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I Samedi 15 avril 2017 – 12 heures précisesLa ferme de Fernand Kersiroux, sur les hauteurs de Keralliou était une lourde et longue bâtisse en pierres apparentes jointoyées de ciment gris, avec une avancée à la mode des fermes du Nord-Finistère, et de petites fenêtres protégées par des barreaux. Elle était couverte de grosses ardoises des monts d’Arrée. Tout autour, en désordre, des bâtiments anciens, d’époques différentes, dépareillés et en mauvais état et un vaste hangar couvert de tôles rouillées. De hautes herbes partout, des machines à l’abandon, des allées broussailleuses. L’ensemble donnait une impression sinon d’abandon du moins de défaut d’entretien régulier. Une demi-douzaine de tunnels recouverts de plastique descendaient en rangs parallèles vers la mer. On y cultivait quantité de variétés de fraises et de tomates. Comme dans la plupart des exploitations agricoles de Plougastel. Ils étaient deux, ce samedi midi là, dans cette ancienne écurie qui faisait office de vestiaire, de réfectoire et de toilettes, un espace bas de plafond et sombre. Ils finissaient enfin leur semaine de travail. Six jours pleins, du matin au soir, à genoux à même la terre, à cueillir des fraises et des tomates. C’étaient un homme et une femme plutôt âgés, Rodolphe et Georgette. Rodolphe Kervella répondait au sobriquet de Rodolphe Nez Rouge. Comme le neuvième renne du père Noël. Celui qui n’est pas attelé au traîneau, qui fait office de phare et éclaire la route. Ce nez, il l’avait bien rouge en effet, large, étalé, grêlé, creusé de cratères et constellé de petites bosses rougeâtres. Comme un paysage lunaire, une grosse truffe rouge. Il portait un collier de barbe blanche, une barbiche en tresse arrêtée par un élastique rouge, une chevelure enchevêtrée et sale avec des reflets jaunâtres qui lui couvrait les oreilles et descendait sur sa nuque burinée. Il s’apparentait à une sorte de père Noël décati, chaloupant, perclus d’arthrose et pas très assuré sur ses jambes. Il partit, on ne sait pourquoi, d’un rire gras qui découvrit toutes ses dents, avec des espaces vides et des chicots ébréchés, la plupart de travers, jaunis et goudronnés par une existence vouée au tabac brun et au vin de très médiocre qualité. Georgette, sa collègue de travail, devait être bien plus jeune, mais faisait nettement plus que son âge. Alourdie et pataude, elle traînait les pieds dans de lourdes chaussures de randonnée, déformées et avachies. Un pantalon de coton gris godaillait sur ses genoux. Courbée en avant, elle jetait des regards apeurés de tous côtés et paraissait douloureuse et diminuée. Elle avait le visage étroit et gris, le menton pointu et de petits yeux noirs enfoncés dans leur orbite. Elle gardait l’allure soumise d’une malheureuse, d’une perpétuelle victime. Comme toujours abandonnée et désemparée. Chacun de ses gestes semblait compliqué et maladroit. On avait envie de lui prendre la main et de l’aider. Georgette changeait de pantalon dans un coin en s’efforçant de se cacher derrière un tas de cagettes, puis rangeait ses affaires avec des gestes mal assurés et inquiets. Elle plia son vêtement, une sorte de bas de survêtement de gros coton gris, déformé et terreux, et le tassa au fond de son sac en poussant fort le bras. Puis elle se posta sur le seuil de la porte, et semblait attendre, inquiète, et, bras ballants, regardant la petite route empierrée qui remontait jusqu’à la ferme et au-delà, bien plus loin vers le nord, le trafic routier à l’entrée du pont de l’Iroise. — Adrian est allé livrer les fraises et les tomates cerise à la coopérative Kuzh-Heol à Kerhuon. Le voilà qui revient, je vois le fourgon qui tourne là-haut au rond-point. Il a fait vite pour livrer la cueillette de ce matin. Quand, quelques secondes plus tard, un grand fourgon blanc apparut à l’entrée de la cour et dévala le chemin gravillonné dans un fracas de mitraille, un étrange sourire s’épanouit doucement, puis illumina le visage gris et douloureux de la vieille demoiselle. Rodolphe racla gras sa gorge, cracha par terre, écrasa du pied le glaviot dans la poussière et répliqua en haussant les épaules. — Tu le sais bien, Georgette, Adrian ne reste jamais traîner, comme s’il avait sans arrêt le feu quelque part, il ne fait jamais la moindre pause, je ne suis même pas sûr qu’il trouve le