I-2

2019 Mots
— Tu vois ce couteau ? Alors tu la fermes et tu mets ce casque. Tout de suite ! Comme dans un film. Mais là, c’était lui qui jouait le mauvais rôle. Pas le temps de réagir. Pas le courage de crier. La lame du couteau n’était qu’à deux centimètres de son ventre, et il n’avait nullement l’entraînement adéquat pour désarmer la main menaçante. Il prit le casque, l’enfila, et réalisa immédiatement que la visière en était complètement opaque. Aveuglé, surpris, son cœur battait maintenant la chamade. Il avait une trouille monumentale et se laissa prendre par le bras sans broncher. La lame lui appuyait à présent dans le bas du dos. Quelques pas à peine et on le fit monter dans une voiture. L’homme au couteau monta tout de suite après lui, continuant à appuyer la lame contre son flanc. Il réalisa alors qu’il avait toujours à la main son panier avec les courses du matin. Muet de terreur, il recouvra peu à peu ses esprits et se mit à parler : — Mais vous êtes fous ! Qu’est-ce que vous me voulez ? En guise de réponse, une pression accrue du couteau sur son ventre. Il ne dit plus un mot. La portière avant, côté passager, claqua. Il lança sans trop y croire, d’un ton faussement enjoué : — OK ! C’est une caméra cachée ! Génial, les gars, j’y ai vraiment cru ! Vraiment bien imité le couteau. C’est quelle émission ? Seul le ronronnement du moteur lui répondit. — Ça va, la prise est bonne ? On n’a pas besoin de la refaire ? Parce que dans ce cas-là je préfère mettre ma perruque ou une casquette. Pour le public… vous comprenez… je préfère… La voiture démarra. Normalement, sans accélération brutale ni crissement de pneus. En guise de réaction à sa demande, une pression accentuée du couteau. Accompagnée d’un « Ta gueule ! » ferme et sans ambiguïté. Ce n’était pas pour une émission de télé. Alors il obéit au dernier commandement de l’homme au couteau et se tut. Exercice difficile pour un présentateur de sa trempe, au bagout plus naturel que le mutisme. Il se mit à trembler. De peur. Combien de temps dura le voyage ? Difficile à dire, trois quarts d’heure, une heure, peut-être plus. À l’arrivée, il fut sorti sans ménagement de la voiture, marcha quelques pas, descendit une vingtaine de marches, tenu par le bras par un des ravisseurs. Quelques pas encore. On ouvrit une porte, une odeur d’eau de javel mélangée de lessive Saint-Marc lui parvint aux narines. La porte se referma derrière lui et il entendit pour la première fois la voix d’un autre kidnappeur, à travers le panneau de bois. — Tu peux enlever ton casque maintenant. On reviendra bientôt. * Sidéré par la brutalité des événements, Paul-André Piton était resté planté de longues secondes, immobile, devant la porte. Puis doucement, il s’était retourné, semblant accepter sa situation, et il avait commencé à explorer des yeux sa “prison”. La visite guidée n’était pas longue. Une porte ordinaire, comme on en trouve dans n’importe quelle maison. Mis à part une ouverture à hauteur du tiers supérieur, un judas rectangulaire, manifestement découpé sur mesure. Juste la taille pour passer un verre ou une bouteille allongée. Et en dessous, une fente beaucoup plus large que haute, sans doute destinée à faire passer une assiette. La pièce elle-même était de dimensions appréciables pour une “cellule” : de l’ordre de cinq mètres sur trois. Basse de plafond, deux mètres vingt à tout casser. Au sol un béton lissé, aux murs un enduit de ciment, pour le présentateur, il ne faisait pas de doute que cette pièce devait avoir un usage d’habitation d’appoint. Au milieu du mur de gauche, en entrant, trônait un vieil évier en céramique, posé sur un meuble de rangement. Dans ce meuble mélaminé, une demi-douzaine de serviettes de toilette, des gants, un savon de rechange, du shampoing et du papier hygiénique en quantité. Car la “chambre” de PAPI était pourvue de commodités. Un WC chimique placé dans l’angle du fond de la pièce, toujours sur la gauche, protégé des regards par un rideau de douche translucide qui coulissait sur un rail perpendiculaire au mur. Dans l’angle droit, un petit bureau d’écolier sur lequel attendaient sagement un cahier à spirale, vierge de toute inscription, un crayon papier et un stylo bleu. Au-dessus, un spot électrique. Qui marchait. Le long du mur droit, un lit de camp, surplombé d’une petite étagère, généreusement garnie d’une demi-douzaine de bouquins. Policiers. Au milieu de la pièce, une petite table de jardin en plastique et sa chaise, assortie. Ce n’était pas le seul