Les revenants-1
Les revenants
Saint-Maur-des-Fossés – Vendredi 28 Juin 2019
Leila se rue vers la voiture, en regardant sa montre. Elle grimace, la journée va être longue… elle se gare au bout de quelques minutes devant les locaux de la banque privée, située rue de Varenne, et se précipite vers son bureau, en saluant rapidement la secrétaire qui fait un signe de tête en lui montrant le couple entre deux âges, qui attend sagement en salle d’attente, un dossier à la main…
Essoufflée, Leila jette un regard rapide à ses mails et consulte le dossier des personnes qui sont assises en attente du rendez-vous. Elle soupire, il va falloir leur annoncer une mauvaise nouvelle… mais elle est payée pour ça, n’est-ce pas… ? D’ailleurs ses collègues la surnomment « Madame mauvaise nouvelle ». Elle saisit son téléphone et appelle sa secrétaire :
— Faites-les rentrer Marielle ! Qu’on en finisse !
Elle les accueille sur le pas de la porte, un sourire de convenance figé sur son visage. Elle s’adosse à son fauteuil de bureau et les regarde dans les yeux, avant de leur annoncer :
— C’est avec beaucoup d’attention que nous avons, le directeur et moi-même, analysé votre demande d’intégrer notre Banque… et sachez que nous sommes flattés de l’intérêt que vous nous portez… cependant, j’ai le regret de vous informer qu’après analyse précise de votre profil financier, nous ne pouvons pas donner une suite favorable à votre demande.
La femme rougit, et baisse les yeux sur ses chaussures, l’homme paraît déçu et insiste d'une voix tremblante :
— Mais notre portefeuille est plus que confortable…
Leila se lève d’un bond et se dirige vers la porte du bureau qu’elle ouvre, elle leur tend la main et leur dit en roulant des yeux :
— Je suis désolée… retentez votre chance un peu plus tard…
Le couple quitte le bureau, désappointé… La journée se déroule, tranquille, il est dix-sept heures quand elle regagne enfin sa villa du quartier d’Adamville, une maison de caractère qu’ils ont acheté, Joshua et elle, il y a vingt ans… elle dépose son sac à main sur le meuble de l’entrée et pénètre dans le salon silencieux… Joshua en mission à Wall Street, ne rentrera pas ce week-end, d’ailleurs il va l’appeler tout à l’heure.
Elle se prépare une tasse de thé, s’installe confortablement devant le téléviseur et regarde la pendule. Dès que Joshua lui aura téléphoné, elle appellera sa mère Aïcha à Lunel, Lunel, petite ville de Camargue réputée pour son muscat… et sa misère. Lunel où elle a passé son enfance et sa jeunesse avant de rencontrer Joshua à Montpellier et d’intégrer la vie parisienne.
Elle retourne poser sa tasse dans l’évier et regarde sur le réfrigérateur les photo-magnets avec nostalgie. Des photos de leur fille Nadine pour ses dix-sept ans, en train de souffler les bougies au bord de la piscine, bronzée et en maillot de bain… Nadine et… Philippe, son frère sortant de l’Église pour la communion de ce dernier… une vie joyeuse jusqu’à ce terrible jour de 2014…
Le téléphone sonne plusieurs fois avec insistance. Elle décroche et entend la voix de Joshua.
— Bonsoir chérie, pas trop dure ta journée ? Moi je suis en réunion jusqu’à vingt-deux heures… que vas-tu faire ce week-end ?
— Ça va Joshua ? Tu travailles trop… Philippe ne viendra pas, il fête un anniversaire dans le Var, chez un copain… je pense que dimanche en sortant de la messe, j’irai faire un tour à la brocante… et toi ?
— Je vais me reposer et je vais avancer sur les dossiers, pour être rentré en avion vendredi prochain, j’ai décidé de prendre une semaine, on pourra aller voir ta mère si tu veux !
Leila retrouve le sourire.
— Très bonne idée tout ça, on ira manger au « 114… » le patron est sympa… et on y mange bien !
Joshua se racle un peu la gorge et reprend avec douceur :
— Tu as écouté les nouvelles ces jours derniers… ?
— Pourquoi tu me dis ça ?
— Je ne veux pas te donner de faux espoirs, mais il paraît qu’ils commencent à rapatrier « des revenants ». Il se passe des choses graves là-bas…
Leila fait silence, et rompt le dialogue, la gorge nouée.
— Bon, je te laisse, tu me rappelles dans le week-end !?