temps d’aller au lit, il court tout le temps, toujours à fond les marmitons, surtout le samedi matin. Il doit absolument être prêt à midi pile. Pas une seconde de plus, pas une de moins. Toujours pressé. Tata m’attend ! Comme s’il allait rater le dernier train… — Tous les samedis, toute l’année, invariablement, sa tante l’attend pour déjeuner. Il n’a pas le droit d’être en retard. Pas une seule minute. Elle lui ferait une scène abominable. — Tante Solange de Keralliou ! Tata tarte à la fraise chantilly ! Tata Solange, c’est sûr, ne rigole pas, attention les yeux ! La vieille pharmacienne a du caractère, et même très mauvais caractère. Il vaut mieux ne pas s’y frotter. C’est leur traditionnel poulet-frites du samedi midi. Un véritable rituel. Impossible de rater ça ! C’est pire que la grand-messe du dimanche matin à l’église Saint-Pierre de Plougastel. Il faut absolument être là à l’heure. C’est sacré, immuable, arrêté pour toujours, éternel, et à ne manquer sous aucun prétexte. Et ensuite, son repas à peine avalé, salut Tata, c’était super bon, merci beaucoup, merci pour tout et à samedi prochain… Adrian ira, à toute vitesse, rejoindre sa blonde qui l’attend à Brest. Je crois qu’elle ne travaille pas le samedi après-midi. Ni même le matin, mais je ne suis plus très sûr, ça dépend des semaines et des lubies de son patron. Ils doivent se taper une sacrée sieste cochonne ! Il n’a pas beaucoup de temps à perdre. Il court, il court en tous sens. C’est Adrien le Lapin1, comme le surnomment ses copains de Plougastel. Ses copains des clubs de football et d’escalade. Et il en a beaucoup. Trop parfois. Adrian n’a que des amis et depuis toujours. C’est surprenant et tout à fait magique. Il a toujours une cour autour de lui, garçons et filles. Il en est couvert. C’est chaud, rapide et organisé un lapin ! Tac, tac, vite fait. Une autre m’espère déjà ailleurs, elle m’attend, j’arrive et je suis partout. Tout juste un peu en retard… Sa devise pourrait être, je sème à tout vent, une vraie fleur de pissenlit à la fin du printemps. Je me demande comment il tient le coup, surtout à ce rythme. C’est de son âge, c’est sûr, mais quelle santé ! Et Rodolphe riait tout seul du portrait qu’il dressait de son camarade de travail et jeune ami. Avec une petite nuance d’envie. Il en était certainement jaloux. Georgette baissait la tête, renfrognée et hostile. De toute évidence, certains sujets ne lui plaisaient guère. Elle marmotta quelque chose d’indistinct, une sorte de protestation inaudible. Elle eut alors un sourire triste qui lui froissa le visage et lui donna l’allure désemparée de celle que personne n’avait jamais attendue et que personne ne regarderait ni n’accueillerait jamais. Elle avait aussi un regard fixe, où passa tout à coup un éclair farouche. Rodolphe ne le vit pas et pour cause, le dos tourné et tête baissée, il se servait un verre de vin. Il pouvait se le permettre en toute tranquillité. Son patron, Fernand Kersiroux, ce matin-là, n’était pas dans les parages. Adrian bondit de son siège, claqua la portière d’un revers du bras et, sans se retourner, poussa la porte du hangar et traversa la cour en courant, agitant et faisant tourner au bout des doigts les clés du fourgon. De fines gouttelettes de transpiration perlaient sur son front, sur sa lèvre supérieure, et, sur les tempes, descendaient de ses cheveux longs et blonds, décolorés par le sel et l’air marin. Il avait de grandes auréoles sous les bras et sa chemisette mouillée collait à son dos. C’était un grand jeune homme blond, nerveux et musclé, bronzé et d’une activité débordante. Il passait l’essentiel de son temps sur la mer. C’était un tourbillon, un raz-de-marée. Il entra dans l’écurie en coup de vent. Il prit une bouteille d’eau dans son placard, en arracha le bouchon avec les dents, et but, au goulot, une très longue rasade, insista, rejetant la tête en arrière, jusqu’à ce que le plastique de la bouteille se mette à craquer et à se déformer dans sa main. L’eau qui dévalait dans sa gorge était tiède, avait un goût bizarre qui, sur le coup, lui parut étrange, un goût de terre brûlée, ou de poussière chaude. Un goût âcre qui lui était inconnu. Un léger goût d’encre plutôt. Comme celui de ses doigts à l’école quand il était enfant et que son stylo à encre fuyait et maculait son index. Sans doute à cause du plastique et de la chaleur, de