu vas si bien que tu ne dors pas la nuit. Il va falloir que tu choisisses. Entre ce boulot ou celui de la nuit.
_ Monsieur je ne fais pas le travail de nuit et…
_ N’essaie pas de te justifier. On sait tous les deux de quoi je parle. Je n’ai pas besoin d’une ménagère qui…tu vois un peu.
_ C’est bon lâche là, intervient Lamine. Retourne en cuisine Nabila.
Nabila ravale ses mots, détourne le regard et retourne à la cuisine, le cœur serré. Les appréhensions de son patron par rapport à elle lui font moins mal que la situation de sa mère. C’est tout ce qui devrait lui importer.
Au salon, la tension est palpable entre les frères. Tariq qui n’est pas d’accord avec le fait que son fait l’a, d’après lui, manquer de respect devant la ménagère.
_ C’est la dernière fois que tu me parles comme ça devant elle.
_ Fiche lui la paix Tariq.
_ Tu trouves ça normal, qu’au lieu de dormir la nuit elle va faire ses sales besognes et le matin elle arrive ici comme un zombie. J’ai une image à préserver.
_ Si tu pensais trop à ton image tu n’allais pas l’employer. Maintenant assume au lieu de vociférer. C’est toi qui paye ses services la nuit. Ça t’apprendra à payer le sexe. Je n’ai même plus faim.
Lamine quitte la table et sort. Après quelques minutes, Tariq s’en va. Dès que Nabila se rassure qu’il est parti, elle verrouille la porte, monte à l’étage et s’allonge sur un lit, dans une chambre inoccupée. Elle n’a besoin que de quelques heures. Juste un peu de sommeil pour tenir cette journée. Heureusement, la journée s’annonce calme, elle n’a pas grand-chose à faire.
Deux heures plus tard, elle se réveille. Un peu requinquée, mais la fatigue est toujours là, tapie au fond de ses os, une fatigue qu’elle seule peut comprendre. Elle se remet au travail. Le ménage d’abord, puis la cuisine. Une fois le repas prêt, elle se change rapidement, attrape son sac et sort presque en courant.
Direction l’hôpital.
Le docteur la reçoit dans son bureau. Nabila s’assoit face à lui, les mains serrées sur ses genoux, prête à tout lui dire.
_ Quel plaisir de te voir Nabila. Tu vas bien ?
_ Euh oui docteur ça va. Sauf maman qui ne va pas bien.
_ Ce qui ne m’étonne pas. Comment se comporte-t-elle ?
_ Elle fait des crises constamment. Hier elle était à 40 degré de température. J’ai dû veiller pour m’assurer que ça baisse. Tantôt elle va bien un jour, le lendemain c’est la dégringolade. Franchement je ne comprends plus rien.
_ Est ce qu’elle prend bien ses médicaments ? Sans sauter de jour ?
_ Euh c’est vrai qu’elle a passé deux à trois jours sans les prendre. Je n’avais pas encore d’argent pour les acheter.
_ Nabila, je t’avais dit la dernière fois qu’elle était internée ici de ne pas la laisser sortir. Ce n’était pas le bon moment. Ta mère a besoin d’une bonne prise en charge. Diabète, hypertension, ces deux maladies combinées ensemble ne font pas bon ménage. Ramène là ici le plus rapidement possible.
_ Docteur je ne suis pas contre le fait de la faire interner pour suivre ce traitement. Le souci majeur sont les moyens financiers dont je ne dispose pas. Comment ferais-je pour payer les factures ? Sachant comment ce traitement coûte cher.
_ Je te comprends mais la garder à la maison ne fera qu’empirer les choses. Ta mère risque de ne pas tenir longtemps. Ramène la ici et tu rassemble ta famille. Chacun mettra la main à la pâte.
_ C’est si facile à dire. Dans ma famille c’est chacun pour soi. Docteur est ce qu’il n’y aurait pas une astuce que je pourrais faire en attendant de trouver de l’argent ?
_ Non, la ramener ici sera l’idéal. Je sais que ce n’est pas facile et j’admire ton courage. Si cet hôpital était le mien je l’aurais volontiers traité et vous permettre de payer après. Mais, tu vois bien que je ne suis pas le boss. Je ne peux pas faire des faveurs. J’ai des comptes à rendre.
_ Je sais et je vous remercie pour la bonne intention. C’est compris je vais faire des pieds et des mains pour la conduire ici afin qu’elle reçoive les soins dont elle a besoin. Je vous remercie de m’avoir reçu.
_ Avec plaisir Nabila. Continue de bien t’occuper de ta mère. Suit mes recommandations en ce qui concerne la prise des médicaments et le repas qu’elle doit manger. Faites très attention à ce qu’elle mange. Et qu’elle ne saute plus de jours sans prendre les cachets, c’est très important.
_ D’accord docteur. Merci beaucoup pour votre disponibilité.
C’est avec le cœur serré que Nabila quitte ce centre hospitalier. Elle a l’impression d’avoir échoué à un examen qui lui tenait à cœur. C’est avec le visage serré et la mine triste qu’elle retourne chez ses patrons. Le médecin a été clair, pour sauver sa mère il faudra l’interner. Interner voudra dire passer plus d’une semaine à l’hôpital, payer des tonnes de factures. Elle ne sait pas comment elle fera pour s’en sortir avec ce fardeau toute seule. Son salaire lui permet uniquement d’acheter les médicaments et de mettre un bout de pain dans la marmite.