Elle raccroche le cœur lourd… quel cauchemar, pourquoi ça leur est arrivé à eux !? Ils donnaient tout ce qu’ils pouvaient à leurs enfants… trop peut-être… ou bien pas assez, entraînés par le tourbillon de la vie. Et un jour Nadine a commencé à changer, insidieusement d’abord, puis de façon plus appuyée par un comportement alimentaire sélectif, elle refusait désormais de manger certains plats, et même les bonbons en prétextant qu’ils contenaient de la gélatine de porc ! Elle a rangé tous ses CD au grenier et a refusé de les accompagner à la messe du dimanche. Alors que Philippe insistait gentiment, elle l’a traité de mécréant et s’est réfugiée dans sa chambre en claquant la porte… Peu à peu, elle a rompu avec ses amis. Elle passait de plus en plus de temps dans sa chambre, quand elle revenait, de temps en temps de la fac de Montpellier, le week-end ou aux vacances. Elle a même sous les yeux effarés de sa mère, vidé dans l’évier, le parfum reçu pour son anniversaire, parce qu’il contenait de l’alcool. Les larmes aux yeux, Leila regarde la dernière photo de sa fille au visage sombre et portant fièrement un foulard sur la tête. Elle a même ôté de son cou sa médaille de baptême… et pour finir… C’est insupportable ! Leila pose la photo et pleure en silence.
Montpellier Héraut – 15 Septembre 2014 – Cité U « Vert-bois »
Nadine finit de monter ses bagages par les escaliers, elle s’arrête essoufflée et pose à terre un sac Adidas, chargé de bouquins. Elle souffle un peu sur ses mains et s’assied quelques minutes à même les marches. Une jeune femme blonde enjambe le sac en souriant.
— Tu vas loin comme ça ?
Elle montre les nombreux sacs en riant. Nadine lui rend son sourire et rajuste sa minijupe sur ses cuisses bronzées, elle se lève précipitamment et regarde la clef qu’elle tient dans la main,
— 314, je suis au 314… tu t’appelles comment ?
— Brigitte. Je suis au 265, et toi tu es à l’étage supérieur, tu veux un coup de main ? Je suis arrivée depuis hier soir… tu verras on est bien !
Elle se baisse et attrape un sac à dos… Nadine, ravie de l’aubaine, s’engage dans les escaliers, chargée comme une mule, suivie de près par Brigitte. La porte de la chambre universitaire s’ouvre enfin, sur une studette bien équipée mais peu spacieuse. Brigitte laisse tomber le sac.
— C’est quoi ton nom ? Au fait ?
— Ah oui, je m’appelle Nadine ! Merci, Brigitte… à tout à l’heure peut-être…
La jeune femme se dirige vers l’escalier, se retourne et lui dit :
— Tu connais Montpel ?
— Non je débarque de la région parisienne… Mais ma mère est de Lunel.
— Viens me rejoindre dans une heure au 265, je te présenterai mes potes, tu verras on est bien à Vert Bois ! Et un des gars est de Lunel, tu verras, un joyeux drille…
Elle rajoute avec un clin d’œil :
— Et beau gosse ! Ce qui ne gâche rien !
Nadine finit de s’installer, joyeuse… décidément ça s’annonce bien ! Une heure plus tard, elle tape à la porte 265… elle entend des rires et la porte s’ouvre sur Brigitte qui lui présente ses amis… Laurent, Rémy, Béatrice et… Sabri. Le jeune homme, un peu timide et brun, la regarde dans les yeux avec un grand sourire charmeur. Il lui tend la main et regarde ses jambes avec un regard goguenard et désapprobateur.
— C’est toi qui connais Lunel ? Je suis né là…
En quelques secondes la magie de l’amour s’installe dans le cœur de Nadine… Elle rougit et tire un peu sur sa jupe qui se retrousse un peu trop à son goût. La soirée est sympathique. Quand elle regagne sa chambre, Nadine envoie un sms à son frère et sa mère…
« C’est super, je vais pouvoir passer les week-ends chez mamie aux Abrivados… un de mes nouveaux copains, Sabri, habite là-bas et y retourne tous les vendredis ! »
Wall Street – Manhattan – 28 juin 2019
Joshua raccroche le combiné en hochant la tête… Il s’installe dans un bar de la rue animée de la presqu’île et commande un whisky. C’est toujours pareil avec Leila, dès qu’il commence à aborder avec elle ce sujet sensible… elle élude ou raccroche. C’est lassant, comme c’est lassant de la voir sans cesse renier ses origines… C’est pourtant le destin et un concours de circonstances malheureux qui ont jeté leur fille dans les bras de cet homme…
Il n’empêche que l’état Français rapatrie les veuves et les enfants des hommes morts en combattant au côté de Daech et que jusqu’à preuve du contraire… Nadine n’est pas morte…
Il finit son whisky et retourne à l’hôtel d’un pas lourd. Philippe n’a pas répondu à ses messages… lui aussi, il est bizarre depuis quelque temps…
Il éteint la lampe et s’endort avec difficulté, il rêve de bombes et villes rasées… Baghouz… dernier bastion retranché de L’État Islamiste… Nadine était là, il le sait… il le sent au plus profond de son âme.