ce temps orageux sûrement, se dit-il. Mais Adrian avait tellement soif, faisait tout tellement vite, était tellement pressé qu’il n’y prêta pas davantage attention. Rodolphe avait, chaque samedi, avant son départ, l’habitude de le taquiner. Et pas toujours avec finesse. Dans ces moments-là, Georgette détournait les yeux, regardait ailleurs, baissait la tête et faisait mine de s’absorber de nouveau dans le rangement de ses petites affaires. — Ne reviens pas trop crevé lundi matin, garde, malgré tout, un peu de forces pour attaquer la semaine prochaine. Ne les laisse pas toutes entre les bras de ta blonde, et quand je dis les bras, évidemment… Adrian souriait, haussait les épaules et ne répondait pas, il n’avait que trop l’habitude des plaisanteries et des provocations de Rodolphe. Rarement de très bon goût d’ailleurs, presque toujours sous le niveau de la ceinture et plutôt lourdingues à la longue. Mais il avait beaucoup de tendresse et de reconnaissance pour son vieux collègue de travail. — Pas de souci, Rodolphe ! Ne t’inquiète pas trop pour moi, je suis un grand garçon, je suis encore capable de gérer mes efforts. Je n’ai pas besoin d’ange gardien. — Avec le soleil que la météo nous promet pour les jours à venir, la Gariguette va donner à plein, on va cueillir les premières Ciflorette et les Délice2 ne vont pas tarder à se pointer. On va avoir un sacré boulot et nous n’aurons pas beaucoup de temps à perdre. De plus, on nous promet de grosses chaleurs pour la semaine prochaine. Avec cette température, tout arrive en avance cette année. Alors, tâche d’être en forme. Encore une fois, fais attention à toi, ne te laisse pas dévorer tout cru et tout entier par ta belle blonde. C’est un crocodile femelle, celle-là, une triple rangée de dents, une vraie sangsue, une mante religieuse. Trouve le temps de dormir un peu et ne reste pas trop longtemps coincé dans l’étau. Bon week-end quand même et à huit heures lundi ! Tâche surtout d’arriver à l’heure, ton oncle Fernand, tu l’as bien compris, est d’humeur massacrante ces derniers temps et ne supporte plus rien. C’est pire que d’habitude, tout le met hors de lui. Une de ses putes attitrées a dû lui faire des misères. Ou alors il est à la recherche d’une nouvelle, et il ne trouve pas ce qu’il voudrait sur le marché. De toute façon, c’est un sauvage, un chien enragé. Il faudrait pouvoir l’étouffer entre deux matelas ou le faire piquer par un vétérinaire. De toute façon, tous les lundis, il arrive bien après toi de sa virée du week-end à Brest. S’il pouvait ne plus revenir… Adrian Kersiroux leva les deux bras simultanément, les jetant derrière ses épaules, en un grand geste d’indifférence et d’insouciance heureuse, repoussa du pied et claqua sans même la regarder la porte de son placard, jeta son sac sur son épaule et partit en courant vers sa vieille Peugeot rouge et lépreuse, dont la couleur s’en allait par plaques. Un garçon sportif et une nature heureuse, l’image même de la jeunesse et du bonheur. Rodolphe, fixant ses affaires sur le porte-bagages de son scooter, se racla la gorge, gloussa et, à l’adresse de Georgette, y alla de son petit commentaire, d’une voix de rogomme, grasseyante et éraillée. — Depuis qu’il fréquente sa blonde brestoise, Adrian a, comme nos fraises Gariguette, le pédoncule toujours dressé. Et il ajouta, partant d’un rire gras qui dégénéra en une toux rauque, inextinguible, presque à l’étouffer qui le cassa en deux et le plia vers le sol. On eût dit qu’il allait décrocher ses poumons. Il parvint néanmoins à éructer. — Et sa copine blonde, la collerette toujours relevée. Il était ainsi, Rodolphe, ce samedi midi là, à la fin de sa semaine de travail, un poète, un chantre, un troubadour des champs de fraises… Il paraissait tellement content de lui, sifflotait et fredonnait d’une voix rauque et grasse, une célèbre chanson des Beatles, une chanson des années de sa jeunesse certainement, les années soixante du siècle dernier, Strawberry Fields Forever : champs de fraises pour toujours. Peut-être par dérision, lui qui avait passé sa vie à genoux dans ces mêmes champs, et par tous les temps. Georgette se détourna vivement, soupirant fort et haussant les épaules. Une grimace plissa et déforma son visage prématurément ridé. La vieille demoiselle refusait d’entendre pareilles choses. Elle s’en protégeait à longueur de journée et