Première partie - la taupe-2

3022 Mots
— Entrez, vous allez faire un peu connaissance. À la gauche du cheval, toujours. Allez-y, vous ne risquez rien. C’est un ami… Maintenant touchez son encolure. L’encolure, la tresse de l’épaule, le garrot, le rein, le méplat et le surplomb de la croupe, le jarret. Parcours électrique sur les muscles affleurant sous le poil chaud, le long des masses comme coulées dans la force immobile. La joue, en levant doucement le bras, les naseaux, le chanfrein, jusqu’aux paupières clignant à peine à l’approche de la main. Un rire sec lui était venu dans la gorge, qu’il peinait à réprimer. Et quand Lupin, sur une pression des doigts au paturon, avait offert son sabot au cure-pied, un plaisir brusque s’était levé en lui, incongru, démesuré, il transpirait, le rire niais le débordait, il avait envie de dire merci à Bocion, merci d’un cadeau énorme, inattendu, qui le laissait stupide. Resté dans le couloir, Bocion tirait sur son cigarillo. — Le cheval est un animal pacifique et pétri de bonne volonté. Vous voyez qu’il vous accepte sur sa paille, il se laisse toucher partout, et tout à l’heure il va même vous porter sur son dos… Et si le plaisir ne venait pas de cette impression de prise en charge, tant par l’homme que par le cheval ? Ce mouvement charnel d’impatience, ce désir d’être pris, emmené et porté ailleurs, plus haut, cette sensation de ne plus avoir qu’à marcher pas à pas dans la découverte… Au milieu du manège, Bocion réglait la longueur des étrivières, sa face ronde levée vers lui. — C’est normal d’avoir peur. Parce que pour un long moment, vous ne serez que septante ou huitante kilos mal arrimés sur un animal qui en pèse près de six cents, qui pourrait vous écrabouiller comme vous cassez un œuf, et vous êtes obligé de lui faire confiance… Obligé de grimper sur votre peur comme sur cet étrier, de vous asseoir dessus, et à Dieu vat… Comme dans la vie : pas facile, hein, la confiance ! On n’a pas l’habitude… Il souriait, le cigarillo réduit à un mégot minuscule, déroulant la longe entre ses mains. — Vous avez déjà mangé du salami dans votre vie ? Et ça ne vous a pas rendu malade ?… Eh bien vous voyez que vous êtes faits pour vous entendre… — Sauf que maintenant, le salami, ça risque d’être moi… Rembruni, Bocion avait craché son cigarillo dans la tourbe. — Ne dites pas de bêtises. Il y a eu un mort, on le sait bien, mais la mort elle est encore plus dans les moteurs et les choses qu’on touche tous les jours. Seulement ça, on a l’habitude… D’ailleurs je sais pas pourquoi on est en train de parler de ça. Ici on ne fait pas de salami. Le cheval, on monte dessus et on apprend à faire une œuvre d’art à deux, une œuvre d’art vivante !… Allez, à présent vous arrêtez de penser, et vous faites ce que je dis. Décrispez vos genoux, une main dans la crinière si vous voulez, au pas, marche ! Voix forte soudain, martiale, presque brutale… Prise en charge, oui, mais surtout, au cœur de l’euphorie, cette intuition d’une chance à saisir, d’un défi, d’un monde complètement neuf à conquérir… La confiance, oui… Une heure durant, il avait oublié le petit jeu, et Gonvers, la Bourgogne, Stéphanie, comme s’il avait suffi de se hisser la tête à trois mètres du sol pour faire basculer l’horizon. Rupture complète avec un demi-siècle d’équilibre en tout cas, sitôt que s’était mû le dos rond, dans une ondulation beaucoup plus complexe que prévu, et, sans le point fixe de Bocion, qui tenait la longe au centre du carrousel, nul doute que le vertige l’aurait pris tout entier. Docile aux ordres de l’écuyer, Lupin prenait le trot, le galop, revenant de lui-même au pas s’il sentait sa charge en mauvaise posture. Au lieu de l’envoyer bouler dans la sciure, comme lui aurait fait, Abt, d’instinct. Avec un bon coup de sabot au passage… — Bien sûr qu’il pourrait. Mais puisque je vous répète que le cheval bien traité est un animal foncièrement paisible avec les autres espèces ! Et cette réflexion, pourtant