Cité Universitaire Vert Bois – 18 Septembre 2014
C’est la fin de la première semaine universitaire. Nadine attache ses longs cheveux bruns et prépare son sac… Elle se regarde dans le miroir et atténue le rose sur ses lèvres du bout du doigt. Sabri lui a dit hier qu’elle est bien plus belle au naturel… il est tellement gentil et puis c’est super, ils se verront aussi pendant le week-end, il lui a parlé du Bahut, un bar à Kebab en face le lycée de Lunel. On tape à la porte, Sabri entre les clefs de sa voiture à la main, il lui adresse avec un grand sourire :
— On démarre ? Passe-moi ton sac…
Elle le suit vers la Polo, légèrement intimidée. C’est la première fois qu’ils sont seuls tous les deux. Il lui ouvre la portière galamment et frôle sa main, elle frissonne un peu, son regard reste accroché aux yeux noirs et souriants du garçon. Il claque la portière, met le contact et se tourne vers elle :
— Tu es prête ? Sais-tu ce que veut dire « Nadine » en arabe ?
Elle fait non de la tête, il éclate de rire en démarrant.
— Ça veut dire… appel… et tes yeux verts m’appellent…
Elle rougit un peu gênée par cette déclaration pour le moins originale. Il est vrai que Sabri étudie la philosophie Grecque et Égyptienne et la poésie Orientale… Il reprend tout en roulant :
— Traditionnellement on fête les Nadine… le 18 Septembre… et le 18 Septembre, ma Nadine, c’est…
— Aujourd’hui ?!
Il continue de parler de son enfance aux Abrivados, du club de foot local et des conversations animées qu’il a le week-end au bar le Bahut, autour d’un verre de thé et d’une chicha… Elle boit ses paroles, en écoutant de la musique orientale. Ils sont très vite rendus devant l’immeuble où réside sa grand-mère. Il l’aide à sortir son sac et lui jette un regard timide. Il la regarde dans les yeux, hésitant, et se lance :
— Je me demandais, Nadine, si tu accepterais de venir boire un thé au Bahut avec moi ce soir…
Elle rougit, le cœur palpitant, il la caresse du regard. Elle balbutie :
— Oh oui bien sûr…
Il ouvre le coffre de la voiture et lui tend un modeste cadeau, enveloppé maladroitement dans un papier chatoyant. Elle ouvre le paquet et sort un foulard de satin rose. Elle le regarde, étonnée.
— Ça te plaît j’espère… c’est pour ta fête… je voudrais que tu le portes ce soir, avec tes cheveux noirs et tes yeux verts de jade, ça va être superbe !
Il sourit et regagne la place du chauffeur, l’abandonnant devant l’immeuble, il baisse la vitre et lui adresse un lumineux sourire…
— À tout à l’heure, alors…
Il grimace un peu et lui montre la croix en or autour de son cou…
— Par contre, si tu veux me faire plaisir, cache-moi ça…
Il démarre, un sourire espiègle sur le visage… Elle monte les escaliers, des étoiles dans les yeux. Il est vraiment charmant et protecteur…
Saint-Maur-des-Fossés – Brocante d’Adamville – 30 Juin 2019
Valérie sonne à la porte de la villa des Ducs en regardant sa montre, il est presque 9 h 30… elle appelle avec impatience Leila qui passe la tête à la fenêtre de la chambre :
— Dépêche-toi Leila, on va être en retard à la messe !
— Je suis bientôt prête ! Je mets mes chaussures et j’arrive…
Dix minutes plus tard, elles se garent sur le parking, à proximité de la paroisse Saint-François de Salles et trouvent une place tout au fond de l’Église. Les orgues résonnent sous les imposantes voûtes et les vitraux colorés inondent la salle d’un rayon lumineux. Valérie chante d’une voix exaltée. Elle fait partie de ces dames, d’un certain âge, qui font le catéchisme aux enfants et ne ménagent pas leurs efforts auprès des différents prêtres… et des paroissiens. Valérie et son mari Léopold sont, depuis une dizaine d’années, les voisins et amis de Leila et Joshua…
Il est onze heures du matin, quand elles commencent enfin, à arpenter les allées de la Brocante. Il y a peu de monde et Leila a retrouvé le sourire… Elle adore les vide-greniers, elle chine les vieux bijoux depuis des années, il lui est même arrivé de découvrir des pépites, abandonnées dans des greniers depuis des lustres. Elle collectionne plus particulièrement les camés finement travaillés et par-dessus tout elle collectionne pour le grand dam de son mari, les ours en peluche un peu pelés, surtout quand il leur manque un œil… un dada comme un autre qui fait bien rire Joshua. Valérie quant à elle, a jeté son dévolu sur une pile de vinyles de Tino Rossi… Leila qui trie de vieux bijoux dans un panier, ressent soudain un froid inhabituel au niveau de la nuque. Elle pose machinalement la main sur la base de son cou et se retourne pour découvrir dans son dos, un homme, âgé d’une quarantaine d’années, au visage barbu et fatigué qui lui tend un morceau de carton sur lequel est écrit : « Je suis un réfugié Syrien, et j’ai quatre enfants, une petite pièce pour manger s’il vous plaît ».