Première partie - la taupe-3

3067 Mots
« L’endroit » se signale encore par quelques noisetiers arrachés au bord du ravin, et, plus bas, un petit hêtre cassé net, mais les traces de glissades et de piétinement s’effacent peu à peu sous les feuilles tombées avec les pluies. Restent les photos du cadavre tout au fond, sur le dos, les yeux ouverts, sa blessure au- dessus de l’oreille lavée par la rivière. Perforation profonde de la boîte crânienne, et le bref rapport médical n’évoque pas d’autre cause de la mort que la chute, de quatre mètres environ, sur l’arête d’une pierre. Bilan plausible, quoique sévère, d’un tel accident de cheval. Au téléphone, le Dr Cuendet a même parlé d’un concours de malchance. Pour se tuer sur le coup, il a fallu que Chapart n’ait d’abord pas mis sa bombe, ce matin-là. Il a fallu ensuite que sa trajectoire ne rencontre aucun des arbustes qui auraient pu le ramener contre la paroi de molasse, ralentir sa chute, et l’amortir au pied du mur parmi les éboulis terreux. Il a fallu qu’il tombe deux mètres plus avant, où commence le lit de la rivière, et que sa tête heurte en premier une pierre anguleuse. Malchance et violence d’une chute parabolique : le cavalier a été catapulté par l’arrêt brusque de sa monture devant le fossé, laquelle a basculé aussi, mais freinée par les reliefs de la pente. — Normalement, on aurait dû sauver l’homme et abattre la bête. Mais où est la norme ? On se tue bien dans sa baignoire… En fait personne ne sait rien et tout le monde a raison : l’expert en reconnaissant la part de fatalité dans la chute mortelle du cavalier, Bocion en niant qu’elle y soit pour rien, surtout dans la panique du cheval. La famille, Quinche, Bocion encore, se fondent sur assez d’éléments vagues pour étayer la thèse d’« une intimidation qui a mal tourné ». Mais la vraisemblance, sinon l’évidence, donne raison à la première enquête d’Henriot, même si son rapport final, hâtif, n’éclaire pas les causes exactes de l’accident (« emporté par sa monture en folie… », ne se fatigue-t-il pas). Quant à Curtat, quoi de plus raisonnable que de laisser traîner dans le secteur une oreille, du reste encombrante ailleurs ? Et lui-même, Abt, n’a que trop raison de ne parvenir à aucune conviction. Seul point sans doute où l’éthique policière ne trouvera rien à lui reprocher… La Mentue s’est éclaircie depuis deux jours entre les pierres noires et les souches. L’eau sort de dessous le brouillard comme une langue de vapeur à peine plus dense, glisse sans bruit, peu profonde, d’une transparence de glace pure, s’en va, semble remonter en buées entre les troncs. Qu’est-ce donc qui le ramène ici si souvent ? L’idée qu’une inspiration lui viendra, comme dictée par l’âme du mort ? Qu’un hasard lui fera trouver enfin un indice ? Qu’il rencontrera l’homicide, revenu comme de juste sur les lieux de son forfait ? Des feuilles mortes passent dans le courant, s’arrêtent, repartent en virevoltant. Ses allées et venues au bord de la Mentue ont-elles même encore un motif policier ? Ne s’agit-il pas plutôt de visites, en hommage à celui dont il épluche la vie depuis six semaines, et dont la figure ne cesse de le poursuivre ? D’un besoin de revoir le lieu de sa mort, pour sortir du papier et rejoindre quelque chose de plus vrai ? Une belle mort, en tout cas, il ne peut s’empêcher, malgré l’effroi, de fixer ce départ en explosion de vent et de force. Il imagine le galop fou sur le chemin, le ronflement du souffle, la vitesse si vive que la vision se brouille, les troncs, les branches se fondant comme un couloir opaque. As-tu fermé les yeux, Chapart, dans l’élan fantastique qui t’emmenait vers la mort ? Et tout à coup ce saut… Tout à coup quoi ? Abt revient à lui, stupide. Atlas ne fermait pas les yeux, lui. Atlas ne faisait pas de la poésie, il cherchait à sauver sa peau. Pas si fou, le galop, n’en déplaise à Bocion, mais concentré dans la fuite. Pas de saut, une tentative désespérée de s’arrêter. Et pourquoi, au lieu de continuer à foncer le long de ce