élément de “confort”… À côté du bureau, faisant face à la porte d’entrée, un fauteuil gonflable, du genre de ceux qu’on utilise pour rigoler à la plage ou à la piscine. Hormis le spot au-dessus du bureau, la pièce ne disposait que d’un point d’éclairage, une ampoule basse consommation, nue, implantée juste au milieu du plafond, à l’aplomb de la table. Mais ce qu’il remarqua surtout, au-dessus de l’évier, c’était la fenêtre. Une fenêtre tout en largeur, d’à peine 30 centimètres de haut. Mais d’un mètre cinquante de large. « Plus une trappe qu’une fenêtre », songea-t-il. « Même si je pouvais desceller les barreaux de fer forgé qui la protègent à l’extérieur, je ne pourrais jamais me glisser par l’ouverture. Surtout qu’elle ne s’ouvre que partiellement par le haut. » À travers la vitre, PAPI jouissait d’une vue imprenable. Sur le gazon… « Il doit s’agir d’une maison surélevée dont le sous-sol n’est pas complètement enterré, seulement les trois quarts. », pensa-t-il. Après le gazon, à environ trois mètres de la fenêtre, un mur, fait apparemment de plaques de béton. Qui dit gazon dit jardin. Qui dit jardin dit espoir. Alors il se précipita vers la fenêtre, ouvrit le battant et se mit à hurler. À faire bisquer Lara Fabian. Il ne s’était pas écoulé trente secondes avant que le visage cagoulé d’un de ses agresseurs n’apparaisse dans son champ visuel. Ses yeux semblaient le narguer tandis qu’il lui disait avec un ton narquois : — C’est vrai, on a oublié de te dire… Tu peux crier autant que tu veux. La maison est isolée et, même s’il y avait un promeneur égaré, avec le mur tout autour de la propriété, il ne t’entendrait pas. Vas-y ! Continue ! Te gêne pas ! Il ne s’était pas fait prier et avait gueulé. Comme un âne à qui on vient de dire que non seulement on va lui couper les choses de la vie, mais qu’en plus ce sera sans anesthésie. Il avait hurlé pendant plusieurs minutes avant de retomber, épuisé, sur son lit de camp, et de pleurer. Longuement. De désespoir. Goguenard, le ravisseur cagoulé, à genoux dans le gazon, devant la fenêtre, l’avait nargué pendant tout le temps où il s’égosillait. Et quand Piton avait abandonné son solo de cordes vocales, l’homme lui avait lancé, en rigolant : — Qu’est-ce qu’on t’avait dit ? Tu peux toujours hurler, pépère ! Heureusement que tu présentes pas ton émission ce soir, tu dois plus avoir de voix. Faudra que t’apprennes le langage des sourds et muets… Tu vas pouvoir chanter du Bruel… « Casser la voix, casser la voix ! » * Peu de temps après, ils étaient revenus, avec deux sandwiches et une canette de bière. Ils étaient trois, la tête recouverte d’une cagoule. L’un, le plus grand, tenait son couteau à cran d’arrêt à la main et le manipulait d’une façon qui ne laissait pas de doute sur sa capacité à s’en servir. La manière dont il le menaçait n’incitait pas à la révolte. Surtout qu’en matière de self-défense, Paul-André Piton avait une compétence plus que limitée. Son sport à lui c’était le squash ou le badminton, pas vraiment le judo ou le karaté. Les individus face à lui devaient le savoir… Tandis que le troisième ravisseur lui demandait poliment mais fermement de reculer jusqu’au bout de la pièce, le deuxième filmait avec une petite caméra digitale. Avant de s’affairer sur les réglages de l’appareil photo qu’il portait autour du cou. Quand PAPI fut dos au mur, au sens propre, le “photographe” lui dit d’un ton sarcastique : — On va te prendre en photo, pour montrer ta belle gueule à ton “cher” public. J’ai même pas besoin de te demander de prendre l’air affolé… tu l’as déjà… Très bien ça, très bien ! C’est très vendeur la trouille ! On va pouvoir envoyer un beau DVD à tes admirateurs et de belles photos à tes collègues journalistes ! Ils cherchaient un titre pour le Vingt Heures, ils vont l’avoir ! Allez ! Mets ce bâillon ! Vite ! Et assieds-toi par terre, dos au mur ! Fissa ! La séance photos dura presque cinq minutes et ils le laissèrent. Seul. Avec ses doutes, et ses angoisses. Et SON angoisse, qui montait. Vite. Au début, il s’était dit : « Un kidnapping, pourquoi pas… Pour ma pub c’est plutôt porteur ! » Puis les doutes avaient commencé à l’envahir. Des souvenirs revenaient à la surface… En matière d’enlèvement, les choses ne se passent pas toujours pour le mieux… Même s’il n’était qu’adolescent à l’époque, il avait encore en mémoire ce baron à qui on avait coupé le petit doigt. Et ce journaliste qu’on avait retrouvé décapité… Un frisson de terreur lui avait traversé le dos. Ce n’était