amusée, qui avait gâché les dernières minutes de la leçon : — Vous n’êtes pas avec un suspect, inspecteur. Enfin j’espère… Lupin s’est remis à manger son foin, dont l’odeur se pimente de la sueur qui sèche à son poitrail. Relents d’été, senteurs voisines dans la chaleur et la force. La campagne verte et bleue, les lisières, les champs de chaume dans le frais du matin ou du soir, d’ici là il aura fait des progrès, qui sait même s’il ne pourra sortir seul, sur son cheval, le rêve… Elle est là, la vraie vie. Il la touche, il la sent sous ses doigts, il l’écoute dans le froissement de la paille, dans le bruit des mâchoires et des souffles, auquel répond la voix assourdie de Bocion à travers les cloisons, avec le ronflement cadencé d’Opaline, qui prend le galop. Abt a encore le plaisir de cette allure dans les reins, après les secousses du trot assis. Bocion a beau dire, quelque chose, ces derniers jours, se décontracte dans son bassin et ses lombes, et, l’espace de quelques foulées, il se sent flotter, un aplomb posé en lui, léger, dégagé, jusqu’à ce qu’une infime crispation le fasse retomber de l’harmonie… Elle est là la vraie vie, à portée de la main, mais il est « coincé et avachi », et le restera aussi longtemps qu’il ne se sera pas acquitté de ses mensonges. Faut-il croire que l’école de Bocion, à défaut d’avoir pu jusqu’ici lui donner une assiette de cavalier, l’a pénétré de son esprit ? Comme si d’apprendre à lever le menton, les ischions à vif sur une selle, pouvait engendrer des soifs de dignité ! À d’autres, peut-être, entrés plus jeunes ou plus propres au sanctuaire, mais à lui… Il n’en reste pas moins que le mensonge le taraude, lui, Jean-Claude Abt, et que la pensée de la leçon prochaine, que devraient exalter encore les compliments et la perspective des premiers sauts d’obstacles, ne s’accompagne que de lancées plus pénibles. Le cheval dans le sang de la taupe ! Il n’en reste pas moins que depuis qu’il apprend à monter, il ne se supporte plus, l’œil impitoyable de l’écuyer comme affûtant son propre regard, qui achève de le démanteler pièce par pièce… Coincé, avachi, coupé, contrarié – écartelé entre le poids d’une vie et le désir d’une autre… Si seulement il avait parlé le premier… Une idée enfantine se forme, insiste, se précise : ce n’est pas en s’expliquant penaudement qu’il convaincra, mais en faisant ses preuves. À cheval. Bocion n’aura pas été bafoué le jour où il pourra citer en exemple le feu sacré et les progrès de son élève. Que seront alors les cachotteries du début ? Il se sera racheté. Voilà que tu deviens chevaleresque, Abt !… En attendant, la migraine lui fend la face en deux moitiés, l’œil gauche presque fermé. II 13 novembre 1991 Abt, Jean-Claude, Alain Inspecteur principal adjoint à la Police vaudoise de Sûreté Av. de Chailly 64, 1012 Lausanne Né le 13.11.1936 à Prilly. Fils de Abt, Rudolf, commerçant en fruits et légumes, né le 02.03.1906 à Burgdorf (BE), décédé le 06.09.1957 à Prilly et de Gavillet, Charlotte, ménagère, née le 24.01.1910 à Vevey, actuellement domiciliée à Saint-George (VD), La Renaissance, chambre 14. Frère de Abt, Bertrand, François, né le 02.01.1926 à Prilly, musicien. Installé depuis 1952 à Los Angeles, Californie. Nationalité américaine, marié, trois enfants, deux petits-enfants. 1955 Baccalauréat latin-anglais, Lausanne. École de recrues. Université de Lausanne, faculté de droit. 1956 École de sous-officiers. 1957 Faillite et suicide du père. Mère à charge. Emplois ponctuels chez Sécuritas. Droit en parallèle. 1959 Échec à la licence de droit. Rattaché au corps de police judiciaire lausannois. Mariage. 1960 Abandon du droit. 1964 Manque de sang-froid lors d’une arrestation à la gare de Lausanne, légèrement blessé au bras gauche. Promu par évacuation à la surveillance politique, en correspondance avec la Police vaudoise de Sûreté et la Police fédérale de Sécurité. 1972 Promu à l’ancienneté adjoint au chef de la brigade politique. Responsable personnellement de la surveillance du corps enseignant universitaire. 