chemin tout en courbes lentes, a-t-il soudain obliqué vers le trou ? Parce que en plus du danger de derrière, il s’en est présenté un autre devant lui, si subit et si grand que, dans un réflexe instinctif, il a cherché à fuir de côté. À droite, des troncs de sapins serrés sur un talus noir. À cette vitesse, autant dire un mur. À gauche, des bouquets de noisetiers, des frondaisons basses dans la lumière matinale… Le brouillard a pris une mauvaise odeur. Deux choses affolantes sont sorties de là, de derrière la ouate sale qui obstrue maintenant le chemin, ont convergé à la même seconde, sont reparties sans laisser la moindre trace. Ce ne sont pas des bûcherons, des soldats, ni des champignonneurs, des gamins ou d’autres cavaliers qui ont poussé à l’épouvante un cheval de huit ans maintes fois classé en épreuves de terrain. Ni des chevreuils, des renards, des sangliers, des vaches ou Dieu sait quelles bêtes. Ou alors des bêtes qui… Le silence pèse, traversé de menus craquements. Un écureuil, sans doute, ou des oiseaux cherchant leur pitance parmi les brindilles, mais l’envie de partir n’en devient pas moins pressante… Gamineries… Il se met en marche, faisant reculer la masse grise devant lui, jusqu’à l’autre bout du couloir, où le goudron d’une route apparaît sous ses pas. Au passage, il a noté qu’aucune ouverture aussi propice ne se présente sur le ravin, soit que les méandres s’éloignent de la paroi dès lors comblée de végétation, soit au contraire que la forêt à droite, se clairsemant, ne présente plus la compacité nécessaire au traquenard. Il a noté encore qu’il n’y a toujours pas de quoi se forger une conviction, mais ce n’est plus ce qui l’occupe. Des picotements lui fourmillent aux épaules et aux jambes, et c’est tout juste s’il arrive à ne pas courir dans le retour. Il se rabroue, jure à mi-voix, essaie de réfléchir, mais un instinct s’est réveillé en lui, une voix qui lui crie de quitter au plus vite ce lieu où un danger énorme le suit et le vise de partout. Sentant approcher « l’endroit », il s’arrête, repart en tâchant de fixer le sol au bout de ses bottes, raidi contre les troncs qui le poussent vers la faille, mais un souffle incoercible le prend dans le dos comme une vague, le propulse, le fait courir à une vitesse qui le stupéfie, sans trébuchement, ses pieds rebondissant avec une adresse magique sur les pierres. Les abords du chemin défilent à ses côtés, indistincts dans la course, et une seconde d’horreur le pétrifie à la pensée qu’il risque de ne plus retrouver sa voiture, qu’il l’a peut-être déjà dépassée. Mais le capot de l’Opel jaillit si soudainement devant lui qu’il s’y étale, se meurtrissant les genoux. Dans un sursaut de panique, il se précipite au volant, manque s’embourber en démarrant, le pied rigide sur l’accélérateur. Plus jamais. Il a vu, il a compris, il ne remettra plus jamais les pieds dans cet endroit, c’est tout ce qu’il arrive à concevoir jusqu’au manège. Au bar, il boit un grog brûlant, reprend immédiatement un verre de rhum, tâche de décoincer sa nuque en regardant de part et d’autre. Il y a la famille Deshusses au grand complet, le vieux Bardel qui fume sa pipe en silence, Mme Kisslig et deux de ses amies, quelques juniors, personne qui fasse attention à lui. La jeune Brigitte est toujours aussi agréable à regarder derrière son comptoir, préparant des sandwiches, versant du bouillon dans des bols. Abt suit des yeux le pull de laine blanche entre les tables, se laisse imaginer la douceur. Elle ne fera jamais passer pardessus ses épaules ce pull pour lui, mais ce n’est même pas sûr. Les mains dans la plonge, hélée, pressée, elle trouve le temps de lui sourire. Par simple gentillesse, peut-être, elle accepterait. Si Quinche n’affabule pas, il ne serait du reste pas le premier – n’est-ce pas monsieur Deshusses ? Le second rhum le réchauffe. Qui n’a jamais perdu les nerfs dans le brouillard ? Simple autosuggestion. Ça lui apprendra à rêvasser au lieu de réfléchir. Il rit tout seul : la tête de Curtat s’il