que le début du DVD et Isabelle Lebech l’avait regardé. Et re-regardé. Avant d’appeler sa copine Laure. * Pour le commandant Roche, confortablement assis à l’arrière de sa Renault Scénic, ce retour du côté de Morlaix n’est pas sans lui rappeler de mauvais souvenirs. “L’affaire de Plestin”2 n’est pas si lointaine dans son esprit. Même plongé dans ses notes, en train d’éplucher divers documents sur Paul-André Piton, merci Internet, il se revoit encore dans le froid de l’hiver arpenter la baie de Saint-Michel-en-Grève, envahie de gendarmes et de silhouettes en combinaisons blanches. Dire qu’il est ravi de partir en mission un samedi soir serait très au-dessus de la vérité. La vie de famille ça a du bon, chez les gendarmes aussi. Mais quand on travaille à la Section de Recherches de la Gendarmerie, on sait qu’il faut s’attendre à tout, et à toute heure… Et le fait d’avoir été choisi pour enquêter sur l’enlèvement d’un homme aussi célèbre et médiatique que PAPI, cela lui montre la haute considération que sa hiérarchie a pour lui. Qui dit haute considération dit… promotion en vue… Ce qui n’est pas négligeable, surtout au moment des soldes. Jeu de mots. De bon aloi. Je remets donc un euro dans le nourrain cher à maître Capello. 22 heures 15 quand il arrive à la brigade de Plourin-lès-Morlaix à quelques encablures de l’hôpital de la ville. Devant la cour du bâtiment, faisant le pied de grue, une demi-douzaine de cameramen représentant les principaux médias français. TF1, France 2, France 3, LCI, France 24, tout le monde est là. Sans oublier bien sûr les journalistes du Télégramme et d’Ouest-France, les “régionaux de l’étape”. Sans oublier non plus les radios locales, Rosko FM ou Radio Nord-Bretagne. Quand la voiture du commandant Roche ralentit pour s’engager dans la cour de la gendarmerie, c’est la ruée. Le chauffeur se voit obliger de stopper, ce dont les disciples de Rouletabille et Tintin profitent pour assaillir le passager arrière de questions. — Commandant, avez-vous déjà une idée de qui a pu faire ça ? — Commandant, pensez-vous que Paul-André Piton est en danger ? — Commandant, avez-vous déjà des indices ? Et cetera. Et cetera. Volée de questions que le commandant balaie d’un sec : — Bonsoir à tous ! Nous ne ferons pas de point-presse avant demain matin. Alors si j’étais vous, j’irais gentiment me coucher et je reviendrais demain à 9 heures ! Pas contents les journalistes de se faire rabrouer si directement par le chef de l’enquête… Mais leur brouhaha de protestations n’y fait rien, et c’est doucement mais sûrement que la Scénic se fraye un chemin parmi les reporters et pénètre dans la cour d’enceinte de la gendarmerie. Bien sûr, j’aurais pu écrire : « …se fraye un chemin parmi les reporters et s’engage dans la gendarmerie » mais aurait-ce été bien sérieux ? À sa descente de voiture, c’est le capitaine Charpentier qui l’accueille, grand sourire aux lèvres. L’homme est plutôt râblé, manifestement sportif. Son visage, légèrement buriné, laisse à penser qu’il a bourlingué un peu sous d’autres cieux avant de se retrouver en Bretagne. Visage ouvert, souriant, mais restant grave quand même, il lance à l’attention du nouvel arrivant, qu’il connaît bien, depuis les bancs de l’école des sous-officiers. Il y a quelques années. — Ah, Jean-Philippe ! Bienvenue à Morlaix ! On t’attendait avec impatience ! — Je m’en doute… En montrant de la tête l’entrée de la caserne, la caserne Adjudant-Lejeune, il continue : — J’ai vu… J’ai déjà eu droit au comité d’accueil… Bonsoir Yvon, ça va ? Ta femme, les enfants ? — Ça va, je te remercie ! Mais ici c’est l’effervescence. On se croirait un jour d’éruption d’un volcan islandais… La fumée en moins ! Depuis que les images sont passées au Vingt Heures, le téléphone n’a pas arrêté de sonner. J’ai même eu droit à un coup de fil de “qui tu sais”… C’est te dire ! —“Qui je sais” ! reprend Roche, étonné et perplexe. “Qui je sais” ! Mazette ! — J’ai appris aussi que monsieur Piton avait d’excellentes relations avec certains membres du gouvernement… — Je vois ! On va avancer en terrain miné, j’en ai bien peur… — Oui ! Pas le droit à l’erreur… C’est d’un ton ferme, de celui qui a déjà affronté, et résolu, des problèmes bien plus graves dans sa vie professionnelle que le commandant Roche enchaîne : — Restons positifs, Yvon… Quand nous aurons libéré Piton, et avec ton aide, je n’en doute pas une seule seconde, nous en tirerons quelques avantages, non ?
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