Nabila fond en larmes ce qui oblige madame Hortense à se garer sur le côté. Elle prend un mouchoir et le lui remet.
_ Sèche tes larmes Nabila. Tu es très forte, plus forte que tu ne le penses.
_ Ma mère me tuerai si elle savait ce que je m’apprête à faire.
_ Tout comme les parents, les enfants peuvent aussi se sacrifier pour leurs parents. Ça va dans tous les deux sens. Ecoute, ce que tu fais est très louable. C’est pour une bonne cause. Demain tu seras heureuse de voir ta mère sur pied. Et cette nuit, ce coup d’un soir ne sera plus qu’un souvenir.
_ D’accord. J’arrête de pleurer.
_ Voilà c’est ça. Je te donne mon poudrier tu refais ton maquillage. N’arrivons pas en retard. Il déteste le retard.
_ Je peux savoir qui est cet homme ?
_ Non, les informations sur le client et sur la fille sont privées des deux côtés. C’est pour préserver votre sécurité à tous les deux. Un coup et chacun rentre chez lui.
_ D’accord.
Madame Hortense remet le poudrier à Nabila et reprend la route. Cette fois-ci le chemin se fait dans le calme. Nabila s’est repoudrée le nez. Elle croise les doigts afin que tout se passe bien. La voiture se gare devant un hôtel somptueux.
_ C’est ici ? demande-t-elle.
_ Oui c’est ici. Tu es prête ?
_ Waouh ça sera ma première fois d’entrer dans cet hôtel. Je suis prête. Une dernière question, est ce qu’il se protège ?
_ Evidemment ! C’est la base. Tu ne crains rien. Je vais rester ici t’attendre.
_ Ah super madame merci.
_ Je le fais parce que tu es nouvelle sinon mes filles savent qu’après elles rentrent et je leur envoie leur argent dans leur compte. Tu vas monter au niveau six, chambre 655. Tu sais prendre un ascenseur j’espère.
_ Euh oui ! Souhaitez-moi bonne chance.
_ Nabila, tout va bien se passer. Et rappelle-toi, ne lui montre pas que tu es nouvelle. Détends-toi.
Nabila sort de la voiture et lève les yeux vers l’immeuble qui se dresse face à elle. Un hôtel somptueux. Derrière l’une de ces fenêtres, un homme inconnu l’attend, seul, dans une chambre. Elle inspire profondément, comme pour rassembler le peu de courage qu’il lui reste, puis entre.
Elle se dirige droit vers l’ascenseur. Ne sachant pas comment le manipuler, elle profite de l’arrivée d’un client qui l’ouvre et s’y engouffre avec lui. D’une main hésitante, elle appuie sur le bouton six.
Le miroir de l’ascenseur reflète sa silhouette. Elle détourne aussitôt le regard. Elle refuse de voir cette fille qui s’apprête à franchir une limite. Elle refuse que son propre reflet lui ordonne de faire demi-tour. Lorsque l’ascenseur s’ouvre, elle sort. Son regard repère immédiatement la chambre ; elle prend son courage à deux mains et frappe à la porte. Quelques secondes passant, interminables. Puis, la porte s’ouvre. Un léger soulagement la traverse. Ce n’est pas un vieil homme, mais un jeune.
Le monsieur l’invite à entrer et referme la porte derrière elle. Nabila découvre la splendeur de la chambre. Tout est impeccable. Un grand lit recouvert de draps blanc immaculés. Sur la table, une bouteille de whisky accompagnée de deux verres. L’homme s’approche d’elle et la dévisage de la tête aux pieds. Nabila remarque alors qu’il est plus jeune qu’elle ne l’avait imaginé. La trentaine, pense-t-elle. Pour chasser le stress qui la noue, elle esquisse un sourire.
_ Très charmante, dit-il. Cette fois-ci madame Hortense, m’a envoyé mon goût.
Nabila hoche la tête timidement. Puis, elle se rappelle qu’elle ne devrait pas faire la timide. A défaut de tout foutre en l’air. Elle va poser son sac sur la table. Retire ses babouches. Et se tourne vers le monsieur.
_ On commence par quoi ?
_ Elle est pressée on dirait. D’accord. Pendant qu’on y est allons-y.
Il va s’allonger sur le lit, la regarde et lui dit :
_ Tu vas commencer par me s***r.
Nabila étouffe un rire. Elle ne s’attendait pas à cette réplique. Le courage pour le faire l’a quitté. Elle est plantée là, les yeux posés sur ce monsieur qui s’impatiente.
_ Alors, tu attends quoi ?
_ Euh oui monsieur, tout de suite.
Puis, son regard se porte sur la bouteille de whisky sur la table. De quoi lui donner un peu de faux courage même si elle n’est pas fan.
_ Vous permettez monsieur que je prenne un verre d’alcool ?
_ Oui vas-y.
Nabila bondit sur cette bouteille comme si c’était son sauveur. Elle remplit le verre et avale d’un coup. Elle se met à tousser parce que ça l’a étouffé. C’est très fort, plus fort que la simple bière qu’elle boit habituellement. Elle recharge un deuxième verre et l’avale aussitôt.