à longueur d’année, seule femme parmi ces hommes toujours énervés par la chaleur qui ruisselait sous le plastique brûlant des tunnels. Toujours des propos à double entente, intolérables pour elle, et parfois des esquisses de gestes qu’elle ne tolérait pas. Rodolphe continuait à rire tout seul, satisfait de sa dernière saillie et amusé de la gêne de sa collègue de travail. Il ne pouvait pas savoir qu’elle retenait les larmes qui lui montaient aux yeux et qu’elle serrait fort son mouchoir tout au fond de la poche de son tablier. À s’enfoncer les ongles dans les paumes et s’en blanchir certainement les phalanges de ses doigts crevassés et abîmés par le continuel travail de la terre. Rodolphe aimait pourtant bien Georgette, que leur patron Fernand Kersiroux brimait et exploitait depuis tant d’années, soumettait aux mêmes mauvais traitements et aux mêmes humiliations que lui. Et davantage encore, puisque face à telle brute épaisse, elle avait la malchance supplémentaire d’être femme. Une femme vulnérable et sans défense aucune, incapable de se plaindre à quiconque et dont il usait et abusait à sa guise depuis des années. Brutalement, fréquemment, parfois plusieurs fois par jour, et sans la moindre nuance de respect ou d’intérêt, mais tous faisaient mine de l’ignorer. D’aucuns s’en amusaient et considéraient, sans toutefois le dire ouvertement, qu’il exerçait ainsi comme une sorte de droit naturel. Un certain droit des seigneurs d’antan. En somme, une situation tout à fait normale et ordinaire, pour la plupart des gens. Sauf pour Adrian que cette situation révoltait. Il aurait bien voulu aider sa collègue de travail. En vain, car Georgette ne se défendait pas, n’avait sans doute jamais songé à se défendre, ne protestait pas, n’avait jamais élevé la voix, ne se rebellait pas et paraissait tout à fait résignée à son triste sort. Depuis longtemps, depuis le premier jour, depuis la toute première fois sans doute. Et probablement jusqu’à sa retraite qu’elle n’osait même pas envisager. Elle ne voulait surtout pas perdre son travail, car elle savait pertinemment qu’elle aurait beaucoup de mal à en trouver un nouveau. Et même qu’elle n’en trouverait pas. Jamais. Elle ne savait rien faire d’autre que travailler aux champs. Question d’âge aussi évidemment. Tout juste bonne pour la réforme, à l’instar des vieilles bêtes qui ont trop donné et dont personne ne veut plus. Quant au reste donc, les assauts incessants de Fernand Kersiroux par exemple, elle faisait avec, comme on dit couramment, parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement. C’était une corvée supplémentaire, une de plus, gratuite, pas mise au compte des heures supplémentaires, rien de plus, rien de moins. Juste une chose à faire et à supporter parmi tant d’autres, toutes différentes et toutes plus ou moins agréables, dans la continuité des jours, des saisons et des années… Comme dédoubler les plants de fraises, supprimer les stolons, dresser nettoyer une pile de cagettes, encore une, déplacer le conteneur à ordures et le rouler au bord de la route ou alors gratter les mauvaises herbes et les mousses dans les allées. Les travaux et les jours. Georgette ne se reposait jamais, ne posait jamais de questions superflues, donc inutiles, elle n’en avait pas le temps, encore moins les moyens. Comment résister à l’emprise et à la violence d’un personnage comme Fernand Kersiroux, son patron depuis tant d’années ? Depuis ses douze ans, personne ne l’avait protégée, ni même ménagée. Orpheline pauvre, elle n’avait pas longtemps fréquenté l’école, petite boniche, elle avait été bringuebalée de place en place, de ferme en ferme, au gré des travaux et au hasard des différents patrons. Elle acceptait donc son sort, résignée à tout et pour toujours. Et le pire était encore possible, et comment faire autrement ? Elle subissait tout depuis sa plus tendre enfance. Dans sa pauvre tête mal remplie, le monde était ainsi fait, impossible de le changer, elle n’avait nullement les moyens de réfléchir à une situation différente, bonne ou mauvaise. Surtout pas meilleure, elle ne pouvait pas l’envisager. 1 Adrien le Lapin : personnage de livres illustrés pour enfants d’Antoon Krings. 2 Gariguette, Ciflorette, Délice : différentes variétés, parmi quantité d’autres, de fraises cultivées à Plougastel.
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