1983 Promu à l’ancienneté chef de la brigade politique. 1991 Brigade dissoute, suite au scandale des fiches. Promu par récupération au grade d’inspecteur principal adjoint à l’unité judiciaire de la Police vaudoise de Sûreté. Retraite anticipée possible fin 1993 selon arrangement à définir avec la Caisse de pension de l’État de Vaud. Divorcé à ses torts de Francine Abt-Guignard, née le 14.12.1944, secrétaire de direction, ch. des Acacias 10B, 1006 Lausanne. Déchu de l’autorité parentale suite au jugement du 07.12.1990, qui la confie à la mère. Un enfant : Abt, Stéphanie, née le 06.05.1973. Officiellement domiciliée chez sa mère, suivant une formation de sténodactylo à l’École Roche, Lausanne. En fait habite chez Aguet, Christophe, apprenti mécanicien sur autos, place Chauderon 36, 1003 Lausanne, lequel Aguet a été condamné avec sursis pour détention et usage de stupéfiants en mars 1989. Accoutrée genre punk. D’après Gonvers, ne se prostitue pas, mais consomme des drogues douces et vole à l’étalage. Pas séropositive. Pas enceinte. Tendances politiques labiles et peu marquées. Non syndiqué. Reçoit 24 Heures et L’Hebdo. Vie privée ordinaire et régulière. Salon « Bilitis et Karin », av. de Montchoisi 55, 1006 Lausanne, avant le divorce déjà, et cause principale des torts. Exigences sexuelles normales d’après Karin (Kolb, Élisabeth, CH, inscrite). Goût pour les gros seins. Entre 300 et 400 francs par mois. Aucune autre fréquentation féminine. Gastronomie. Club de dégustation de vins. Sa cave contient environ deux cents grands crus français introduits frauduleusement. Casier judiciaire vierge. Endettement insignifiant. Environ 32 000 francs d’économies (gains accessoires non déclarés, à l’insu même de sa femme). Projet d’acheter un appartement en Bourgogne (Pommard, Côte-d’Or) et de rejoindre là-bas quelques amis œnologues. Inconnu de ses voisins de palier. Aucune visite de sa fille. Étrennes de 50 francs à Mme Gomez Francesca, gérante d’immeuble. Resté lié avec son ex-collègue de la PJ Gonvers Gabriel, détective privé, rue de l’Ale 9, 1003 Lausanne, pour le compte duquel il a effectué de nombreuses filatures à titre privé. Nonobstant, Abt continue à décliner les offres dudit Gonvers visant à l’engager comme auxiliaire à plein temps, ne voulant pas démissionner de son poste de fonctionnaire pour jouir de sa pension de retraite complète. Nonobstant, Abt a chargé ledit Gonvers d’opérer une surveillance discrète sur les personnes de son ex-femme et de sa fille Stéphanie. Espère réunir assez de pièces pour être réintégré dans sa puissance paternelle et récupérer le droit de garde de sa fille. Projet absurde, mais s’y accroche déses pérément, pour se cacher peut-être que la cassure avec Stéphanie est irréparable et qu’elle ne souhaite absolument pas habiter avec lui. Relance quand même Gonvers. Manière de la protéger. Il s’arrête, perplexe. Trop tôt pour voir où cela va, mais il est clair déjà qu’il ne fait que tâtonner, et que « la chose » d’autre part le déborde. Il aurait peut-être mieux valu attendre encore, mais le mûrissement ne se fera pas tout seul. Aux artistes, aux poètes, le sommeil inspirateur. Lui devra réfléchir, tâcher de remonter jusqu’aux sources du projet… Simple lubie au départ, il faut bien le dire, née d’un sentiment de dérision mêlée de mauvaise humeur, puis tournée en envie de discorder un peu dans le concert indigné des justes. Rêvasseries désordonnées et revanchardes, qui l’ont aidé à avaler la pilule, rien de plus. Il aurait dû pourtant s’interroger sur l’espèce de crainte qui l’a retenu de commencer tout de suite, sur son nouveau buvard d’inspecteur principal adjoint, plutôt que de mettre à jour des dossiers de personnes disparues « depuis plus de cinq ans ». Crainte d’être surpris par Curtat, mais surtout de s’engager dans quelque chose de plus grave, de perdre un équilibre, de ne plus pouvoir ensuite reculer. Le sentiment