l’avait vu courir, le magnifique nouvel inspecteur de l’Unité judiciaire, sa peur aux trousses comme une peau de renard à la queue d’un toutou ! Puis son estomac chavire, l’omelette sur la langue, les bouteilles à gauche ondulant dans le flou. L’alcool à jeun, mais surtout la dérision qui lui revient en haut-le-cœur. Dégoûtante, à la fin, cette récupération dans le cynisme prêt-à-porter ! Va-t-il ricaner ses aigreurs de petit fonctionnaire jusqu’à la fin de ses jours ? Tandis qu’il ravale sa nausée, une vibration le parcourt des pieds à la tête, ses mains se mettent à trembler et, durant quelques secondes, il a envie de dire des choses violentes à Brigitte et d’aller insulter Curtat dans son bureau. De le souffleter, à la volée, de la serrer contre le comptoir, les lèvres collées à son cou. Il se détend, sirote le fond du grog. La douleur se réveille dans ses genoux, mais la nausée s’est dissipée… Trop longtemps aussi qu’il n’est pas allé chez Karin. Il pense un instant au bain turc, aux serviettes éponges parfumées, aux mains fraîches qui remonteront ensuite le long de ses jambes, mais les sensations se dispersent sans qu’une envie réelle en soit revenue. Alors il regarde à nouveau la belle Brigitte, s’imagine dénouant sa tresse brune. L’âge de ta fille, Abt ! Et la honte lui fait baisser la tête… À la porte du bar, Quinche semble le chercher des yeux. Sans saluer personne, il passe entre les tables, vient se jucher sur le tabouret voisin. — Alors, Abt, tu progresses ? — Mieux que ça, je galope… Pas la moindre gêne à jouer ce jeu-là, puisque c’est l’autre qui en a imposé les règles, avant même le tutoiement, partant du principe que l’attentat – comme l’enquête confidentielle – ne fait pas le moindre doute. « Allons allons, inspecteur, entre initiés… » Quinche approuve d’un air entendu, commande une bière et un double J & B, ramène sur sa nuque son chapeau de cuir suintant d’humidité. « Ce cafard de Quinche », disait Curtat, « cette caricature », entre autres mises en garde… Mais lui, Abt, ne peut s’empêcher de se sentir effectivement « de plain-pied » avec le fouille-au-train régional de L’Effervescent – le quotidien qui mousse –, et une affection le lie chaque jour davantage à l’individu maigrichon que l’accoutrement à la Clint Eastwood est censé rendre avantageux, voire menaçant, alors que les chaps lacés derrière ses jambes, la veste à franges et la barbe entretenue à quatre jours ne parviennent sur lui qu’à évoquer le criseux blême qui se fait descendre avant l’entracte. À moins d’une possibilité de tirer dans le dos ? — Quelle peuffe, des moments je voyais plus les oreilles de Chihuahua. — Avec ça, glisse Brigitte en lui servant ses boissons, est-ce que tu te verras encore les mains ? Quinche avale d’un trait son verre de whisky, essuie sa moustache, pose enfin sur elle un regard noyé de commisération. Puis, se tournant vers la salle : — Ce n’est pas drôle, à la fin… On dit que l’équitation est une école d’élégance, on dit que les deux plus belles conquêtes de l’homme sont les chevaux et les femmes, et qu’est-ce que je trouve, dans ce manège, à côté de quarante et quelques beaux chevaux ?… Des bas-bleus, des tétines et des mamis-carottes. Pire qu’au journal ! Les lèvres arrondies, Brigitte lui fait à distance la bise, et Mme Kisslig, entre ses amies amusées, l’observe avec un air de maman indulgente. — Tu es bien à plaindre, Bernard. Mais si je te disais que Fabienne va bientôt revenir… — Celle-là… Il n’en dit pas plus, pris de court, mais le départ ostensiblement accéléré des Deshusses l’aide à reprendre contenance. Tenant Abt par le bras, il l’entraîne vers la table qu’ils viennent de libérer. — Comme tu vois, ce n’est pas dans les us et coutumes de la maison de défendre son ex-maîtresse devant sa femme et ses enfants si bien élevés. Ni de se faire rectifier le portrait, ha ! ha !