PROLOGUE Plougastel-Daoulas. Samedi 15 avril 2017 – Peu avant minuitCette petite route sinueuse et raboteuse, bordée d’arbres bas et de taillis ras, de talus couverts de hautes fougères et de ronciers, dans la campagne de la presqu’île de Plougastel, quelque part entre le bourg et la pointe de l’Armorique, Adrian Kersiroux, au volant de sa voiture, un vieux modèle 205 Peugeot, la connaissait parfaitement et mieux que quiconque probablement. Depuis sa plus tendre enfance, en effet, il l’avait si souvent parcourue, à pied d’abord en cherchant des noisettes et en cueillant des mûres, puis sur sa bicyclette aux côtés de son père, sur son vélo demi-course ensuite, sur son scooter rouge et pétaradant, et enfin en voiture, son permis obtenu, depuis tout juste quelques années. Un trajet dont il connaissait le moindre détail, le moindre cahot, le moindre nid-de-poule, chaque virage, chaque arbre. Il aurait pu y circuler les yeux bandés. La nuit d’avril paraissait douce.
Mais Adrian Kersiroux avait, cette nuit-là, beaucoup de difficultés à conduire, comme s’il roulait dans un brouillard épais ou derrière un pare-brise embué ou même recouvert d’une pellicule de givre. Ou encore avec des lunettes de soleil ou bien des lunettes sales. Comme s’il avait perdu sa route et ne savait pas où il allait. Les paupières lourdes et tombantes, il avait l’impression qu’il lui arrivait quelque chose d’anormal. Plus rien ne répondait à sa volonté, tout lui échappait, il était un autre, tout à fait différent. Il était ailleurs, il ne se reconnaissait pas. Quelqu’un, pensait-il confusément, lui avait sûrement fait une mauvaise farce. Qui et quelle farce ? Une drôle de blague quand même ! Qui avait pu le mettre dans un état pareil ? On a dû me faire boire ou manger quelque chose de bizarre. On m’a peut-être empoisonné, se disait-il. Qui m’a fait ce coup-là ? se répétait-il en s’efforçant de conserver à sa voiture une trajectoire normale. Sa tête tournait, son regard se brouillait. Il se sentait envahi d’impressions confuses, de sensations nouvelles et incompréhensibles, d’images vagues et étranges. Il vit sa tante Solange sortir le poulet du four de sa cuisine, en prenant mille précautions, reculant, fesses en arrière, un coin de torchon à chaque main pour ne pas se brûler. Il vit son oncle Fernand crier sur ses employés, pousser Georgette vers le tas de paille, puis dans une sorte d’arc de lumière majestueux, un arc-en-ciel, Katell, sa nouvelle amie, lui apparut, sortant nue de sa douche, longue, hiératique et provocante, avec ses jambes interminables, ses petits seins ronds haut perchés, ceux des madones des tableaux de la Renaissance italienne comme ceux de Botticelli, La Naissance de Vénus. Et, plus bas, le minuscule triangle roux qui le fascinait tant depuis des semaines. Sa tête tournait et lui faisait mal, de plus en plus violemment. Ce n’était plus supportable.
Adrian maintenant s’affolait, tout se troublait devant ses yeux. Il ne reconnaissait pas la route, il n’était jamais passé par là, il ne savait plus où il était. Il était perdu, complètement désemparé. Il se disait qu’il ferait mieux d’arrêter et de ranger la voiture au bord de la route, de prendre un peu de repos, mais en même temps, il continuait à rouler, sans trop savoir pourquoi. Il n’était plus maître de ses décisions. Il ne contrôlait plus rien, sa tête bourdonnait, il avait un goût de cendre dans la bouche. C’était une succession d’images rapides, floues et fugaces, un tourbillon, une tourmente d’images. Une sorte de résumé accéléré des choses et des situations de sa vie. Ensuite se fit un vide brutal, un trou noir, une absence, puis plus rien. Rien. Rien du tout. Les ténèbres absolues. La voiture mordit sur l’herbe grasse du bas-côté, chassa de l’arrière, fit une embardée, franchit le fossé d’un bond, passa comme par miracle entre deux gros châtaigniers, troua dans sa descente un bouquet de noisetiers, dégringola dans la douve, cassa net un jeune peuplier sur son passage, piqua du capot avant sur l’herbe de la prairie, une dizaine de mètres en contrebas, rebondit, se renversa, puis s’immobilisa sur le toit, tout au bord du ruisseau, les roues tournant encore, éclatées et boueuses, puis s’arrêtant lentement l’une après l’autre. Le silence se fit, le vide total. Pas âme qui vive, pas même un aboiement de chien. L’accident ne pouvait avoir de témoin. Il n’y avait personne sur cette petite route de la campagne de Plougastel à cette heure de la nuit, entre deux villages isolés, inconnus, perdus et noyés dans l’obscurité. Le gazole du réservoir glissa sous la voiture, rampa lentement parmi les hautes herbes, et s’insinua dans le ruisseau.
Le lendemain matin, des traces sur l’herbe, des ornières profondes et boueuses sur l’accotement, qui passaient entre deux vieux arbres et qui plongeaient dans le ravin attirèrent l’attention d’un cyclotouriste du dimanche et plutôt matinal qui était descendu de sa machine pour satisfaire une envie pressante. Se penchant et poussant la tête en avant, il vit, entre les arbres, une voiture, les roues en l’air, parmi les joncs, en contrebas dans la prairie. Lui parvenait en même temps une forte odeur de gazole. Fébrilement, il fouilla dans son coupe-vent jaune fluo, chercha son téléphone, et se souvint alors qu’il l’avait encore oublié à la maison, puis, à grands signes et moulinets des bras, arrêta des voitures de passage, sans doute des gens du voisinage qui se rendaient en famille à la première messe du dimanche. Un gamin, s’accrochant aux touffes d’herbe, dévala dans la prairie en se laissant glisser sur les fesses, parvint à la voiture, s’accroupit et regarda à l’intérieur. Il cria qu’il voyait quelqu’un qui ne bougeait pas, qui dormait ou qui devait être mort. On s’affola, on s’agita en tous sens, on manipula fébrilement des téléphones et l’on parvint enfin à appeler les pompiers et la gendarmerie de Plougastel.
Adrian Kersiroux était resté prisonnier de sa voiture durant toute la nuit. On le sortit difficilement en découpant les tôles une à une et les pompiers le conduisirent inanimé et en état d’hypothermie à l’hôpital de la Cavale Blanche à Brest. Le diagnostic médical tomba rapidement. Il avait la colonne vertébrale brisée au niveau d’une vertèbre lombaire et la moelle épinière cisaillée. Les médecins le plongèrent aussitôt en état de coma artificiel. Adrian ne marcherait plus jamais, il était désormais paraplégique…
Et moi qui écris, qui, évidemment, organise tout et par avance, qui connaît déjà tout du personnage et de son destin, je sais ce qu’Adrian Kersiroux ne pouvait nullement savoir, que s’il s’en sortait et demeurait en vie, la plupart de ses projets étaient définitivement ruinés, avortés ou mort-nés, qu’il allait passer le reste de son temps coincé dans un fauteuil roulant, inséparable de lui, et, pour l’essentiel des choses de la vie, dépendre de la bonne volonté des autres et devoir supporter à longueur d’existence leur sollicitude empressée et, à son approche, leur regard apitoyé, fuyant et oblique.