aussi du ridicule, comme un courant d’air brusque, qui le réveillait en sursaut de ses songeries. Drôle de torpeur, où il pensait des débuts, imaginait l’effet du style de la fiche policière, rêvait d’une publication, quitte à la payer de sa poche, sans jamais oser rien noter, pas même le titre au sommet de la page… Le Ficheur fiché, portrait d’un Suisse comme tant d’autres, il lui était venu un matin, dans le vertige d’un lever trop rapide, en même temps que la lubie basculait dans une sorte d’urgence allègre qui avait relégué l’angoisse et l’humiliation. Excellent, ce titre, mais ce soir encore différé, absent de la page, où son texte commence sous un large espace blanc… Il n’est pas prêt. La chose est plus importante qu’il croyait. Deux passions, tout à coup ? Il se relit, voit d’abord qu’il a cherché à « écrire » beaucoup mieux que s’il s’était agi d’un autre, qu’il n’a pas pu s’empêcher d’ironiser au passage, et qu’il a tenté çà et là de retrouver le ton avec des balourdises de maréchaussée allant à fin contraire. Il voit ensuite les motifs qui reviennent, les reculs, les arbres qui cachent la forêt. Commodes, ce suicide paternel, cette mère à charge qui expliquent l’abandon du droit et l’entrée dans la police judiciaire. Surtout, il n’avait pas prévu que le texte en dirait tant, au-delà des mots. Si glacés, si rigides qu’ils soient, ceux qui concernent Stéphanie lui échappent, se retournent contre lui, le percent en plein cœur. Pourquoi ne dit-il pas clairement que la mission de surveillance ne sert qu’à lui donner bonne conscience, et que lui non plus ne souhaite pas qu’elle revienne ? Trois pages à peine et il déborde, oui, alors que la fiche devait précisément lui garantir un espace neutre et bien délimité, entre lui et les autres, où ses informations froides tomberaient dans une sorte d’ailleurs où il ne serait pas, où personne ne serait. L’entreprise n’est-elle pas de montrer l’absurdité de ce qu’il a fait par l’absurdité d’un système, et que les neuf cent mille fiches exhumées à ce jour, truffées d’erreurs et d’inanités, ne constituent que le recensement d’un no man’s land ? Le sait-il, pourtant, qu’une fiche est essentiellement réductrice, toujours erronée, approximative au point de projeter « le dénommé » dans une fiction proche du néant ! D’où vient alors que chaque mot de la sienne, de quelque façon qu’il s’y prenne, trahisse une vérité qu’aucun lecteur ne manquerait ? Il est assis à la table de sa cuisine. Devant lui, la vieille Hermès verdâtre, qu’il a sauvée de la casse quand les machines électriques ont envahi les services. Mécanique lourde, imperturbable, où ses mains trouvent, entre les phrases, des appuis lisses et frais. À gauche, un carton empli d’agendas et de papiers divers, à droite un verre de bière vide. Le moteur du frigo fait entendre son sifflement sans fin. Minuit cinq à l’horloge électronique du four. Il a fêté son cinquante-cinquième anniversaire en prenant sa première leçon de saut et en commençant sa propre fiche. Des choses assez folles, en somme, dérisoires et capitales, qui se sont mises en marche malgré lui, sans qu’il sache toujours où il va, effrayé et surpris de ne pas songer à reculer, comme ce matin malgré la peur. Confusément, il revoit les sauts devant lui, disséminés sur le paddock extérieur, que le brouillard faisait surgir avec une sorte d’accélération devant le cheval. Aurait-il osé se lancer s’il avait pu voir le parcours en entier, les montants métalliques, les lourdes barres rutilant dans le soleil ? Tout à coup, aussi saugrenue que lui paraisse cette idée, il comprend pourquoi il a osé enfin se mettre à écrire : les chevaux ne jugent que le cavalier. Quoi qu’il arrive, il restera ce nouveau monde. Il lui fallait cette certitude avant de plonger, sans laquelle il eût sombré dans l’abîme, un instinct le lui disait. Il revoit les barres noir et blanc se rapprocher à la vitesse du galop. Il faudrait retrouver quelque chose de cet élan, de ce