… Abt rit malgré lui du calembour et des rodomontades misérables. Si transparent, Quinche, sous ses dégaines de cinéma, si gentiment gamin, si incongru dans ce temple de l’équitation anglaise, et d’autant plus précieux. Vous savez, cette espèce de cow-boy, ce plumitif sordide… — Dis donc, j’ai revu le péquenot de Villars-Tiercelin. Il dit qu’Atlas était tout ce qu’il y a de plus tranquille, quand ils se sont croisés. Le tracteur a tourné à pleins gaz quasi sous son nez avec la charrue, le cheval n’a pas bougé… — Tiens tiens… Plus encore que ses provocations, Abt envie cette façon d’y croire, de s’y croire, qui signe d’ailleurs ses articles plus clairement que ses initiales ou que le jeu de mots tarabiscoté du titre. La rivière ment et tue, ce n’était pas très difficile, mais il a fallu y croire, comme à sa mission éternelle de mettre en doute la compétence, voire l’intégrité des « services concernés » à coups de contre-enquêtes, de témoins parallèles et de reconstitutions à la diable. Non sans quelques bruyants succès à la une, il faut bien le dire, dont les gens du 3, rue de l’Académie se seraient bien passés, et dont Quinche, hissé pour l’occasion au rang d’éditorialiste et de juste, tirait de subtiles conclusions sur l’efficacité d’une police « même pas fichue de ficher ». En toute bonne foi, avec une sincère indignation… — Il n’a toujours pas revu la bagnole rouge, pourtant je lui ai promis cinq cents balles pour le numéro de plaques. Il a mis des jumelles dans la boîte à gants de son tracteur, c’est te dire… Un témoin, si près de l’endroit… Un minable comme lui. Une amitié naissante de minables qui se ressemblent. Et après ? — Pourquoi un témoin ? Qui te dit que ce n’était pas la voiture de l’assassin ? Le numéro minéralogique est dans le rapport d’Henriot : un amateur de course à pied, qui, au moment du drame, se trouvait à quatre kilomètres de l’endroit. Amusant jeu de dupes. « Entre initiés », il ne croyait d’ailleurs pas si bien dire : signe certain qu’il est informé de ses anciennes tâches, Quinche n’a jamais posé de question sur sa carrière ; se doute-t-il cependant que son vis-à-vis a rédigé à son sujet une fiche, il est vrai assez modeste, commencée lors des manifestations de « Lôzane bouge », où le jeune journaliste faisait figure de trublion potentiel aux yeux des « services concernés » ? Mais l’air désinvolte de Quinche, vexé peut-être de se sentir baladé, a fait place à une expression insinuante. — De toute façon, ça ne sert à rien d’aller sur le terrain… Abt hoche la tête, pris d’un tangage subit qui le crispe sur sa chaise. — Ce qu’il faut trouver, c’est le mobile. On a fait fausse route avec la thèse politique. Moi le premier, je reconnais… Mais on n’est pas en Valais, ici… Ici, on aurait trouvé une combine pour discréditer Chapart en douce, malversation, accointances, troubles caractériels, enfin on l’aurait attendu au contour, à la vaudoise… On l’aurait vu ensuite se préoccuper du sort des baleines ou des forêts d’Amazonie. Ce qu’il aurait dû faire, d’ailleurs, au lieu de nous distiller ses rengaines de vieux c*n… Les craquements dans la forêt, c’était Chihuahua qui piétinait, lasse de rester immobile, sa panique le sentiment diffus d’être épié !… La figure triangulaire de Quinche, plus du tout naïf, qui le fixe par en dessous, lui paraît soudain monstrueuse. — J’ai relu les cinq dernières années de sa feuille de chou. Bonsoir les Catilinaires. C’est pompeux, énervant, bien tassé quand même, mais il n’y a jamais de quoi compromettre des affaires ou des carrières, en tout cas pas de quoi pousser quelqu’un à monter une tentative aussi débile d’intimidation. En fait il était plutôt pathétique, Chapart, à s’escrimer dans tous les azimuts. Non, le mobile, je vais te dire, il est dans la vie privée… Panique imbécile, qui ne va pas recommencer ? Plaisanter… — Pas besoin de te demander si tu as déjà reniflé quelque chose, avec ton flair… Aux anges, Quinche l***e suavement sa moustache. — Rien encore, et tu sais aussi bien que moi que la bavure sera très difficile à trouver dans cette vie irréprochable de calviniste écolo… Essayer encore… — Va cuisiner sa veuve ou ses enfants ! — Mais tu as raison de parler de mon flair. Parce que je sens très fort quelque chose du côté de l’intime, tu vois, et je t’en dirais davantage, si tu voulais bien collaborer un peu… — Pour cinq cents francs ? Quinche se rengorge. — Écoute, vieux Polichinelle. Ce n’est pas les remous de la Mentue qui te diront ce qui s’est passé… La chope aux lèvres, Quinche le considère avec goguenardise. — Je ne suis pas muselé, moi, je peux poser des questions… Bien entendu, ça resterait entre nous, je ne veux pas te causer des ennuis… — Bien entendu… Une figure de serpent qui le fixe, tendue au-dessus de la table. Dans un sursaut, il recule sur sa chaise, essaie de changer de sujet. — En attendant, parle-moi un peu de ton expédition texane… Quinche opine ironiquement. — Garde tes salades pour Bocion et les autres. Je te laisse réfléchir… Il se lève, jette quelques pièces sur la table, en plein Sergio Leone. — Une affaire privée, vieux. Cherche la femme ! IV 15 novembre 1991 Nom : Abt Prénom : Jean-Claude, Alain Date de naissance : 13.11.1936 Nationalité : Suisse Sexe : masculin Taille : 179 cm Cheveux : châtains Yeux : bruns Signes particuliers : S’il écrit néant, comme imprimé sur le passeport qu’il recopie, ce sera déjà et de nouveau l’impasse. Une heure durant, il est resté devant l’Hermès, la feuille engagée, incapable de reprendre le premier jet. Qu’est-ce que ce texte disparate et geignard ? Quelle vérité ? N’est-il vraiment que ce déséquilibré qui bat de l’aile entre les lignes ? Ses doigts sont pourtant restés crispés sur les feuillets à déchirer. C’est raté, la mécanique grinçante qu’il souhaitait a cafouillé, s’est emballée, a calé, mais le dérapage n’est peut-être pas fortuit, ni sans intérêt. Pour la première fois en tout cas, une figure humaine a pris naissance dans le cliquetis minutieux, et enrayé le laminoir. Cela seul mérite d’être conservé. D’ailleurs la somme de tous ses premiers jets, chaque fois identiques et chaque fois différents, ne pourrait-elle pas constituer le paradoxal effet de la fiche, qui se brouille à mesure qu’elle s’accroît ? Il a remis les pages dans leur chemise de plastique, est reparti à zéro, mais l’évidence, toujours la même, s’est fait jour aussitôt : rien ne sert de multiplier les recollages, d’imaginer des supports, des jeux de miroirs, il faut écrire ce qu’il a à dire. Arrêter de biaiser. Faire le saut. Dire par exemple qu’il n’a pas attendu les remontrances de Quinche et consorts pour savoir que les vingt-cinq ou trente mille pages qu’il a tapées au long de sa « carrière » ne constituent qu’un gigantesque et inepte bazar. Expliquer ensuite qu’on peut remplir des fiches comme d’autres passent leur vie à pondre des lois inutiles, à enseigner des matières superflues, à répandre des nouvelles erronées, à prescrire des médicaments inefficaces ou à publier des thèses illisibles. En le sachant et en persévérant quand même, parce qu’on n’est pas le héros qui changera le monde, et qu’il faut faire bouillir la marmite. Raconter alors comment, durant un quart de siècle, il a épié, photographié, ouvert des correspondances, surveillé des lignes téléphoniques, encouragé des délateurs, fouillé des poubelles, payé des indicateurs, insinué des menaces, et tout noté, absolument tout, avec le lieu, l’heure, le nom et la date de naissance. Pour attester. Pour qu’on voie qu’il travaillait. Pour qu’on ne supprime pas le poste. Montrer qu’il s’agissait en somme d’un fromage comme tant d’autres, dans lequel il a évolué en rond-de-cuir confortable, et que son petit labeur de taupe lausannoise ne l’a pas fatigué outre mesure. Que c’était assez facile, routinier, sans danger, et que parfois, d’ennui, par dérision, pour « meubler », il a un peu bâclé, s’est laissé aller à l’approximation, à l’insignifiance qui font hurler maintenant. « Place de la Cathédrale, 14 h 15 à 14 h 50, longue conversation avec le Pr Machin. Rencontre visiblement pas fortuite, ont l’air de comploter. »
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