_ Eh, tu ne vas pas te tuer avec ça.
_ J’avais soif désolée. Où en sommes-nous ? demande-t-elle en se rapprochant de lui.
Nabila est complètement sonnée pour avoir la nausée. Elle sait ce qu’elle a à faire et elle s’applique sans grincher. Ces deux verres de whisky l’ont aidé. Elle n’a pas eu envie de disparaître. Tout au contraire, l'acte n’était pas si dégueulasse que ça. Et ce monsieur, il était doux, comme elle aime. On dirait presque qu’elle a aimé ce moment. Après l’acte, elle va faire sa toilette et disparaît sans dire un mot. Elle court presque dans le hall pour rejoindre la voiture de madame Hortense. La dame la regarde, elle a l’air essoufflée.
_ Ça a été ?
_ Oui.
_ Oui tout court ? Pas de commentaire ?
_ Euh non. Je croyais qu’il devait être sauvage mais non, il s’est bien comporté.
_ Du coup tu as aimé ? Oh désolée pour cette question, elle est déplacée. Tu as fait ce qu’il fallait.
Madame Hortense lui donne une enveloppe. Nabila l’ouvre et compte cent mille francs.
_ Madame, vous n’avez pas retiré votre pourcentage.
_ Je sais, je te donne tout. Tu en as besoin. Occupe-toi de ta mère et de tes frères et cherche du travail. Je ne veux plus voir ton numéro dans mon téléphone. Ce métier n’est pas pour toi.
Nabila se jette sur elle pour l’embrasser.
_ Merci infiniment madame. Merci beaucoup. Que Dieu vous bénisse.
_ Tu n’as pas à me remercier. Tu as fait ton travail. Quand je te regarde je me vois à l’époque. Sauf que moi, je suis restée dedans. Ce n’est pas un monde pour tout le monde. J’espère que tu trouveras quelque chose à faire. Laisse-moi te conduire dans une pharmacie proche. De là tu prendras un taxi pour rentrer.
_ D’accord. Merci encore. Vous êtes une femme bien. Ce métier, aussi sale qu’il soit, regorge des femmes au grand cœur. Merci.
Madame Hortense conduit Nabila devant une pharmacie. La jeune fille remercie encore cette dame avant qu’elle ne parte. Elle entre dans la pharmacie. Malgré les yeux qui la regardent de haut à cause de sa petite tenue, elle garde le sourire car aujourd’hui sa mère aura ses médicaments. Elle remet l’ordonnance.
_ Je veux ces trois produits et le deuxième vous me donnez deux boîtes. Ça finit plus vite que les autres.
Le pharmacien revient après quelques fouilles.
_ Ça fera soixante-cinq mille trois cent francs.
_ D’accord je paie tout.
Nabila remet de l’argent et récupère le plastique contenant enfin les remèdes tant cherchés. Elle sort et saute sur une moto pour vite arriver à la maison. Elle récupère le kaba qu’elle avait gardé et le porte avant d’entrer. Sa sœur est couchée au salon, elle ne la réveille pas et se rend immédiatement dans la chambre de sa mère. Elle sort les produits de son emballage, ouvre toutes les boîtes, sort un comprimé dans chacune.
_ Maman, réveille-toi, tu prends tes remèdes.
Sa mère ne bouge pas d’un cil. Nabila prend peur.
_ Maman, maman lève toi, s’il te plait ouvre les yeux. Maman, je t’en supplie ouvre les yeux.
Nabila se met à pleurer. Elle hurle si fort que sa sœur se réveille au salon. Soudain, elle voit sa mère ouvrir légèrement les yeux.
_ Mon Dieu, maman tu m’as fait si peur. Désolée d’avoir crié. Regarde, j’ai tes remèdes. Prends-les.
Corine arrive dans la chambre en courant.
_ Qu’est ce qu’il y a Nabila, pourquoi tu cries ?
_ Ce n’est rien. Donne-moi le verre d’eau. Elle va boire les remèdes.
_ Tu as tout acheté ?
_ Oui.
Corine embrasse sa sœur.
_ Merci ma sœur. Tu es géniale.
Les deux filles aident leur mère à avaler ses produits l’un après l’autre. Puis, elle se recouche. Elle est totalement faible. Nabila pense que si elle n’avait pas fait ce qu’elle a fait, sa mère serait morte. Elle reste à ses côtés. Les produits font déjà effet, sa mère transpire. La température baisse considérablement. Cette nuit elle dormira avec elle comme toutes les nuits.
Nabila va prendre une douche. Ce qui s’est passé cette nuit ne peut pas gâcher la joie qui l’anime en ce moment. Bien que le mal n’est pas anéanti, il faudra encore les médicaments le mois prochain car ceux-ci seront déjà finis. Il est impératif qu’elle se trouve un travail à temps plein. Pas le temps de se morfondre parce qu’un homme l’a touchée.