Bucarest, impair et passe, Guy GOFFETTE

390 Mots
Bucarest, impair et passe Guy Goffette 1. Pas plus que l’air ne fait la chanson une ville, fût-elle capitale, ne fait un pays. L’œil vert des lacs nous l’enseigne et celui de la vache qu’on dit bête car il tourne et trouble en nous une eau qu’on n’a pas cernée ; ils enseignent que le centre n’est qu’à raison de ce qui l’entoure et le désigne : l’étendue sauvage que le vent module et versifie. 2. Donc Bucarest, mais comme l’écho d’un monde qui, longtemps retenu derrière une invisible grille, s’ouvre et se donne des airs de princesse. Trop brusquement tirée du sommeil par un chevalier ventripotent qui boit du coca à la paille et s**e le mot démocratie comme un bonbon rose, Bucarest se demande encor qui l’a baisée 3. aussi mal sur la bouche. Dracula n’est plus dans son château, mais la peur fait toujours des petits dans les yeux et les parlottes baissent d’un cran quand passe, nonchalant comme un tigre, un quidam de la Securitate. Cela dit, chacun peut arpenter librement sa solitude sous les sunlights des vitrines de luxe où l’Occident montre son c*l, et 4. s’il a de la salive à revendre, et la rage et l’honneur d’un haïdouk, cracher vite en passant, cracher juste sur cet étalage de mépris. Qui n’a pas saisi la balle au bond quand le Mur fut à terre : maçon à la petite semaine, prof de lettres, dactylo sur la touche ; qui ne briguait rien, ne tenait pas le manche est demeuré en carafe. 5. Qu’il l***e la glace poussiéreuse, remâche ses larmes, les malins (un, deux pour cent, dit-on) redéroulent en limousine la « voie roumaine » du feu Conducator, concédant volontiers le trottoir et la boue à ceux-là qui rêvaient de justice et de liberté. Le temps des queues de cerises a remplacé les longues files d’attente pour un quignon. 6. et la télé assure à chacun désormais des voyages gratuits sans visa ni vue patibulaire dans les vignes de Californie. Mais passons : Paris ne s’est pas fait en un jour et l’histoire démarre souvent dans les hoquets. Bucarest, en vraie princesse latino-dace, n’a pas dit son dernier mot, baissé sa garde, ni livré ses secrets. 7. Un rire d’enfant dans une cour d’immeuble délabré, le regard d’un homme comme une trouée franche dans un feuillage obscur ou ce couple embrasé qui piétine deux siècles de haine en virevoltant, rieurs, dans les mains d’un violon tzigane sont signes que le vent peut encore tourner, frêles cygnes sur un lac ballotté qui voudrait voir la mer.
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