sentiment de non-retour avant le saut. De cette seconde aiguë, enivrante, où la peur cède à l’insouciance parfaite de se casser la figure… De nouveau, il entame le parcours que Bocion a construit pour son initiation. Retrouver ce consentement, cette adhésion à la force lancée… Les perches à terre, d’abord, au trot, comme trois vagues courtes et souples, puis tourner et canaliser la force entre ses jambes, sur la croix rouge et blanc. Laisser aller, laisser venir, c’est le cheval qui saute, de la rigolade pour lui ces quarante centimètres… Vas-y, Abt, laisse aller… Projet d’un livre inspiré par le sentiment d’un simplisme exagéré dans l’opinion publique. D’un idéalisme s*t doublé d’hypocrisie. D’une injustice insupportable. De la part surtout de ceux qui forment l’opinion, des journalistes, tout aussi fouineurs mais pour la bonne cause, bien sûr… Eh bien, tu n’es pas mort ? À gauche, le tricolore, calme la main, souple le buste… Envie simplement de finir un peu plus « en beauté » une carrière biaisée et enlisée, à l’opposé de toute grandeur. Le droit jaune et noir, maintenant, calme, calme, calme… Besoin de compter, sinon pour quelqu’un, du moins à ses propres yeux. De n’avoir pas été qu’un rouage. Continue, Abt, la haie, et ensuite à droite le bleu et blanc… Vitesse, ralentissement, envol… Désir de se justifier, plus affecté qu’il n’a cru par le blâme général et la dimension du scandale. Beaucoup plus affecté… Déjà hors d’haleine, les jambes en coton, mais la surprise, mais le plaisir de tenir encore, de passer, de surpasser ! Besoin de n’être pas détesté aveuglément, de quitter le silence monstrueux de l’anonymat. Un peu de jambe pour aller sur l’oxer, on y va, on y va, quarante centimètres, tu rigoles ! Sensation par moments d’être avalé par un gouffre. Tout à coup la faute, la différence, l’exclusion. Le double, pour finir, laisse aller, tranquille, laisse aller, souple, souple, souple… Devenu suspect. Devenu hors-la-loi. Sens atroce de ces mots… Peur de ne plus exister… Tout juste encore la force de se rasseoir dans la selle, de revenir au pas sans tomber sur l’encolure, broyé de puissance et de souffle. Mais du plaisir, durant quelques secondes, du bonheur à perdre la tête… En fait un livre pour ne pas mourir de solitude. III COMME d’habitude, il a dissimulé son Opel dans le sous-bois, et continue à pied. Le brouillard est si dense que des gouttelettes minuscules emperlent le feutre de sa casquette. Chapart a dû mettre son cheval au trot sur le chemin, dont le revêtement pierreux affleure sous une couche trop mince de feuilles mortes pour permettre le galop. Il faisait beau, ce 19 septembre 1991, les brumes matinales peut-être déjà traversées de soleil. Chapart arrivait là au milieu de sa grande promenade du jeudi, son étude fermée jusqu’à deux heures. En sortant du manège, il avait fait le salut militaire à Bocion qui montait un cheval sur le paddock, il avait fait signe encore à un paysan de Villars-Tiercelin sur son tracteur, rien n’empêche de l’imaginer heureux en selle, claquant de la langue pour stimuler Atlas, fouetté lui-même par le martèlement accéléré des fers. À la sortie du contour, la Mentue est venue sous lui, parce que le chemin se colle maintenant au tracé de la rivière, entre le talus de la forêt à droite et la faille du ravin à gauche. Il a continué au trot sur le sol dur, la rivière serpentait sous lui entre les branches, invisible par intermittence, étalant ses flaques claires de méandre en méandre… Mais pourquoi faut-il que ses tentatives de reconstitution dérivent chaque fois vers une espèce de poésie béate ? La logique dit qu’ils ont passé là au triple galop, « Atlas fou de peur », Chapart contracté dans ses efforts pour l’arrêter… Le drame peut avoir commencé ici, ou avant, ou plus loin. Aucun relevé d’empreintes, bien sûr, illusoire le jour même après le passage des sauveteurs et des gens du manège. De toute façon…
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